Il y a 10 ans : Tricot Machine – Tricot Machine
Anniversaires d’albums marquants

Il y a 10 ans : Tricot Machine – Tricot Machine

Publiée sur une base régulière, cette chronique vise à souligner l’anniversaire d’un album marquant de la scène locale. 

À une époque où le néo-trad atteignait son point culminant en termes de popularité, le premier album du duo trifluvien Tricot Machine laissait entrevoir la suite, soit la percée d’un mouvement indie folk francophone. Dix ans et quelques semaines après sa sortie, on revient sur sa genèse et son impact, en compagnie du couple.

C’est en 2002 que Matthieu Beaumont, ancien bassiste du groupe punk Brainpuker, rencontre Catherine Leduc dans un bar de Trois-Rivières, quelques années après que cette dernière l’ait remarqué sur la photo de l’équipe de soccer du cégep.

Amorçant une relation amoureuse la même année, ces deux anciens étudiants en musique apprennent rapidement à se connaître puis saisissent l’occasion d’emménager à Montréal en 2003.

Tout juste accepté dans une maitrise en biologie, le multi-instrumentiste convainc alors sa copine de poursuivre ses études en construction textile dans la métropole. Au mois de septembre, il s’installe avec elle dans un appartement du Plateau, laissé vacant par son frère parti visiter l’Asie pour un an.

En ville, Leduc dégote un emploi au HMV et fait découvrir à son copain au passé punk les artistes phares du mouvement indie rock de l’époque, notamment Built to Spill, The Notwist et The Shins. En marge de leurs études respectives, les deux tourtereaux louent un local pour «essayer de faire des tounes» avec quelques amis.

«Matthieu faisait des musiques, et nous, on faisait n’importe quoi!» se souvient la chanteuse. «J’arrivais jamais à écrire des paroles, mais je jouais un peu de guitare.»

«J’ai tout de suite trouvé que Catherine avait de quoi pour être sur un stage», poursuit son acolyte. «Je l’ai remarqué quand on a fait une toune pour les 88 ans de mon grand-père. Moi, je jouais de l’accordéon, et Catherine dansait.»

Embryonnaire, le groupe ne perd pas de temps à se trouver son identité. «C’qui me faisait triper, c’était trouver des noms de bands. À l’époque, celui qui était au top, c’était Tricot Machine», relate Beaumont.

«C’était le nom d’une machine avec laquelle je travaillais», poursuit la chanteuse. «Pour des raisons inconnues, Matthieu aimait bien cette consonance particulière.»

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Tricot Machine. Crédit : Daniel Beaumont.

Toujours aux prises avec le même problème, soit celui de ne pas être capable de «faire de très bonnes chansons», le duo appelle en renfort Daniel Beaumont, le frère de Matthieu toujours en Asie. «On lui a écrit un mail pour savoir s’il voulait nous écrire des paroles», se souvient Leduc. «C’est un gars qui a toujours écrit dans sa vie. Sa job, c’est concepteur-rédacteur, et il est payé pour générer des idées. Il a tout de suite sauté sur l’occasion et, en l’espace de quelques semaines, il nous a envoyé plein de textes, notamment celui des Oreillons et de La pluie. Matthieu s’est tout de suite mis à faire de la musique là-dessus.»

«C’est peu après ça que j’ai commencé à chanter», poursuit le musicien. «Cath trouvait qu’un des textes, Super ordinaire, ne lui ressemblait pas.»

«Dans la version du début, y a une phrase que j’aimais pas, qui parlait du king du hot-dog… J’ai regardé Matthieu et je lui ai dit que je ne chanterais jamais ça!» se souvient-elle, en riant.

De retour d’Asie à l’automne 2004, Daniel Beaumont est emballé du résultat. Motivé, il s’inscrit au concours du Festival en chanson de Petite-Vallée 2005 en tant que parolier. «Il ne se croyait pas vraiment de calibre, mais il voulait avoir des commentaires pertinents», explique la Trifluvienne. «Finalement, il a non seulement été pris, mais en plus, il a gagné plusieurs prix. Quand il est revenu de là, à l’été 2005, il nous a poussés davantage à continuer. Il avait le goût que ses textes passent par un canal et il voyait du potentiel en nous.»

Des hauts et des bas

Interpelé par cet enthousiasme, le couple change de local et de formule, prenant la décision bien avisée de laisser de côté son groupe «qui servait à rien». Durant l’été, il enregistre un démo de neuf chansons piano-voix et le distribue gratuitement à quelques amis et connaissances. «Y avait pas encore de définition de ce qu’on était. À ce moment-là, je me laissais pas mal driver par les deux frères», admet Leduc.

