Il y a 15 ans : Corneille – Parce qu'on vient de loin
Anniversaires d’albums marquants

Il y a 15 ans : Corneille – Parce qu’on vient de loin

Publiée sur une base régulière, cette chronique vise à souligner l’anniversaire d’un album marquant de la scène locale. 

Énorme succès au Québec comme en France, Parce qu’on vient de loin a révélé la neo-soul francophone au grand jour. En cette année qui marque son 15e anniversaire, on revient sur sa genèse et son impact, en compagnie de Corneille.

Né en Allemagne d’un père Tutsi et d’une mère Hutu, Corneille amorce sa carrière musicale à Kigali à l’âge de 15 ans. Très inspiré par le new jack swing, fusion entre le R&B et le hip-hop initiée par le producteur américain Teddy Riley et matérialisée sur l’album Dangerous de Michael Jackson, l’adolescent participe avec son groupe à un populaire concours retransmis sur les ondes de la télévision nationale. «Ce concours de chanson a été l’un des premiers programmes de variétés (de la télévision). Il était ouvert à tous les artistes du pays, donc on a décidé de s’inscrire, et en fin de compte, on a fini quatrième. Va savoir pourquoi, mais à cette époque, on chantait en anglais dans un Rwanda francophone. On était sous-colonisés! (rires) Ça montre la place que l’hégémonie américaine prenait dans nos vies…. Faut dire qu’on avait la chance de faire partie d’une classe privilégiée. On allait à l’école privée et on avait accès à la culture américaine.»

Le 15 avril 1994, quelques jours après l’attentat présidentiel qui déclenche le génocide des Tutsis au Rwanda, une tragédie à l’horreur sans nom frappe le chanteur. Caché derrière un canapé, il évite la mort, mais assiste au carnage de ses parents, ses deux frères et sa petite sœur, assassinés par un groupe armé de mutins. Après des jours de marche, il arrive au Congo, puis trouve refuge dans son pays d’origine, là où des amis de ses parents l’hébergent. C’est durant cette période trouble que ses «rêves de star» se concrétisent. «Le rêve m’a servi d’évasion. J’ai fui le réel pour mieux me reconstruire. Les événements du Rwanda m’ont permis de renforcer cette passion. Je buvais et mangeais de la musique du matin au soir. Quand j’étais quelque part, je n’étais pas vraiment là. Je pensais création et je visualisais mon futur.»

En Allemagne, Corneille recommence à composer en anglais avec un nouveau groupe. En tentant de s’intégrer à la scène hip-hop locale, il connait quelques difficultés. «C’était plus compliqué. On sentait que les Allemands aimaient mieux consommer de la musique dans leur langue. La scène hip-hop était énorme, une réelle industrie se développait. Y’a une petite scène R&B qui émergeait, mais ce n’était pas facile d’y trouver notre place.»

Inspiré par l’essor des musiques urbaines en France, qui propulse les carrières de Teri Moïse, IAM et Alliance Ethnik au milieu des années 1990, l’artiste saisit l’opportunité de déménager dans une autre nation francophone. À l’été 1997, il arrive à Montréal et y entame des études en communication à l’Université Concordia. Rapidement, il s’intéresse au mouvement hip-hop québécois, qui prend du galon à cette même période.

«Pour moi, c’était la façon la plus facile de faire des liens avec la communauté artistique locale, car la musique que je faisais et que j’aimais était clairement imprégnée de hip-hop, autant dans la forme et l’esthétique que la composition. C’était l’époque où Dubmatique vendait énormément d’albums et où un hip-hop un peu moins lisse comme celui de Muzion, Yvon Krevé et Sans Pression était vivant, respecté et reconnu», se souvient-il.

Au fil de ses nombreuses rencontres, le Montréalais d’adoption se lie d’amitié avec Gardy Fury et Pierre Gage, avec qui il forme le groupe O.N.E. dès l’année de son arrivée. «D’abord, c’était un trio a capella de covers aux influences R&B et doo-wop des années 1950. On s’identifiait beaucoup à des groupes comme Boyz II Men qui ramenaient justement ces styles au goût du jour dans les années 1990. Comme aucun de nous n’était instrumentiste, on avait trouvé cette façon d’être autonomes. Éventuellement, on s’est entouré de musiciens pour des spectacles au Jello Bar ou au Tokyo. Parfois, on jouait plusieurs fois par semaine jusqu’à trois heures du matin.»

Après quatre années à faire le tour des bars à Montréal, O.N.E. se rend à l’évidence : sa formule scénique, qui consiste essentiellement à reprendre des vieilles chansons américaines, a ses limites. «On comprenait que c’était impossible de percer un marché opaque comme celui des États-Unis avec ça. J’ai donc composé un premier titre en français, Zoukin, et ça a été le début de mes ambitions en français et de ma carrière solo. Tout de suite après avoir enregistré la chanson, j’ai quitté le groupe.»

