Il y a 40 ans : Michel Rivard – Méfiez-vous du grand amour
Anniversaires d’albums marquants

Il y a 40 ans : Michel Rivard – Méfiez-vous du grand amour

Publiée sur une base régulière, cette chronique vise à souligner l’anniversaire d’un album marquant de la scène locale. 

Premier album de Michel Rivard, Méfiez-vous du grand amour a pavé la voie aux carrières solos de plusieurs autres auteurs-compositeurs-interprètes reconnus des années 1970, en plus d’avoir permis à son auteur d’explorer plusieurs nouvelles avenues. En cette année qui marque son 40e anniversaire, on revient sur sa genèse et son impact, en compagnie de Michel Rivard.

Amorçant sa carrière comme comédien aux côtés de son père Robert Rivard dans le téléroman Rue des Pignons, diffusé à Radio-Canada à partir de 1966, Michel Rivard s’achète ses premières guitares et ses premiers amplificateurs grâce aux redevances de la populaire émission.

Étudiant à l’Université du Québec à Montréal dès 1969, année même de sa fondation, l’artiste y fait la rencontre cruciale de Robert Léger et Pierre Huet, avec qui il se lie d’amitié à travers La Quenouille bleue, une troupe alliant théâtre absurde et musique. Lorsque cette dernière se dissout, les complices ont l’idée de créer un groupe «qui célèbrerait la diversité de leurs gouts musicaux». Nait alors Beau Dommage, auquel se joint dès le départ Pierre Bertrand, un ami proche de Rivard avec qui il avait déjà formé le groupe La famille Casgrain, puis quelque temps après, la chanteuse Marie-Michèle Desrosiers, le batteur Réal Desrosiers et le claviériste Michel Hinton, lui aussi ex-membre du premier groupe de Rivard.

À peine quelques mois après ses balbutiements, le septuor signe avec la major américaine Capitol Records et obtient un succès monstre avec son premier album homonyme, propulsé par les chansons Tous les palmiers, Ginette et La complainte du phoque en Alaska. L’année suivante, Où est passé la noce? provoque également un engouement marqué au Québec.

De l’autre côté de l’Atlantique, le succès est également au rendez-vous, et Julien Clerc flaire la bonne affaire en demandant au groupe d’assurer la première partie de ses concerts au légendaire Palais des sports de Paris en 1977. Durant cette série de spectacles, qui se poursuit dans l’Europe francophone, Rivard «tombe en amour avec Bruxelles».

«Surtout, une Bruxelloise en fait», nuance-t-il. «Par la bande, j’ai découvert une gang d’artistes graphiques avec qui je suis tombé en amitié, avec qui ça a vraiment cliqué. Quand notre aventure s’est terminée avec Beau Dommage à Paris, on avait un petit trou au Québec, donc j’ai décidé de rester en Europe pendant deux mois. Mon ami Maxime Le Forestier (auteur-compositeur-interprète parisien) m’a prêté une auto et je suis parti vers Bruxelles.»

La routine stimule la création

Après un début de séjour particulièrement festif, le Montréalais plonge dans une certaine routine qui, en fin de compte, s’avère bénéfique pour sa création.  «Ceux avec qui j’habitais travaillaient ou étudiaient à l’école, même chose pour ma copine, alors j’avais de longues journées seul. J’avais une guitare que je m’étais fait faire à Paris, et ça m’excitait ben gros. J’ai commencé à écrire beaucoup de chansons, sans avoir un plan précis en tête.»

À 25 ans, l’auteur-compositeur-interprète en est à dresser son «bilan d’un quart de siècle», livrant «un melting pot de bouts de vies, de projections et d’inventions».

Ode à l’amitié, Le plus fou des deux est un hommage à ses deux meilleurs amis «qui ne font qu’un». Également autobiographique, Je suis un sacripant marque par son autodérision. «C’est pas mal l’histoire de moi qui est pas casé dans la vie, qui a connu bien des filles, mais qui en a pas une en particulier. À l’époque, j’étais pas un terrible Don Juan, mais j’étais pas installé et j’avais envie de partager ce genre de récit un peu ironique.»

Histoire créée de toutes pièces, Belle promeneuse est écrite «en réaction à la vie de banlieue». «J’avais quitté Boucherville pendant mon adolescence pour venir m’installer sur le Plateau. Pour moi, la banlieue, ça représentait s’endormir. L’histoire est pas reliée à moi, mais plutôt à du monde que je voyais lâcher la musique pour se marier et s’établir en banlieue. Je me suis donc imaginé l’histoire d’une de ces personnes-là, bien installée avec sa famille, qui reçoit des lettres de son ancienne blonde partie faire le tour du monde.»

