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Limoilou, terre sacrée du hip-hop québécois
Musique

Limoilou, terre sacrée du hip-hop québécois

Active depuis le début des années 1990, la scène hip-hop de Limoilou ne montre aucun signe d’essoufflement, malgré le scandale policier qui a terni sa réputation il y a 15 ans. Rencontre avec quelques figures de proue du quartier.

Rejoints dans un restaurant de la rue Maufils, Shoddy, Webster, GLD, L Nino, Souldia et Vlooper sont unanimes : le hip-hop a contribué à développer le sentiment d’appartenance que les Limoulois de leur génération entretiennent pour leur quartier.

«Ma mère est née à Limoilou et, quand elle allait dans la Haute-Ville, les gens se foutaient de sa gueule. Le quartier était mal vu depuis des décennies, et nous sommes les premiers à l’avoir représenté malgré tous les stéréotypes. Aujourd’hui, si le quartier est si populaire, t’as sûrement une bonne raison autour de la table», croit Webster.

C’est toutefois à son fidèle complice Shoddy, plus jeune que lui, que revient le véritable titre de pionnier. À l’âge de huit ans, celui-ci a été initié au hip-hop par ses voisins rwandais tout près des habitations Marie-Clarisse à quelques pas du chemin de la Canardière. «Je voyais mes voisins sortir du bloc: l’un portait un pantalon avec un graffiti sur le côté, l’autre avait une petite veste, l’autre avait des rastas pis une salopette avec une ganse sur le côté… Ils étaient fly, comme dans une revue. Moi, j’étais encore habillé en fluo! En allant leur parler, j’ai compris qu’ils étaient des rappeurs anglophones. J’étais impressionné par le fait qu’ils avaient fait un show à l’école Dominique-Savio. Ensuite, y’en a certains qui faisaient l’aller-retour à Toronto. Ils ramenaient des cassettes de Rap City (émission diffusée à MuchMusic), des revues comme Rap Masters ou The Source. Tout de suite, j’ai su que ça allait être ça, ma vie.»

À l’âge de 10 ans, Shoddy organise lui aussi l’un des premiers spectacles rap de l’histoire de Limoilou. Avec son acolyte Master Kay, il imite alors le duo Kris Kross. «C’était le show de fin d’année de mon camp de vacances. On faisait du lip-sync, pis le reste de la troupe jumpait. L’année suivante, on voulait faire notre propre toune sur scène. Mon ami Jean-Baptiste avait deux tables tournantes Fisher Price. On n’avait pas de fil RCA, donc quand il voulait scratcher, on lui approchait le micro», se rappelle le rappeur, en riant.

«C’est un des premiers shows du quartier», confirme Webster, qui était sur place ce jour-là. «Peu après, j’ai commencé à rapper moi aussi. Mon cousin Souleymane (membre du collectif Preshapack, originaire de la Rive-Sud) m’avait vraiment donné envie de faire comme lui. Je retranscrivais à l’oreille des textes de rap américain comme Murder Was The Case de Snoop Dogg et je rappais ça. Un jour, j’étais dans mon cours d’histoire et j’ai écrit mon tout premier texte. J’ai encore la feuille, maintenant toute jaune, chez nous.»

Webster. Crédit : Catherine Genest
Webster. Crédit : Catherine Genest

Camarades depuis le début de l’enfance, Shoddy et Webster se rapprochent au milieu des années 1990, alors qu’ils fréquentent l’école secondaire Jean-de-Brébeuf. «On se feedait de nouveau rap et on s’aidait à construire nos rimes. On marchait ensemble après l’école en rappant», se souvient Shoddy.

Vers 1997, l’explosion des scènes rap marseillaise et parisienne influencent le choix linguistique de ce dernier. «J’ai rencontré mon ami Boule de feu, qui rappait en français, et dès que je suis arrivé chez nous, je me suis mis à switcher. Au début, j’avais vraiment un accent français de France, et mes paroles étaient assez générales, sans animosité. J’ai fondé le groupe OVNI et, après, on a réduit les effectifs pour créer Les 5 doigts de la main

Poussé par Rico Rich du groupe Andromaick, qui deviendra l’un des producteurs et promoteurs hip-hop les plus importants de la ville de Québec,  le groupe est également composé des jumeaux Pelletier, maintenant mieux connus sous le nom de L Parano et L Nino du duo Les Sozi. La grande famille du 21 Crew (un ancêtre composite et étendu de Limoilou Starz) prend alors forme dans le quartier. «Moi, j’voulais vraiment être dans ce crew-là. On faisait nos moves avec Shoddy, mais on savait pas trop si on en faisait partie», se souvient L Nino. «Un jour, j’ai vu Webster sur la 3e avenue pis je lui ai demandé si Les Sozi étaient dans le 21 Crew. Il m’a regardé et m’a dit : ‘Ben oui!!!!!! C’est sûr que vous êtes dans le 21!’ Là, j’étais content! C’est comme si j’avais mes patchs sur le dos.»

