Les Charbonniers de l'enfer : La formule chimique
Musique

Les Charbonniers de l’enfer : La formule chimique

Vingt-cinq ans après leurs débuts «à temps partiel», Les Charbonniers de l’enfer perpétuent l’héritage de notre musique traditionnelle, ce folklore titanesque trop souvent ignoré.

Pour souligner l’anniversaire de cette prodigieuse longévité, dont peu de groupes d’ici peuvent se vanter, le quintette a capella livrait la compilation 25 ans de grande noirceur le mois dernier, entamant par le fait même une tournée québécoise et française.

En plus d’être un clin d’œil à l’habillement scénique des cinq hommes en noir, le titre renvoie à l’impressionnant mais sinueux cheminement de la formation dans l’industrie musicale québécoise. «C’est un peu pour dire que, pendant 25 ans, on a surtout réussi à se faufiler [à travers elle]. Le trad, ça reste une musique très underground, bien à l’ombre d’autres styles», estime André Marchand.

Les progrès sont toutefois considérables. Avant l’éclosion au grand jour de La Bottine souriante au milieu de la décennie 1990, la musique traditionnelle était d’autant plus méconnue. «Dans les années 1970, il faisait encore plus noir…», admet le chanteur. «C’était l’époque de l’association des violoneux et des soirées canadiennes, que plusieurs voyaient comme quelque chose de kitsch. Dans l’industrie, y avait vraiment rien pour le trad. Ceux qui en jouaient le faisaient par plaisir.»

Les Charbonniers de l’enfer sont nés de cette passion franche et sans borne pour le trad. Membre de La Bottine souriante, qu’il a cofondée en 1976 et quittée en 1990, Marchand retrouve ses futurs acolytes en 1992 à titre de choriste pour le spectacle Maudite mémoire de Michel Faubert. «J’avais deux équipes de deux choristes qui s’alternaient sur scène», se souvient ce dernier. «Pour pratiquer, on se réunissait les cinq pour chanter les chansons a capella. C’était vraiment l’fun. Mon ami André Duchesne du groupe Locomotive, qui m’accompagnait sur scène, a proposé qu’on s’appelle Les Charbonniers de l’enfer pour faire un clin d’œil à ceux qui mettent le charbon dans la locomotive. Après ça, le groupe a fini par exister de manière indépendante et, au lieu de rester le leader de la démarche, je suis devenu un membre parmi les cinq.»

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Michel Faubert    crédit : Antoine Bordeleau

Complétée par Normand Miron, Jean-Claude Mirandette et Michel Bordeleau, qui poursuivent tous une multitude de projets artistiques, la formation existe «à temps partiel» entre 1996, année de sortie de son premier album Chansons a capella, et 2002, année qui marque la parution de Wô sous La Tribu. «C’est pas mal là qu’on a trouvé ce qu’on voulait faire et qu’on a décidé de s’investir davantage. On a surtout été très étonnés de la réception [de ]. Je crois que le fait qu’on soit un groupe a capella, capable de faire un spectacle de deux heures sans que ça devienne ennuyant, a beaucoup surpris les gens», présume Marchand.

Vaste répertoire

Au même moment, une scène émergente de néo-trad prend le relais, et des groupes comme De temps antan, Le Vent du Nord et La Volée d’Castors se dévoilent. «Y avait un dynamisme, c’est certain. Tout d’un coup, la musique trad arrivait dans les médias nationaux. Elle devenait une musique à part entière, comme le jazz. La nouvelle génération ouvrait ses horizons et amenait des arrangements audacieux», se rappelle Faubert.

Les Charbonniers, aussi, cultivent leur singularité. Plutôt que de chanter à l’unisson, comme c’était la norme dans la musique folklorique, les cinq vocalistes développent d’inventives harmonies vocales polyphoniques et se bâtissent un répertoire varié, qui va au-delà des chansons à répondre et des reels. «Y a vraiment de tout dans Les Charbonniers. Les cinq voix de gars donnent une dimension différente, plus introspective, aux chansons», observe Faubert.

