Il y a 40 ans : Paul Piché – À qui appartient l'beau temps?
Anniversaires d’albums marquants

Il y a 40 ans : Paul Piché – À qui appartient l’beau temps?

Publiée sur une base régulière, cette chronique vise à souligner l’anniversaire d’un album marquant de la scène locale. 

À une époque où les expérimentations rock progressives avaient la cote, À qui appartient l’beau temps? a donné un nouveau souffle à la chanson d’ici avec ses élans contestataires et son alliage épuré de folk américain et de musique traditionnelle québécoise. À l’occasion du spectacle marquant le 40e anniversaire de ce premier album, on revient sur sa genèse et son impact, en compagnie de Paul Piché.

L’histoire de ce classique de la musique québécoise prend racine dans un contexte étudiant, alors que Paul Piché, en fin d’adolescence, donne ses premiers spectacles à vie dans le café du collège Lionel-Groulx, à Sainte-Thérèse. «C’est mes chums qui m’avaient poussé à monter sur scène», se souvient l’artiste originaire de La Minerve qui, durant le secondaire, avait composé plusieurs chansons «très misérabilistes». «J’ai fait quelques shows là-bas, mais à un moment donné, j’ai senti que j’avais besoin d’une toune qui swinguait plus.»

Arrive ainsi une ébauche du futur méga succès Y a pas grand-chose dans l’ciel à soir : «J’avais envie de réfléchir à ce que ça implique, être un chanteur engagé. De rappeler que les dimensions égoïste et altruiste cohabitent à travers cette étiquette-là. En fait, j’avais surtout envie de rire de moi… J’avais envie de me basher en partant!»

C’est dans un désir d’autodérision similaire que naît, plus tard, Essaye donc pas, dans laquelle Piché se targue de chanter «vraiment ben trop du nez». «C’est une chanson que j’avais composée pour mes amis. Je m’amusais à poser des commentaires sociaux, mais sans me prendre trop au sérieux. Je me disais qu’en me niaisant moi-même, ça me donnait le droit de niaiser les autres», se rappelle le chanteur.

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Paul Piché. Courtoisie Roy & Turner.

Plus pessimiste dans son message, Chu pas mal mal parti est également écrite au début des années 1970: «La cause indépendantiste traversait une période difficile, et on était plusieurs militants à se décourager. Ça bougeait pas, le monde était pas là…»

Loin de baisser les bras, Piché intègre plusieurs cercles militants à cette époque: «J’ai d’abord chanté pour des causes sociales, notamment des cliniques médicales populaires, des coopératives alimentaires, des garderies… C’est l’engagement politique qui m’intéressait avant tout. Avec un certain recul, je crois qu’au fin fond de moi, je voulais devenir un chanteur, mais que j’étais pas capable de me l’avouer. Sans doute que j’avais peur de l’échec.»

Avant d’entrer dans un programme d’anthropologie à l’Université de Montréal, le chanteur s’installe à Québec pendant plusieurs mois et fait la tournée des bars avec sa guitare. «C’est vraiment là que le personnage de Paul Piché a commencé à prendre forme et à résonner un peu plus. L’underground artistique était très fort à Québec, entre autres sur la rue Saint-Jean, et je commençais à avoir un début de public qui me suivait. Je me sentais vraiment chez nous là-bas.»

C’est durant cette période qu’arrive Le renard, le loup, inspiré d’un rêve qu’il transpose sur papier dès son réveil. Amené à travailler à la Baie-James comme archéologue, il y poursuit la création d’Heureux d’un printemps, assis sur le bord d’un trou à écrire «au lieu de faire ma job». Animé par l’histoire des Innus avec qui il cohabite, il y écrit aussi La gigue à Mitchounano, un hommage aux citoyens qui se sont fait déposséder de leurs terres, notamment ceux de Forillon et de Mirabel.