Tensions avec la Rive-Sud et impact sur la jeunesse

Alors que Webster continue d’évoluer en anglais avec sa nouvelle formation Northern X (son passage en français se fera vers 2003), Shoddy assume son identité québécoise et délaisse l’accent français au sein du duo Black Beretta, qu’il forme avec son ami Teshlé. Le passage en prison de ce dernier amène toutefois Shoddy à entamer une carrière solo, qu’il concrétise avec la sortie de l’album Le Retour 2 en 1999. Sur ce projet, la chanson Eldorado devient l’un des premiers hymnes à représenter Limoilou.

De plus en plus organisée, la scène rap du quartier se développe à une vitesse fulgurante au tournant des années 2000. Au même moment, la scène rap de la Rive-Sud de Québec, menée par le noyau dur du collectif 83, obtient un rayonnement important à la grandeur de la province, ce qui déplaît fortement à certains rappeurs de Limoilou. «Nous, on était toujours en mode viking do or die. Dans notre tête, on était des highlanders. Il ne pouvait y avoir qu’un crew!» s’exclame Webster. «Le beef avec le 83, il s’inscrit un peu dans cette mentalité-là.»

«On voyait que, de l’autre bord, ils étaient monétairement à l’aise et qu’ils pouvaient faire ce qu’ils voulaient côté enregistrement», poursuit L Nino. «Nous, on n’avait pas les moyens de sortir de quoi de big comme eux autres. On regardait ça pis on voyait que ça se passait pour eux, donc on n’avait pas d’autre choix que de mettre deux fois plus d’efforts dans notre musique.» Les relations sont relativement tendues entre les deux bandes. Aucune d’entre elles n’est la bienvenue à faire des spectacles sur la rive de l’autre. Parfois portés à se voir dans certains bars ou événements de la ville, les rappeurs de Limoilou et de la Rive-Sud doivent marcher sur des œufs.

«On faisait juste cautionner notre side. Quand c’était le temps de backer les boys, on était là», dit L Nino. «Maintenant quand j’y repense, c’était complètement ridicule, tout ça. Ça a été du mauvais temps de brûlé, de l’argent de perdu…»

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L Nino. Crédit : Catherine Genest

Le sentiment d’appartenance au quartier se décuple durant cette période agitée, qui culmine avec la création de Limoilou Starz (LS). Tout juste arrivé à Québec, le rappeur congolais GLD se joint au collectif à ses balbutiements. «Les gars s’étaient rencontrés au parc Bardy pour former le noyau. Le but, c’était de promouvoir les talents du quartier, et il y avait un dilemme à savoir qui serait admis dans le groupe», se souvient-il.

«On était en train de boucler le line-up du groupe, et là Shoddy m’arrive avec l’idée d’inclure GLD et son frère (Zaparo), qu’il vient juste de connaître. Je lui dis tout de suite: ‘Non! Les gars viennent d’arriver, on les connaît pas et on est déjà plein de monde!’» se rappelle Webster, en riant. «Je me suis ravisé peu après.»

En 2002, l’album Limoilou Style cimente le collectif, dont font également partie Les Sozi, Showme, William International, Issmo de Vasco, Loki, Assassin et Seif. «Le titre, c’est une expression qu’on utilisait fréquemment pour dire qu’on fait avec ce qu’on a, c’est-à-dire les moyens du bord. On fait ça Limoilou style!», explique Webster. «Pour nous, c’était important de représenter cette dynamique du quartier.»

L’impact du collectif est instantané, autant chez les jeunes adultes que les adolescents du quartier. Très jeune à ce moment, Vlooper est initié à la musique du collectif par l’entremise d’Assassin, rappeur de LS qui est également son coach de basketball à l’école secondaire. «C’est lui qui m’a initié à la production hip-hop en me prêtant le logiciel Fruity Loops quand j’avais 12-13 ans. Il m’avait aussi donné le numéro de dossard 21, en hommage au 21 Crew. J’avais aucune idée de ce que ça représentait», se souvient celui qui est maintenant membre d’Alaclair Ensemble. «J’avais aussi mis la main sur la cassette du Retour 2, et il y avait la grosse carte de Limoilou dans la pochette. C’était perçu comme quelque chose de cool de rep le quartier.»