L’inconnu du terminus renvoie quant à elle aux univers «du cinéma et de la littérature américaine» dans sa manière de mettre en scène «l’Amérique, la nuit, les restaurants, la serveuse». «C’est une chanson plus descriptive qui, à mon sens, n’aurait jamais pu être écrite par un Français. Elle n’est jamais citée dans mes classiques, mais je l’aime beaucoup.»

À la fois fan de folk nord-américain (James Taylor, Jackson Browne, Joni Mitchell) et de chanson française (Claude Nougaro, Charles Trenet, Jacques Brel), Rivard ouvre ses horizons durant son séjour bruxellois. «J’ai vu un show de Tom Waits à Bruxelles, et ça m’a complètement flabbergasté! Le piano sans prétention de Randy Newman venait aussi me chercher. Ça me portait à élargir ma palette d’accords.»

Traversant «une belle lancée d’écriture», Rivard constate que les chansons qu’il vient de créer sont très différentes de celles de Beau Dommage. De passage à Bruxelles, son ami Maxime Le Forestier lui fait réaliser plusieurs choses. «On était dans un souper et je me suis mis à lui chanter mes tounes. Il pousse la réflexion et me dit : ‘’Celles-là, tu devrais les garder pour toi… Elles sont plus personnelles.’’ À bien y penser, c’est vrai que j’entendais pas Beau Dommage chanter en harmonie avec moi. J’avais une déclaration d’indépendance à faire.»

Nouveau départ

De retour à Montréal à la fin du printemps 1977, Rivard convoque ses six acolytes pour «leur demander la permission de faire un album solo». «Je les ai réunis pour leur chanter les tounes. J’vais garder le secret de ceux qui ont voté pour et contre [mon album solo], mais mettons qu’il y avait une majorité de pour. J’ai essayé comme je pouvais de leur dire que c’était pas contre eux, que je voulais pas lâcher le band pour autant, mais bon, c’est sûr qu’il y en a qui comprenaient plus que d’autres… Disons que j’ai jeté un pavé dans la mare, car personne n’avait demandé ça avant. Bref, j’ai mis la marde!»

Michel Rivard en 1978. Crédit : André Panneton.
Crédit : André Panneton.

L’étiquette Capitol Records accepte d’accompagner le chanteur dans cette aventure solo, et les sessions d’enregistrement s’amorcent à l’été au studio Tempo, tout juste déménagé dans Pointe-Saint-Charles, quartier d’origine de Rivard. À ses côtés, le Montréalais peut compter sur l’apport de ses fidèles complices Réal Desrosiers, Michel Hinton et Robert Léger, respectivement batteur, pianiste et coréalisateur de l’opus. Bassiste d’Octobre, Mario Légaré est également de la partie, au même titre que la choriste Rachel Paiement, le violoniste Bruce Murchison, le saxophoniste Gerry Leduc et le réalisateur émérite Michel Lachance, qui a fait sa marque avec Beau Dommage et Harmonium.

Le mot d’ordre : la simplicité. «Je voulais quelque chose sans aucun artifice, un peu en réaction à la manière très précise d’enregistrer qui prévalait à l’époque. Au lieu d’enregistrer d’abord les instruments de base, puis ensuite les instruments solos et les voix, je voulais qu’on enregistre tout en même temps. J’avais réussi à faire ça sur Tout va bien durant l’enregistrement du troisième album de Beau Dommage (Un autre jour arrive en ville) et, avec du recul, je trouvais que ça sonnait super bien, même si c’était en dehors du courant général», explique Rivard, lui aussi coréalisateur de l’album.

Inspiré par Neil Young et Bob Dylan, il mise sur un enregistrement intuitif «un peu croche, mais avec un feeling écœurant» sur Juste assez d’place et Le plus fou des deux, deux pièces guitare-voix. Autrement, il enregistre la plupart des pistes de base avec Desrosiers et Légaré. «Je leur montrais les tounes et, après une couple de takes, on était prêts. Y’avait vraiment zéro tension, ce qui faisait changement de mon expérience avec Beau Dommage, où régnaient la démocratie et les discussions à pus finir. Là, pour la première fois, j’avais le sourire tout le long! Je me suis rendu compte que faire un album, c’était pas du stress, mais du plaisir. Quand j’avais de quoi en tête, on le faisait, c’est tout.»