Version française d’une chanson originale déjà enregistrée auparavant en anglais, Zoukin devient un succès surprise sur les ondes de quelques radios commerciales en 2001. À ce moment, Corneille a toutefois la tête ailleurs et désire donner vie aux chansons qui l’habitent depuis un certain temps. «80% de l’album était dans ma tête. Même que la mélodie de Sans rancune était en moi depuis l’Allemagne. En fait, j’avais toute une vie d’inspiration, autant en termes de musique que de textes, et tout ça attendait juste de sortir. Des chansons comme Avec classe, je les avais toutes dessinées de A à Z. Je voulais un espèce de zouk organique avec une programmation de rythmes hip-hop, une basse funky et une guitare électrique antillaise.»

Écriture personnelle 

Très personnelles, les paroles sont révélatrices de l’état d’esprit fragile de leur auteur. «Je n’ai pas le souvenir d’avoir été conscient quand j’écrivais. C’est un peu comme si j’avais eu accès à mon subconscient et que ma vulnérabilité avait pris le contrôle. Sur Seul au monde, j’arrive à me trahir en abordant de front la solitude, car je n’ai pas le souvenir de l’avoir autant sentie dans ma vie. Comme un fils aussi est sortie un peu de cette façon».

La chanson titre prend la forme d’un hymne pour «tous ces jeunes de 17-18 ans expatriés devenus des adultes malgré eux». «Ça vient d’une observation que j’ai fait en regardant évoluer des jeunes Rwandais, ceux que j’avais connus là-bas et avec qui j’avais formé une clique de privilégiés. Ces même enfants, on se retrouvait tous ici à Montréal. D’adolescents insouciants, on était devenus des adultes, la plupart sans parents. La première phrase «Nous sommes nos propres pères», c’est une façon de dire qu’on était obligés de vieillir et qu’on ne pouvait pas rester des enfants. C’est pour ça que j’utilise le «nous» et le «on» au lieu du «je».»

En quelques mois à peine, l’ensemble des chansons qui composeront ce premier album est écrit. Avec son bon ami Sonny Black, pianiste, réalisateur et propriétaire d’un studio dans le Vieux-Montréal, il forme une compagnie de production et entame l’enregistrement des pièces, qui s’échelonne sur une période d’environ cinq mois.

La complicité musicale et la relation de confiance entre les deux acolytes sont au cœur du processus. «J’avais une vingtaine de chansons construites dans ma tête avec toute le grille harmonique. Je les chantais à Sonny, en lui expliquant ma démarche et, lui, il les jouait. La plupart du temps, on était juste les deux en studio, mais des fois, on faisait venir d’autres musiciens, notamment Maurice Soso Williams à la basse et Cécile Doo-Kingué à la guitare. Je leur chantais la ligne mélodique à l’inflexion près.»

Au mixage, Philippe Greiss se démène pour cristalliser un son organique intemporel. «J’ai l’impression qu’il était particulièrement inspiré. C’est un véritable cadeau qu’il m’a fait en tant qu’auteur-compositeur, car encore aujourd’hui, on me fait remarquer que c’est un album qui ne vieillit pas.»

Recherche ardue de maison de disques

Entre R&B, soul, funk, hip-hop, folk et musique antillaise, Parce qu’on vient de loin n’est pas un album particulièrement facile à étiqueter, et Corneille l’apprend à ses dépens dans les mois qui suivent, alors qu’il magasine une compagnie de disques. «On me disait qu’on ne comprenait pas ce que je voulais faire, qu’on ne savait pas dans quoi le caser. Après 5-6 réponses négatives ici, je suis allé en France, où j’ai également essuyé 5-6 refus. Là-bas, en plus de la mésinterprétation de l’alliage, on ne comprenait pas le décalage entre les textes et la musique. Mis à part les ballades Seul au monde et Comme un fils, l’album repose à la fois sur des univers lumineux et des textes profonds. Maintenant que Stromae est arrivée, tout le monde comprend ce que c’est, mais à ce moment, les maisons de disques voyaient ça comme du chinois. Au début, ça m’affectait qu’on ne puisse pas me cataloguer, alors que maintenant, je comprends que ça me donne une singularité et que ça me permet de faire ce que je veux.»

À l’automne 2001, un producteur français nommé Francis Jullien, directeur de l’étiquette Wagram Music, entre en contact avec Corneille et lui manifeste un grand intérêt. De passage au Québec, il a vu le clip de Zoukin sur les ondes de MusiquePlus et a entrepris les démarches pour remonter jusqu’à l’auteur de la pièce. «C’est un producteur qui venait souvent au Québec, car il trouvait que, pour le petit marché qu’on avait, il y avait beaucoup de choses très intéressantes qui en sortaient. Quand il a communiqué avec moi, je lui ai dit: «Ça tombe bien, mon album est fini! Si tu veux l’écouter, le voici, mais prends-le comme il est, car je ne touche à rien.» C’est la première personne qui a compris quelque chose en l’écoutant.»