Également adolescent à cette époque, Souldia est lui aussi fier de marteler le nom du quartier à travers ses premières chansons. «J’me reconnaissais beaucoup dans ce que les plus vieux faisaient. J’ai toujours été fier d’entendre les gens scander le nom de la place et, au fond de moi, j’avais envie de participer à ça. Le problème, c’est que je mélangeais le crime et la musique. Je sortais de la rue, et ma vie était 100% criminalisée. Je vendais mes albums dans les piqueries et j’allais assister aux shows des gars en vendant de la dope en arrière.»

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Souldia. Crédit : Catherine Genest

À force d’essayer, Souldia et ses amis Die-On et Infrak (qui forment le trio Facekché) obtiennent leur chance et entrent dans le cercle restreint de LS. «On a finalement réussi, car Die-On a commencé à sortir avec la sœur de Shoddy. Un soir, Infrak et moi, on lui a dit qu’il devait nous emmener dans la légendaire chambre de Shoddy», raconte le rappeur, en référence au studio qui y avait été aménagé. «Die-On est arrivé un matin et nous a dit de nous dépêcher, car les gars partaient faire un show à Chicoutimi. On est arrivés là-bas, et Shoddy avait l’air pressé, avec son chapeau d’armée. Il nous a dit: ‘Vous avez 15 minutes!’ Y’a parti un beat, et on s’est mis à rapper.»

«La chambre de Shoddy!» s’exclame Webster. «Il faisait tellement chaud là-dedans.»

«Moi pis GLD, on passait parfois des journées complètes enfermés là», ajoute le principal intéressé. «On était comme dans une transe, presque drogués à tout le temps rapper et à penser à des textes.»

Scandale et répercussions

Cet élan créatif est toutefois stoppé soudainement le 17 décembre 2002, jour fatidique où éclate le scandale de l’Opération Scorpion visant à démanteler un réseau de prostitution juvénile à Québec (le Wolfpack). En raison d’un membre de l’entourage (en l’occurrence Téchelet Pierre de Bellefeuille alias Tiger), qui fait face à de graves accusations, Limoilou Starz voit son nom rabâché dans les manchettes. «Je me suis levé ce matin-là. J’étais en boxers dans mon salon et je vois la conférence de presse de la police. J’entends parler de Limoilou Starz, de Black Beretta…» se rappelle Webster.

«En gros, les médias disaient qu’on collaborait avec les gens du réseau pour faire du recrutement dans nos shows», poursuit Shoddy, qui a par la suite subi une peine de prison pour une affaire de voies de fait. «C’était complètement ridicule… Comme si, en faisant notre show sur scène, on pouvait savoir qu’au fond de la salle, il y avait un gars qui était en train de parler dans l’oreille d’une fille. Y’a 150-200 personnes à chacun de nos spectacles. On peut pas non plus décider de qui vient et qui vient pas.»

Devant l’injustice de la situation, Shoddy et William International désirent défendre le nom de leur groupe et appellent le journaliste Dominic Maurais pour rétablir les faits. «On lui dit qu’on fait du rap, qu’on a des subventions et que notre but, c’est d’aider le quartier avec un projet positif. On admet qu’on connaît des gens [qui font partie du réseau de prostitution], mais qu’on n’a rien à se reprocher là-dedans. Il nous demande de faire un petit freestyle, et William commence à rapper sur le fait qu’on se fait tout le temps carter et emmerder par la police. À la fin du verse, il dit quelque chose comme ‘Je suis un soldat qui a comme mission de faire sauter le poste Victoria’. Finalement, en ondes, Maurais coupe tout le verse pour mettre juste ce bout-là, en disant que c’est le message qu’on envoie à la police. Le lendemain matin, les agents venaient chercher Will pour l’accuser de menaces…»

«C’est moi qui a ouvert la porte. L’enquêteur l’a choppé et ils sont partis», se rappelle Webster. «Après ça, tu vois un proxénète et un rappeur côte à côte dans le journal… Les amalgames étaient douteux.»

«Tout ça a grillé notre élan. Notre clip jouait aux nouvelles, pas à MusiquePlus», déplore L Nino. «On a perdu nos subventions. C’était rien de bon pour nous.»