«On est plus un groupe de concert qu’un groupe de party», ajoute son complice.

Loin de former le groupe folklorique typique du temps des fêtes, les cinq amis mettent leur héritage musical à profit, ce qui implique une part de ballades et, surtout, de complaintes. Cet apport plus sombre est l’œuvre de Michel Faubert, qui sillonne depuis son adolescence le Québec et l’Acadie à la recherche de «chansons à collecter». Peu ou pas du tout chantées «dans les veillées», ces chansons intimistes lui sont transmises à l’oral par les gens qu’il rencontre. «Les complaintes, c’est vraiment ma couleur. Ça amène des sujets plus tragiques et poétiques comme le sens de la mort, le monde des esprits. L’originalité du groupe était de combiner cette dimension riche et profonde à des chansons plus festives.»

Les Charbonniers de l'Enfer perfoming their 25th anniversary show at L'Astral, Montreal, {state/province}, Canada, on 04, November, 2017. Photo by Vitor Munhoz.
crédit : Vitor Munhoz

«C’t’une vraie formule chimique, Les Charbonniers», résume Marchand, qui se dit davantage porté vers les chansons mélodieuses – une préférence héritée de son passé avec La Bottine souriante, emblème du folklore jovial.

Les nouveaux défis du trad

Cette même «formule chimique» se répète sur À la grâce de Dieu en 2007. S’ensuivent trois mémorables explorations: l’habile alliage classique trad La traverse miraculeuse avec l’ensemble La Nef, la riche collaboration La Sacrée Rencontre avec Gilles Vigneault et l’opus Nouvelles Fréquentations, une suite de relectures traditionnelles de chansons pop, folk et rock connues. Bref, en 10 ans, Les Charbonniers ont préféré expérimenter différents genres musicaux plutôt que de fouiller le répertoire folklorique québécois qui leur est si cher.

S’il a toujours à cœur son rôle d’archiviste de notre mémoire collective, Michel Faubert a maintenant plus de difficulté à faire de la collecte de chansons. «Ça fait longtemps que j’en ai pas fait, car la génération que je collectais quand j’avais 17 ans, elle est disparue. C’est particulier, mais en ce moment, c’est nous qui approchons l’âge des vieux. On est devenus des séniors dans le domaine.»

«J’ai pas mal l’impression que l’ensemble du répertoire a été fouillé», abonde dans le même sens André Marchand. «Y a pus grand-chose que tu peux trouver que le monde a pas déjà arrangé. Maintenant, l’important, c’est l’originalité avec laquelle tu vas présenter ton affaire.»

«Y a encore des gens qui collectent du conte traditionnel comme Eveline Ménard et des mines d’or de chansons comme Jean-Paul Guimond, un cultivateur à la retraite que plein de gens visitent pour son bagage musical», poursuit Faubert. «Mais, sinon, j’ai l’impression que, dans les familles, la transmission se fait pus comme avant. Le temps va montrer si la musique traditionnelle va continuer d’exister. À mon avis, elle le sera tant et aussi longtemps que les gens vont continuer de chanter dans leur maison.»

Pour ce faire, la relève doit prendre le flambeau, et s’intéresser davantage aux techniques et aux acquis de ses mentors, croit Marchand. «C’est important que les jeunes écoutent ce que les vieux faisaient et, surtout, comment ils le faisaient. Plus ils auront de connaissances, plus leurs créations vont être intéressantes.»

Faubert approuve: «Les gens sont plus instruits que jamais, car ils apprennent des reels sur des partitions. C’est bien, mais ce serait l’fun de nourrir ce désir d’apprendre là avec un mentor afin de savoir ce qu’il y a dans les anciens styles. T’as le goût de jouer du violon? Ben spotte un violoneux dont t’aimes le style pis va le voir!»

25 ans de grande noirceur 
en vente maintenant

En spectacle
le 29 décembre à Valspec (Salaberry-de-Valleyfield)

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