Ami de Daniel Beaumont, le musicien Pierre-Édouard Asselin met la main sur l’une des copies du démo, qu’il envoie tout de suite à son ami David Brunet, guitariste pour plusieurs artistes établis comme Daniel Boucher et Yann Perreau. «Ça a bien tombé, car il voulait peu à peu se retirer de la scène pour se concentrer sur la réalisation d’albums», poursuit-elle. «Il nous a appelés pour nous dire qu’il tripait sur notre musique et que ça le touchait beaucoup. Dès la fin de l’année, on a commencé à se voir régulièrement chez lui pour faire les arrangements. C’est vraiment à partir de ce moment-là que j’ai embarqué dans le projet pour vrai.»

Leduc se met alors à l’écriture de ses premiers textes : «J’étais à mon école de textile et j’me suis mise à écrire des affaires, sans trop savoir où je m’en allais. Ça a donné un gros texte, qu’on a finalement séparé en deux chansons, soit Pas fait en chocolat et Le trou. Quand je suis revenue à l’appart, j’ai fait lire ça à Matthieu et je me cachais en dessous des couvertes parce que j’avais honte. C’tait la première fois que j’écrivais quelque chose et que je le montrais à quelqu’un. C’était très spontané et imparfait comme écriture.»

Touché par le texte du Trou, son amoureux trouve une mélodie au piano en s’inspirant d’une chanson qu’il avait composée quelques années auparavant pour Brainpuker : «J’utilisais des vieux riffs de punk, des suites d’accords et des mélodies que je ralentissais ou changeais un peu. J’ai aussi fait ça pour Les peaux de lièvres, en partant du riff de Basical Bind

Fort d’un répertoire de plus en plus garni, le duo s’inscrit aux Francouvertes et au Festival international de la chanson de Granby en 2006. Dans les deux cas, leur proposition n’est pas retenue. «Je regrette de pas avoir laminé les commentaires des Francouvertes. C’était écœurant comment c’était destructeur et dégueulasse. En plus, on avait soumis Les peaux de lièvres et Un monstre sous mon lit qui, à mon sens, ne sont pas des horreurs. Mais pour plusieurs juges, ce qu’on avait fait, c’était de la pure marde», relate la musicienne.

«Au moins, à travers ça, il y avait un juge qui travaillait pour la SOPREF. Il avait été déçu qu’on fasse pas partie du concours, donc il a mis Les peaux de lièvres en ouverture de la compilation Québec émergent. En fin de compte, ça nous a beaucoup aidés, car l’album jouait dans tous les Communauto du Québec», ajoute son complice.

À l’été 2006, Tricot Machine essuie également un autre revers, cette fois à Petite-Vallée. Le village en chanson refuse sa soumission en tant que groupe, mais donne la chance à Matthieu Beaumont de rejoindre le volet concours à titre de compositeur : «Les juges nous ont dit que notre son était pas assez mature, mais en même temps, ils m’ont choisi… En gros, ils prenaient juste pas Catherine, ce que je trouvais pas mal chien.»

«J’aurais vraiment pu être en criss et faire un gros ‘’fuck you’’, mais j’ai quand même décidé d’y aller avec Matthieu. J’étais très outsider», raconte Leduc, qui a écrit L’ours là-bas. «Après coup, j’ai trouvé ça drôle d’aller passer une semaine en Gaspésie.»

Premiers spectacles et enregistrement

De retour à Montréal, le duo donne son tout premier spectacle officiel, en première partie de Carl-Éric Hudon et Émilie Proulx au Quai des brumes. «On était vraiment pourris. Ça nous a pris du temps avant d’être à l’aise», admet Beaumont.

«J’suis tellement pas d’accord!» répond sa copine. «On n’était pas pourris, on était juste vrais. On n’était pas conscients que des gens nous regardaient. On faisait juste ÊTRE.»

Après une première moitié d’année 2006 marquée par des rendez-vous hebdomadaires de «bricolage», une façon bien à eux de définir cette période de création d’arrangements musicaux, les deux musiciens amorcent l’enregistrement de l’album chez David Brunet à Montréal, puis complètent le tout à La Traque (pour les cuivres) et au Studio du chemin 4 à Joliette (pour le piano et la batterie).