«Le gros problème, c’est que la police a pas su faire la différence entre les chanteurs et les gens qui ont collaboré au réseau», ajoute Shoddy. «Ils ont voulu détruire notre réputation, probablement parce qu’on disait ‘fuck la police’ sur scène et qu’on fumait des joints avec le public.»

Shoddy. Crédit : Catherine Genest
Shoddy. Crédit : Catherine Genest

Persona non grata dans la plupart des événements, LS continue tout de même d’évoluer sous ce nom. «Ça aurait rien changé qu’on se prenne un autre nom, car tout le monde aurait fait le lien avec LS de toute façon», croit Webster. «Y’a beaucoup de gens du collectif qui ont eu peur à ce moment et qui ont quitté. Le noyau s’est rattaché autour de 10 membres et, ensemble, on s’est soudés contre le reste de la planète.»

Quinze ans après ce scandale, l’eau semble avoir coulé sous les ponts. «Les gens sont passés à autre chose», affirme GLD.

«Les jeunes de 12-13 ans qui commencent à rapper dans le quartier, ils ne savent pas c’est quoi Scorpion», abonde dans le même sens Souldia.

«En fait, ça nous a donné une bonne leçon», poursuit Shoddy. «Quand je vois des jeunes qui font des mauvais choix de vie, je leur dis de pas se lancer là-dedans, car ça peut brûler la réputation et le nom du quartier. Il faut pas qu’un truc comme ça revienne.»

De l’avis de tous, la scène hip-hop du quartier sera vivante tant et aussi longtemps que la communication intergénérationnelle se poursuivra. «En ce moment, les kids sont là. Plus que jamais», observe Vlooper. «Ce qui va leur permettre de step encore plus, c’est la place que les vieux vont leur faire. C’est ce qui m’a aidé quand Boogat m’a donné la chance de suivre un atelier avec lui il y a quelques années.»

«Il y a une nouvelle génération très forte», confirme Shoddy. «Éventuellement, ce sera à eux de faire du bruit.»

La relève s’impose

Bien vivante aux quatre coins du quartier, la relève prend tranquillement sa place aux côtés des vétérans limoulois ainsi que de Koriass, Eman, Robert Nelson, KNLO et autres rappeurs qui ont finalement choisi Limoilou comme terre d’accueil. Du lot, Steve Beezy et Billiwald (du trio Maestronautes) se démarquent passablement.

Pour eux, Limoilou est «une forteresse» qu’ils ont à défendre et représenter à travers leur musique. «Les gars de Limoilou Starz nous ont inspirés à fond», explique Biliwald, qui a suivi un cours d’écriture avec Webster à l’âge de 15 ans. «Je suis très fier de venir d’ici, car c’est grâce aux vétérans que Québec est devenue une ville hip-hop.»

«J’ai toujours été fier de clamer Limoilou all-day everyday», poursuit Beezy. «Since day one, les gars d’ici rep le quartier et nous transmettent une certaine fierté.»

En 20 ans, le contexte économique du quartier a toutefois changé, ce qui influence fortement les deux rappeurs. Issus de la classe moyenne, les jeunes vingtenaires misent sur des textes moins virulents et une approche plus décomplexée du hip-hop. «Avec la gentrification de certaines artères, le quartier est en changement complet depuis un bout. C’est sûr que ça influence ce qu’on dit. On est moins dans la représentation street du quartier», indique le rappeur des Maestronautes, qui vient tout juste de sortir l’EP Mode avion.

«Ma musique s’adresse pas uniquement au hood. Mon but, c’est pas de parler aux gars de Limoilou, mais bien à tout le monde», ajoute son compère, qui a fait paraître La réforme vol. 3 en novembre dernier.

Biliwald poursuit: «On diffère beaucoup de ce qui se faisait avant. Notre musique est plus globale et, ce qui est cool, c’est qu’on n’a pas un son unique.»

«C’est un peu normal, car on est dans une époque marquée par Internet, ouverte à tous les styles», explique Beezy. «Tout ça fait en sorte qu’on se croise moins souvent en personne. Le meilleur exemple, c’est moi et Biliwald. On se connaît depuis longtemps sur le web, mais c’est la première fois qu’on se parle de notre vie.»

Dans tous les cas, du parc Bardy jusqu’au parc virtuel, la scène hip-hop de Limoilou poursuit son expansion.

Biliwald et Steve Beezy. Crédit : Catherine Genest
Biliwald et Steve Beezy. Crédit : Catherine Genest

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