Hargne viscérale
Musique

Hargne viscérale

En colère, Keith Kouna est replongé dans ses vieux albums de Bérurier Noir pour accoucher de «son offrande la plus punk à ce jour» et, par la bande, de sa plus politisée.

Le moins qu’on puisse dire, c’est que Bonsoir shérif est différent du Voyage d’hiver, album solo précédent de Kouna qui revisitait Winterreise, cycle de 24 lieder pour piano et voix composé par Franz Schubert. Cette fois, les arrangements complexes et méticuleux ont fait place à une force brute intraitable, enracinée dans un profond dégoût des imbrications sociopolitiques actuelles.

D’abord, il y a la venue de Marine Le Pen au Québec en mars 2016, qui a influencé Poupée. Amorcée lors d’un séjour en France deux ans auparavant, la chanson a trouvé son élan au moment de cette visite. «On peut dire que Marine a été ma muse! blague Kouna. C’est pas mal cette pièce-là qui a précisé la position plus sociale de l’album.»

Par la suite, les sources d’inspiration ont été nombreuses. «La campagne présidentielle, l’élection de Trump, le passage de Marine au deuxième tour, les sorties du KKK, les flics qui tuent des blacks, la tuerie de la mosquée à Québec», énumère le chanteur des Goules dans une fougue d’indignation bien contrôlée.

De par sa proximité, cette dernière tragédie l’a passablement affecté. «Quand ce genre de trucs arrivent dans ta ville, tu finis par croire que le monde est vraiment barjo. Je peux pas dire que ça m’a influencé directement dans l’écriture, mais chose certaine, ça m’a mis en câlisse», nuance le chanteur originaire de Saint-Augustin, avant de se rétracter. «Dans le fond, ouais… On peut voir ça comme une forme d’influence.»

Au fil des mois, cette hargne s’est décuplée jusqu’à trouver sa porte de sortie à travers la création. «À un moment donné, j’étais embarqué dans une spirale de haine. J’allais lire les commentaires en dessous des articles du Journal de Montréal, j’allais lire les chroniqueurs, les osties de crétins… C’en était presque maladif, viscéral. J’allais là pour haïr tous ceux qui haïssent.»

Décidé à ne plus maquiller ses textes engagés avec «des pirouettes poétiques ou humoristiques», l’artiste a troqué son «je» habituel contre un «il» venant illustrer une critique plus directe. «Le gros danger là-dedans, c’était de ne pas sonner cucul. J’ai jamais tripé sur des groupes engagés comme Tryo. Ce que je cherchais, c’était plutôt la hargne de Béru ou de Renaud. Ç’a pas été évident de trouver le ton.»

Sans détour

À l’image des textes, les compositions n’empruntent pas de détour. On nage ici dans un punk garage aux contours stoner, pas si éloigné de l’esprit du dernier album des Goules, lancé l’an dernier. D’ailleurs, la récente expérience du chanteur avec sa mythique formation, qui reprenait du service après plusieurs années de pause, l’a poussé à créer Bonsoir shérif en communauté – avec le batteur P-E Beaudoin, le claviériste Vincent Gagnon ainsi que les guitaristes et bassistes Martien Bélanger et Jessy Caron (de Men I Trust).

C’est une mini-tournée française au printemps dernier qui aura permis à Kouna de saisir l’étendue de la complicité qu’il entretenait déjà avec ses quatre acolytes. «Durant notre séjour de deux semaines, on avait un 4 jours off. À ce moment-là, il me manquait une ou deux tounes, et y a certains textes que j’avais pas finis. Au lieu de rien faire, on s’est spotté une grosse cabane de campagne dans le sud-ouest du pays pour jammer pis faire de la préprod», raconte-t-il à propos du bar culturel Le Maska, «un genre d’auberge espagnole avec ben du monde sur le party qui squatte».

En retraite fermée, les cinq musiciens ont donné une nouvelle impulsion à Bonsoir shérif. «On a rectifié ben des affaires. On a notamment remplacé les back vocals de filles par ceux des gars du band afin de donner un rendu plus live. Ça fait un bout que j’roule avec eux autres, et je trouvais ça cool de tous les faire chanter. Sérieusement, on a vraiment eu du fun. On faisait le party solide tous les jours, mais quand on se mettait à travailler, ça allait ben.»

Créé dans une certaine urgence, ce quatrième album laisse tomber «les états d’âme et les ballades» comme Napalm ou Batiscan, deux pièces mémorables de Du plaisir et des bombes, l’album qui a donné à Kouna l’occasion de toucher un plus grand public en 2012. «En tout cas, c’est certain que c’est pas mon nouveau disque qui va m’ouvrir ce genre de portes-là», reconnaît le chanteur, sourire en coin. «En ce moment, j’aime mon positionnement dans l’industrie, car je peux vivre de ce que je fais, sans être pogné insidieusement par une recette. De toute façon, ça me tente pas d’entrer dans le créneau généralisé de la pop artsy très dull que j’entends toujours à la radio. Je trouve que ça brasse pas assez.»

Bonsoir shérif 
(Duprince) – sortie le 6 octobre

Lancement au Club Soda
2 novembre (dans le cadre de Coup de cœur francophone)

Lancement à l’Impérial Bell
4 novembre