Financé en partie par Daniel Beaumont, l’album bénéficie de sessions chaleureuses et très artisanales durant tout le processus qui s’étale sur six mois (jusqu’à janvier 2007). «On a enregistré nos voix entre quatre matelas dans le corridor de notre appart», se rappelle Leduc. «L’ambiance était vraiment l’fun, on faisait juste triper notre vie. J’étais pas encore capable de dire exactement c’que je voulais, j’avais pas cette maturité-là… Mais on embrassait toute! On avait juste le goût de faire un disque, sans se poser de questions.»

«En fait, c’était très innocent et naïf», poursuit-elle. «On n’évaluait rien par rapport à l’image qu’on pourrait projeter avec ça.»

À l’automne, Catherine Leduc fait la connaissance virtuelle d’Éli Bissonnette, qui vient tout juste de mettre sur pied Grosse Boîte, le pendant francophone de son étiquette Dare to Care : «J’avais pris le Voir de l’époque et j’étais tombé sur une entrevue avec lui. En lisant le portrait qu’il faisait de Grosse Boîte, je constatais que c’était fait sur mesure pour nous autres. Je suis allé sur son MySpace et je lui ai demandé d’être mon ami. Tout de suite ou presque, j’ai reçu un message de sa part, dans lequel il me disait que la situation était assez bizarre, car il était justement en train d’écouter nos tounes!»

Le 25 octobre, le duo assure la première partie de Philippe B au Cabaret du Musée Juste pour rire. Sur place, il remet à Bissonnette une copie d’un démo de trois chansons intitulé L’histoire du lièvre qui avait les oreillons parce qu’il mangeait trop de chocolat. Celui-ci est également envoyé à plusieurs radios communautaires et universitaires, notamment à CISM où il obtient un certain succès.

Le success story de 2007

Exactement trois mois plus tard, Tricot Machine fait la première partie d’Avec pas d’casque à L’Escogriffe. De plus en plus fort, l’effet de bouche à oreille crée un contexte idéal pour la sortie de l’album, qui parait en magasin le 20 mars sous Grosse Boîte. Une semaine après, le duo fait salle comble au Cabaret du Musée Juste pour rire, cette fois en tant que tête d’affiche. «C’tait sold out total! J’me rappelle pas pourquoi ça suscitait un tel engouement… Probablement grâce à MySpace», suppose la chanteuse.

S’ensuit une longue tournée de plusieurs mois qui donne au duo le titre de «plus beau success story 2007 de la scène indé montréalaise». À l’automne, c’est la consécration : à peine un an et demi après son premier spectacle à vie et six mois après la sortie de son album, Tricot Machine remporte le Félix de la révélation de l’année au 29e Gala de l’ADISQ. «Y a des gens qui travaillent parfois 10 ans pour en arriver là, pis nous, on arrive sur un 10 cennes pis on gagne ça», dit Beaumont. «C’en était presque arrogant.»

Les demandes d’entrevues se multiplient pour le groupe et, peu à peu, son image de «couple cute» prend le dessus sur sa musique. «J’ai fait l’erreur, un jour, de dire qu’on se situait quelque part entre les Beatles et Passe-Partout. À force de dire des folies, ça m’est revenu dessus…» observe la chanteuse. «Éventuellement, les gens se sont mis à nous attribuer des qualificatifs précis et à nous voir à travers eux. Nous, on se rendait pas compte à quel point cette image-là pouvait être dérangeante. On n’avait aucune idée de l’étiquette qui allait finir par nous être collée. On faisait juste capoter pis s’aimer, en vivant une passion sur plein de fronts en même temps. Parfois, on s’est laissé manger la laine sur le dos.»

La fin de l’innocence

Invité à Tout le monde en parle suite à sa victoire à l’ADISQ, le duo passe un mauvais quart d’heure. En début d’entretien, Guy A. Lepage donne le ton en lui soulignant l’existence d’un groupe anti Tricot Machine sur Facebook. «Il nous dit ça, puis nous demande nos impressions. À ce moment-là, je savais même pas encore c’était qui, Facebook!» blague le multi-instrumentiste.

«Il dit ça devant deux millions de personnes et, après, il prend toutes nos chansons en les extrayant de leur contexte pour faire des jokes de cul! Puis, il en joue des extraits et les compare à des tounes de Passe-Partout», renchérit Leduc. «Pour vrai, c’est pas quelque chose qui a été très aidant. Même que c’est un peu ça qui nous a tués… Sur le moment, on pouvait pas vraiment se défendre et les envoyer chier. Tout ce qu’on pouvait faire, c’était rire jaune.»

