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Il y a 20 ans : Isabelle Boulay – États d'amour
Anniversaires d’albums marquants

Il y a 20 ans : Isabelle Boulay – États d’amour

Publiée sur une base régulière, cette chronique vise à souligner l’anniversaire d’un album marquant de la scène locale. 

Enregistré au mythique studio français La Frette, États d’amour a connu un immense succès au Québec, qui a ensuite donné l’impulsion à une percée de l’autre côté de l’Atlantique. Dans la foulée de son 20e anniversaire, on revient sur sa genèse et son impact, en compagnie d’Isabelle Boulay.

Après avoir remporté la première place du Festival international de la chanson de Granby (volet interprète) en 1991, Isabelle Boulay devient choriste pour Dan Bigras, puis tente de survivre dans le milieu de la musique en mettant sa voix à profit pour des contrats de publicité.

Au milieu de la décennie, une occasion en or se présente lorsqu’elle est convoquée à l’audition du musicien argentin Osvaldo Montes, directeur musical de la trame sonore d’une minisérie autobiographique sur Alys Robi diffusée en 1995 à TVA. «Je vivais dans mon premier appart sur Beaubien au coin de Saint-Denis, et le studio où j’étais convoquée était situé juste à côté de chez moi. J’avais des bottes à cap d’acier, des culottes courtes en jeans à frange, j’avais un peu plus de 20 ans, et j’arrive là, comme ça. Tout de suite, Osvaldo semble avoir un intérêt pour ma voix lorsque je chante Tico Tico. Il me dit de revenir durant l’après-midi et, là, il me fait chanter Brésil. Sans attendre, il me dit que c’est moi qu’il veut», se souvient la chanteuse originaire de Sainte-Félicité, municipalité située dans le Bas-Saint-Laurent à la frontière de la Gaspésie. «On a enregistré ça en quatre jours, et ça m’a donné une grande confiance en moi. Peu après, j’ai rencontré Alys dans les coulisses d’un téléthon, et elle m’a dit quelque chose que je n’oublierai jamais : ‘’T’as besoin de bien faire ça ma petite fille, car à ton âge, je chantais déjà très bien!’’»

Au même moment, Luc Plamondon enjoint également la jeune chanteuse à passer l’audition pour la refonte de l’opéra-rock Starmania, cette fois mis en scène par le Montréalais Lewis Furey. «J’me rappelle d’avoir pris ses deux mains et de presque le supplier de me donner le rôle. C’était périlleux mon affaire, car ça allait pas super bien dans ma vie professionnelle. Je voulais vraiment faire ce métier-là, mais je ne savais pas comment y arriver. Après l’audition, j’ai parlé à mon père qui venait de décéder en espérant qu’il m’arrive de quoi. À peine une heure après, le téléphone sonnait, et c’était Luc… J’avais été prise.»

Interprétant le personnage principal de Marie-Jeanne pendant deux ans et demi sur les scènes françaises, Boulay trouve le temps d’enregistrer un premier album, Fallait pas, en 1995 et conclut une entente avec l’étiquette Tréma pour une sortie en France. «C’était vraiment un disque de variétés», dit-elle, à propos de cet album écrit par Daniel DeShaime et paru au début de l’année suivante. «Je trouvais que ça avait de la gueule de faire un album avec un seul auteur et compositeur. Y’a des chansons magnifiques là-dessus, car Daniel, c’est pas un gars de compromis. Il m’a aidé à me planter les pieds dans le métier.»

Propulsé par le populaire extrait J’enrage, ce premier effort reçoit toutefois un accueil mitigé de la part de la critique lors de sa sortie au Québec en janvier 1996 sous Sidéral, étiquette indépendante fondée par Boulay et son gérant de l’époque Josélito Michaud. «Sylvain Cormier (chroniqueur au Devoir) avait été très dur, surtout envers Daniel. C’était un peu assassin, et j’avais trouvé ça injuste», dit-elle, à propos de cette critique qui qualifiait l’album d’«inodore et incolore».

Loin de se laisser abattre, l’interprète change de méthode, et demande à quelques paroliers et compositeurs qu’elle connait bien de lui fournir des chansons pour un éventuel deuxième album. Roger Tabra fait partie du lot. «J’avais 25 ans et j’étais vraiment obsédée par les chansons d’amour. J’avais dit à Roger que je voulais qu’il m’écrive une belle chanson sur l’état amoureux. Un soir, je rentre chez moi et j’écoute un message sur mon répondeur. C’est là que j’entends la voix d’outre-tombe de Roger Tabra. ‘’J’ai inventé des pluies d’étoiles pour les jardins de ta mémoire…’’ : il me déclame la chanson au complet comme ça.  Tout de suite, j’appelle mon gérant, presque sous le choc devant cette chanson du feu de Dieu. C’était État d’amour», se souvient-elle, à propos de cette chanson-titre composée par France D’Amour.

Immédiatement, la ligne directrice de cet album prend forme. «J’ai tout de suite su que ça allait être le titre de l’album. Après ça, il suffisait juste de faire des variations sur le même thème, d’aborder les états amoureux  dans tout ce qu’ils sont, autant dans l’état extatique que dans celui de la détresse et de l’apprentissage. Ce qui venait me chercher, c’est tout ce qui touchait à l’âme profonde, à la vie intérieure, à l’élaboration des sentiments, à ces choses plus fortes que nous qui nous échappent», relate la chanteuse qui renouera avec le même tandem d’écriture sur Tombée de toi, une histoire d’infidélité qui la touche «droit au cœur».