En abordant de front les problématiques sociales du moment, Piché s’inscrit dans un filon de chanson contestataire encore peu exploité au Québec: «À l’époque, le courant le plus fort, c’était celui du retour à la terre et des fumeux de pot. Moi, j’ai été identifié à ça, mais c’était loin d’être le cas, car j’en fumais pas. Ce qui m’intéressait, c’était de parler de ce qui préoccupait les ouvriers et les citoyens.»

Abordant la grève à travers un argumentaire marxiste soutenant la lutte des classes, Jean-Guy Léger en est un exemple particulièrement probant, à l’instar de Réjean Pesant, une ode à la justice sociale et à la solidarité humaine. «Les Pesant, c’était une famille qui habitait à côté de chez nous», explique-t-il. «On peut dire que c’est un hommage à mes racines, car la mélodie est un rip-off de la chanson Bonhomme, Bonhomme que mon père chantait quand j’étais petit.»

Désirant ramener au goût du jour la musique qui a bercé son enfance, le chanteur s’emploie à trouver des façons originales de la mélanger aux mouvances folk du moment: «Je savais que c’était impossible d’inventer quelque chose de totalement nouveau, alors après y avoir longuement pensé, j’ai décidé de joindre mes influences américaines et françaises à mon background traditionnel familial. J’ai essayé de reproduire en musique ce que j’étais.» Naissent ainsi Mon Joe et Où sont-elles?, deux relectures de chansons folkloriques québécoises.

Avec un bagage de compositions de plus en plus fourni, le Minervois fait sa marque sur les petites scènes du Québec, mais refuse d’enregistrer un album, jugeant l’initiative trop commerciale. Celui qui désire poursuivre une carrière en archéologie préhistorique troque d’ailleurs la guitare contre la truelle à plusieurs reprises: «Je mettais souvent la chanson de côté pour accepter des contrats. Avant d’aller à la Baie James, je me rappelle avoir passé tout un été à faire des travaux de reconnaissance sur l’île d’Orléans comme technicien de fouilles.»

Le projet de Robert Léger

C’est Robert Léger qui convainc Paul Piché de franchir la prochaine étape. L’auteur et compositeur, qui avait rencontré Piché lorsqu’il faisait la première partie de son groupe Beau Dommage, veut alors prendre une pause de la scène pour se concentrer sur la réalisation d’albums. «Disons qu’il s’était mis dans la tête de me faire faire un disque!» résume l’artiste. «J’avais des réticences au début, mais je lui faisais confiance. On a enregistré un démo, qu’on a envoyé à une douzaine de compagnies de disques. Une après l’autre, elles nous ont toutes refusés! Alors on s’est tournés vers la seule qu’il restait: Kébec-Disc. On avait peu d’espoir parce que c’est la même compagnie qui, quelques années avant, avait tourné le dos à Beau Dommage… Quand le directeur de l’étiquette Gilles Talbot a vu Robert Léger débarquer à son bureau, il a été très honnête et nous a dit: “C’est pas vrai que j’vais me tromper une deuxième fois!”»

Les deux musiciens ne perdent pas de temps à entreprendre les séances d’enregistrement d’À qui appartient l’beau temps?. Au printemps 1977, ils prennent possession du studio Tempo à Montréal, accompagnés d’une horde de talentueux musiciens de l’époque comme Pierre Bertrand, Réal Desrosiers et Michel Rivard de Beau Dommage, Serge Fiori et Libert Subirana d’Harmonium, Mario Légaré d’Octobre et le légendaire chef d’orchestre Neil Chotem, qui joue du piano électrique sur Le renard, le loup.

«J’me trouvais tellement chanceux de pouvoir compter sur tous ces gens-là. C’était juste beau et magnifique», se rappelle Paul Piché avec enthousiasme. «Pour un gars qui avait zéro expérience en studio, ç’a été un apprentissage de tous les instants. Parfois, y a fallu que j’aie l’humilité de dire que j’étais moins habile que certains d’entre eux. Je pense notamment à Pierre Bertrand qui a joué la guit acoustique sur Heureux d’un printemps, une chanson que je faisais en show depuis quatre ou cinq ans.»