Le traitement médiatique que reçoit le groupe dans les mois qui suivent est teinté par ce passage à Radio-Canada. «On s’est fait constamment demander ça nous faisait quoi d’être haï. Jusqu’à l’autre album, c’est la question à laquelle on a le plus répondu», poursuit-elle. «C’est ça qui a tué l’essence de ce qu’on était et qui est venu à boutte de nous. Encore aujourd’hui, j’ai de la misère à croire qu’on peut autant maltraiter un groupe au Québec. Au final, tout ce qu’on avait fait, c’était juste un projet de salon, mais petit à petit, on n’en était plus propriétaires.»

«C’est un peu comme si les gens avaient fini par croire que c’était normal qu’on se fasse haïr, vu que notre affaire avait levé vraiment vite. Comme si on méritait d’avoir de la haine parce que les gens nous aimaient trop», ajoute son partenaire. «En même temps, c’est peut-être nous aussi qui nous sommes trop exposés. On aurait probablement dû rester cachés.»

«Ce passage-là à TLMEP, c’est la fin de l’innocence», renchérit Leduc, encore sous le coup de l’émotion. «Après ça, j’me suis mis à me voir à travers l’œil de l’autre. Chaque fois que quelqu’un parlait de mon groupe, je me demandais s’il riait de moi. Des fois, dans la rue, j’me faisais appeler genre ‘’Hey toi, Tricot Machine!’’. Dans ma tête, y a une sirène d’alarme qui partait.»

«Même chose pour moi», admet Beaumont. «À un moment donné, je rentre à Québec dans un show, et y a une fille qui m’arrête pour me dire qu’elle aime pas mon groupe parce que ça ressemble à du Passe-Partout… Comme si elle était la première à dire ça!»

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Crédit : Daniel Beaumont.

Malgré tout, les fans sont encore au rendez-vous en 2008, et le duo continue d’attirer les foules partout au Québec. Point culminant de la tournée, le spectacle Tricopolis présenté durant les FrancoFolies au Métropolis profite d’une mise en scène de Joël Vaudreuil ainsi que de la présence de Damien Robitaille, Avec pas d’casque et Urbain Desbois.

Fin de l’aventure et impact notable

À la fin de l’année, l’album de Noël Chante et raconte 25 décembre donne un second souffle à la popularité du groupe, qui continue d’enchaîner les spectacles jusqu’à l’été suivant. Sans prendre de pause, il commence l’écriture d’un deuxième album. «On voulait montrer qu’on était ailleurs, mais y avait une certaine pression qui reposait sur nos épaules», souligne la Trifluvienne. «Matthieu, il voulait que ça se fasse, il avait hâte, mais moi, j’étais ultra fatiguée et je m’en rendais même pas compte. Je trouvais ça difficile de me réinventer dans ce cadre-là, avec cette identité-là.»

Peu après la sortie de La prochaine étape, la chanteuse annonce donc à son copain qu’elle veut mettre un terme à l’aventure Tricot Machine : «On avait vécu le summum de ce que le projet pouvait être. C’était tellement effervescent et beau au début, vraiment comme un cadeau du ciel. Je suis contente d’avoir embrassé cette aventure-là.»

L’influence du groupe s’avère notable sur l’ensemble de la scène musicale québécoise. En plus d’avoir remis à l’avant-plan les duos (comme le prouve l’éclosion subséquente d’Alfa Rococo, Les sœurs Boulay, Éli et Papillon, Saratoga et autres), Tricot Machine a été le premier succès substantiel de Grosse Boîte, pavant ainsi la voie à l’avènement d’une nouvelle scène indie folk dans la chanson populaire québécoise.

Malgré tout, le couple garde un souvenir partagé de cet album. «Récemment, mon frère a eu une petite fille, et ma mère lui a fait écouter le disque… Car on sait tous que cet album-là marche bien avec les enfants!» raconte Catherine Leduc, sourire en coin. «Quand je suis allée chez elle, on m’a remis le disque, même si j’avais dit que je voulais pas l’écouter. Quand ça a parti, j’ai réécouté attentivement ma voix en repensant à tout ce qu’on avait créé. J’étais fascinée! Puis, L’ours a commencé, et j’ai commencé à brailler. Ça m’a vraiment fait de quoi… Je renouais avec une pureté et une naïveté que je ne pourrai jamais retrouver. J’ai réussi à me rendre à quatre chansons, mais y a fallu que je l’arrête après.»

Tricot Machine – en vente sur Bandcamp

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