Histoire de diversifier la palette musicale de l’album, Michel Lachance recrute le batteur Roger Simard et le renommé contrebassiste Michel Donato. «Michel Lachance, il connaissait tout le monde à Montréal, et c’est lui qui m’a mis en contact avec Donato, un gars que je vénère, un monument du jazz. À ce moment, il revenait à Montréal après une tournée aux États-Unis et il se cherchait du travail. On a donc réuni une section de jazz pour Je suis un sacripant et L’enterrement du bonhomme sept heures. C’était une véritable osmose!»

Quelques sessions d’overdubs vocaux viennent compléter cette période en studio, notamment sur Méfiez-vous du grand amour et Belle promeneuse. «Sinon, on a ajouté un solo de guitare sur Bruxelles et une fanfare sur Ramène la bouteille. Y’a aussi des arrangements de quatuor à cordes signés Neil Chotem sur Ce matin-là. Pour le reste, ça s’est fait très vite. En quelques jours, on avait tout terminé.»

Propulsé par la chanson-titre, qui obtient un succès considérable sur les ondes de CKOI et de CHOM, Méfiez-vous du grand amour parait en magasin au mois d’octobre 1977, au même moment où Beau Dommage met la touche finale à l’album Passagers, prévu pour la fin novembre. À son grand désarroi, Rivard doit répondre à plusieurs questions concernant l’union de sa formation. «Y’a fallu que j’explique à TOUS les journalistes que Méfiez-vous… était seulement un intermède et que ça ne représentait pas la fin de Beau Dommage. À mon souvenir, la période de promotion n’a pas été trop longue, car Passagers s’en venait.»

La fin d’une époque

Loin du franc succès des débuts du groupe, la tournée en soutien à ce quatrième album s’amorce au Théâtre Saint-Denis en décembre. «On remarquait que ça commençait à ralentir, qu’il y avait moins de monde dans les salles… On s’est booké une petite tournée en France en 1978 et, encore une fois, j’ai décidé de rester en Europe par la suite. Durant l’été, quelqu’un m’a proposé de jouer dans un petit café-théâtre, donc j’ai fait venir Mario Légaré et, à deux, on a monté un petit show. J’ai pas eu des foules de fou, mais j’ai quand même pogné le buzz de ce que c’était de chanter en solo. Ma décision de quitter le groupe s’est pas mal prise à ce moment-là.»

À son retour, Rivard convoque ses complices pour leur annoncer la nouvelle. «La fidélité en musique, c’est important, mais à un moment donné, t’as le gout d’avoir du sang neuf et d’essayer des affaires… J’ai été très honnête avec eux, j’ai pas menti à personne. Un an auparavant, quand je leur ai dit que je partais faire un album solo, mais que mon intention était de rester avec eux, c’était vrai (…) De toute façon, à ce moment-là, Beau Dommage, ça s’essoufflait… On n’était pas du tout au top de la vague.»

Revigoré par son expérience scénique en France, Rivard peaufine son spectacle pour sa mouture québécoise, complétant sa formule trio avec le percussionniste Paul Picard du groupe rock progressif Maneige. «C’est là qu’il y a eu un buzz et que ça a vraiment levé. J’ai défini mon terrain de jeu sur scène, en alternant les chansons et les monologues humoristiques. Je savais ce que je voulais faire.»

Les années qui suivent la sortie de cet album marquent la séparation de plusieurs autres groupes phares de la décennie 1970 au profit de projets solos ou connexes, notamment l’éclatante collaboration Fiori-Séguin et, subséquemment, les carrières solos de Richard Séguin, Pierre Flynn, Jim Corcoran et Pierre Bertrand. Sans le savoir, Rivard aura donné une impulsion individualiste à une décennie musicale ponctuée de grands rassemblements et de manifestations collectives.

Quarante ans plus tard, Michel Rivard reconnait l’importance de ce premier album solo. «C’est le plus marquant, car c’est le premier. C’est la première fois que j’ai levé le doigt et que j’ai dit : ‘’Je suis Michel Rivard, pas juste le gars de Beau Dommage.’’ Aussi, je dois avouer que je le trouve assez tight. Entre l’intention de base, qui était de faire quelque chose de live, et le résultat final, je trouve qu’il y a pas trop de distance.»

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