L’album sort sous Kébec-Disk le 5 septembre 1977, soit le jour du 24e anniversaire de son créateur, et met un temps considérable avant de trouver son public: «En novembre, j’ai appelé Gilles Talbot pour lui demander où on en était dans les ventes. Il me disait que c’était pas fort, mais qu’il comptait sur Noël pour que ça décolle. Après les Fêtes, je l’ai rappelé, et il m’a avoué qu’au contraire, les ventes avaient baissé!»

Paul Piché. Courtoisie Roy & Turner.
Paul Piché. Courtoisie Roy & Turner.

L’attaché de presse Jacques Ouimet tente alors par tous les moyens de développer le marché des radios commerciales. À force d’acharnement, il réussit à convaincre le propriétaire de la station montréalaise CFGL, Jean-Pierre Coallier, de faire entrer Heureux d’un printemps sur ses ondes. L’impact est instantané.

«Ce qui a aussi aidé, c’est que je suis passé à la télé», poursuit Paul Piché. «C’était l’époque de la grève de Commonwealth Plywood, où des gardes de sécurité avaient tiré sur des grévistes. Moi, j’étais en direct à Radio-Canada et j’avais dit que les gars qui avaient fait ça étaient des bandits. Après le show, on m’a fait signer des papiers comme quoi les producteurs ne savaient pas que j’allais dire ça. Bref, il y avait eu une petite controverse dans les bureaux, mais au-delà de ça, ça avait installé le personnage que j’étais, un artiste qui disait tout haut ce qu’il pensait.»

Dès l’été 1978, Paul Piché voit sa vie changer du tout au tout, alors que son album se hisse au sommet des palmarès, dépassant en quelques semaines le cap honorifique des 100 000 exemplaires vendus. À l’automne, il termine une série de spectacles panquébécoise au Théâtre St-Denis devant un public en liesse.

Avec sa longue barbe, sa chemise à carreaux et ses bottes de travail, il devient peu à peu l’emblème d’une jeunesse contestataire et souverainiste. «Tellement que, le jour où j’ai osé me présenter sur scène sans ma barbe, je me suis fait huer!» se rappelle-t-il, en riant.

Photo : John Londono / Consulat
Paul Piché en 2017. Crédit : John Londono / Consulat.

Quatre décennies plus tard, le chanteur refuse de verser dans la nostalgie, préférant voir cet âge phare comme le point de départ d’un parcours artistique conséquent.

Conscient que son premier album a pavé la voie à plusieurs autres artistes qui, à leur façon, ont actualisé le folk ou la musique traditionnelle en abordant de front les problématiques sociales de leur époque (Richard Desjardins, Les Colocs, Les Cowboys Fringants, Mes Aïeux), il constate surtout que les idéaux de justice sociale qu’ils défendaient dans ses chansons sont toujours d’actualité: «Même si on évolue, les enjeux restent les mêmes. Le meilleur exemple, c’est la condition féminine: l’évolution est grande et visible, mais la cause reste à défendre continuellement parce qu’il y a des forces qui tirent dans l’autre sens.»

Même chose pour l’indépendance du Québec, qui demeure le cheval de bataille de sa vie: «Je suis encore confiant que ça va se réaliser. Je suis particulièrement confiant parce que ceux qu’on doit convaincre en ce moment, c’est les jeunes, et des jeunes, c’est beaucoup plus facile à convaincre que des vieux, qui ont une vision très arrêtée des débats. À mon âge, tu me feras pas devenir Canadien et triper sur Justin Trudeau… même si c’est dans l’ère du temps.»

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Crédit : John Londono / Consulat.

40 printemps (avec Koriass, Marc Hervieux, Safia Nolin et d’autres)
17 mars, Centre Bell (Montréal)
20 mai, Centre Vidéotron (Québec)

À qui appartient l’beau temps?en vente sur le site d’Audiogram

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