Revigoré par ce premier contact, Corneille retourne en France pour parler en personne à Jullien. «Il m’a dit: «Ce ne sera pas facile… Il n’y a rien qui entre dans le format radio, rien pour cartonner. Mais on va faire des tournées et construire ta réputation peu à peu. On va peut-être en vendre 50 000 de celui-ci, après ça 100 000 du deuxième, et ainsi de suite.» J’aimais son discours réaliste. Je sentais qu’il avait une vraie volonté d’aller se battre pour le projet.»

Le début de l’année 2002 marque le démarrage de la carrière du chanteur en France. À l’été, il participe aux Francofolies de La Rochelle, et partage la scène urbaine avec le rappeur Kery James et le pionnier du reggae Burning Spear. «Francis (Jullien) m’avait trouvé un 15 minutes entre les deux artistes pour venir chanter. Personne ne connaissait mes chansons, je n’avais encore aucun single radio. J’ai entonné Ensemble et Avec classe, et tout le monde s’est mis à chanter avec moi. Après, j’ai commencé Seul au monde et, pendant une fraction de seconde, j’ai réalisé ce que je chantais, le message de la chanson. J’étais sur le point de craquer sous le coup de l’émotion, mais tout de suite, je me suis ramené. C’est la seule fois que ça m’est arrivé.»

Toujours sans compagnie de disques au Québec, Corneille lance Parce qu’on vient de loin de façon indépendante le 10 septembre 2002, et l’extrait Ensemble se fraie un chemin sur les ondes des radios commerciales et de MusiquePlus. En France, on met tranquillement la table pour la sortie de l’opus avec le single Avec classe et quelques spectacles d’envergure à Paris, notamment au Réservoir avec son idole Jimmy Cliff et à l’Olympia en première partie du chanteur soul américain Cunnie Williams. En février 2003, l’album parait finalement dans les magasins français sous Wagram, et Corneille entame une tournée qui se prolongera sur près de deux ans. Au total, c’est plus d’un million de copies de l’album qui seront vendus uniquement dans l’Hexagone.

Pochette française.
Pochette française.

Au Québec, son rayonnement français pique la curiosité des médias et, éventuellement, de la maison de disques DKD Records, qui republie l’album au courant de l’année. «Dès qu’il se passe quelque chose en France pour un artiste d’ici, ça devient plus intéressant d’en parler, on dirait. Tout d’un coup, ça devenait presque une évidence. On me disait: «Ha ouais… On l’a toujours su que ça fonctionnerait pour toi!» Cela dit, je n’en garde aucune rancune.»

Percée québécoise tardive mais certaine

Entre deux séries de spectacles dans l’Hexagone, l’Allemand d’origine fait quelques apparitions dans certains festivals montréalais renommés tels que les FrancoFolies de Montréal et Coup de cœur francophone en 2003. C’est toutefois en 2004 que son succès prend des proportions inattendues partout au Québec. «Deux choses ont propulsé ma carrière ici: mon passage à Star Académie et ma victoire à l’ADISQ», analyse-t-il, en mentionnant le Félix qu’il a remporté dans la catégorie très convoitée de l’interprète masculin cette année-là. «Suite à ça, j’ai commencé ma plus grosse tournée ici, qui s’est poursuivie jusqu’à la sortie de mon deuxième album, en 2005.»

Corneille au Gala de l'ADISQ 2004. Crédit : ADISQ.
Corneille au Gala de l’ADISQ 2004. Crédit : ADISQ.

Écoulé à 150 000 exemplaires de ce côté-ci de l’Atlantique, Parce qu’on vient de loin marque un record dans cette catégorie fourre-tout des musiques urbaines québécoises, dépassant celle de La force de comprendre de Dubmatique, paru en 1997. Devant un tel succès, quelques artistes d’ici comme K-Maro, Zaho, Marc Antoine et Gage, son ex-collègue de O.N.E., tentent eux aussi de percer le marché français avec un alliage de R&B et de hip-hop.

Autrement, le genre neo-soul se fait plutôt timide dans l’espace public québécois. «C’est bizarre, mais y’a pas vraiment eu de suite. J’ai beaucoup de difficultés à me l’expliquer, car d’habitude, c’est le propre de l’industrie de rattraper les tendances qui fonctionnent. Récemment, j’étais en spectacle avec Rebecca Noelle de La Voix, et elle m’a présenté comme étant «le king de la soul au Québec». Je n’ai pas pu m’empêcher de trouver ça drôle, car si c’est vrai, je ne sais pas de qui, ni de quoi je suis le king… (rires) C’est un tout petit royaume, cette histoire-là!»

Quinze ans après sa percée dans la francophonie, Corneille se dit plus à l’aise que jamais avec ce premier album. «Il y a quelques années, je trouvais ça peut-être un peu frustrant qu’on me rappelle toujours cet album, alors que j’en ai fait plein d’autres par la suite. Mais je me suis réconcilié avec lui, car c’est grâce à lui que je suis là aujourd’hui. En le réécoutant, je me rends compte que j’ai réussi à enregistrer quelque chose qui traverse le temps et les cultures. Ce n’est pas une œuvre qui s’adressait juste aux fans de R&B, mais bien à des gens de tous les horizons.»

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