En plein blitz de représentations de Starmania, Boulay profite aussi du talent des créateurs français, notamment du légendaire Frank Langolff (reconnu pour avoir signé plusieurs succès, dont Morgane de toi de Renaud et Joe le taxi de Vanessa Paradis). «Je suis allé le voir, car je voulais avoir des chansons rythmées, un peu comme celles de Vanessa. À l’issue d’une journée où il m’a fait écouter plein de trucs chez lui sans que rien n’en ressorte de concret, j’étais sur le point de partir. C’est là qu’il me fait entendre la mélodie du Saule. Il se souvenait juste de 2-3 phrases du texte, alors il a appelé Francis Basset, l’auteur, qui lui a faxé la chanson. J’en revenais pas… Pour moi, c’était un trésor! Je traversais à ce moment une période assez tumultueuse et intense, composées de grandes déceptions et de grandes satisfactions amoureuses. Tout était en feu! J’étais terriblement à fleur de peau. Cette chanson-là incarnait une partie de moi.»

Grâce à ses contacts de plus en plus nombreux dans l’industrie musicale française, la chanteuse réalise également un de ses rêves durant cette période : collaborer avec l’auteure-compositrice-interprète Zazie. En plus d’accepter qu’elle reprenne Homme Sweet Homme, chanson de son album à succès Zen paru en 1995, cette dernière lui écrit une chanson inédite.  «Disons que j’avais un gérant assez convaincant! Je voulais vraiment travailler avec elle, c’était un véritable coup de cœur. Elle m’est arrivée avec L’amour dans l’âme, une belle chanson racontant l’histoire d’une personne qui ose pas dire à l’autre qu’elle l’aime.»

Également pendant l’aventure Starmania, Luc Plamondon fournit à la chanteuse une cassette contenant quelques ébauches de chansons écrites en collaboration avec Richard Cocciante, avec qui il planche alors sur la conception de la comédie musicale Notre-Dame-de-Paris. «Luc me donne la cassette en me disant qu’il l’a d’abord envoyée à Johnny Hallyday, mais que ça n’a pas abouti. Au passage, il me dit qu’il y en a une là-dedans qu’il imaginait pour moi, sans toutefois me dire laquelle. J’écoute ça une fois revenue chez moi et, là, j’entends Je t’oublierai, je t’oublierai. Tout de suite, je comprends que c’est elle qui est pour moi… et j’avais raison.»

Rupture avec Tréma et début de l’enregistrement

Avec quelques chansons en poche, Boulay entame l’enregistrement des maquettes d’États d’amour au studio Divan vert à Montréal. Contenant des touches folk et country assez prononcées, ces chansons ne sont pas bien reçues par l’état-major de l’étiquette Tréma, sous laquelle la chanteuse est toujours signée en France. «Je me souviens que Josélito est venu me voir dans ma loge pendant une représentation de Starmania pour me dire que Tréma ne croyait pas du tout en ce disque. D’un commun accord, on a décidé de laisser tomber notre contrat.»

En mai 1997, la chanteuse revient sur les planches québécoises pour une série de spectacles intimes au studio-théâtre du Maurier de la Place des Arts, maintenant rebaptisé Cinquième salle. Un soir, le gérant de la toute nouvelle branche française de l’étiquette britannique V2 Music, Thierry Chassagne, se présente sur place. «Il a vu le plus mauvais show de ma vie! J’avais l’impression de ne jamais être dans mon corps, de ne jamais embarquer dans mes bottines. Heureusement, lui, il n’y a vu que du feu et a fini par me signer sur une présence spectrale. Après ça, il pouvait juste me trouver meilleure.»

Ces quelques spectacles servent de rodage pour Isabelle Boulay qui a, en main, une bonne partie de ce qui deviendra États d’amour. Au passage, elle profite de ce moment pour offrir des reprises acoustiques plus épurées des pièces de Fallait pas. «C’est un peu comme si j’avais eu un réflexe de survie. Je voulais prouver aux gens que ces chansons-là étaient bonnes. Un soir, Sylvain Cormier est venu voir le spectacle et, à ma grande surprise, il a adoré ça. Il me sentait plus proche de mes chansons.»

À l’été 1997, la chanteuse commence à voir grand pour l’enregistrement de son deuxième album. Grande fan de Cap enragé de Zachary Richard, paru l’année précédente, elle désire ardemment travailler avec celui qui a réalisé cet album : un certain Olivier Bloch-Lainé, fondateur du mythique studio La Frette en France. «Tout le monde de mon entourage me regardait avec des grands yeux, comme si mes souhaits étaient un peu trop intenses. Mais, je tenais à ce que ça se fasse. Pour moi, Cap Enragé m’avait fait comprendre en un disque qui était Zachary Richard, et je voulais que ce soit la même chose avec moi.»

Accompagnée de plusieurs musiciens français de renom, notamment des collaborateurs de Francis Cabrel comme Gérard Bikialo et Denis Benarrosh, Boulay s’installe à La Frette pour plusieurs semaines. «On a construit cet album-là de façon très organique. On partait avec les pistes de guitare, de batterie, de basse et de piano, que les musiciens jouaient sans pulsation. Si quelqu’un se trompait dans sa partie, fallait que tout le monde rejoue. Ça donne un album avec beaucoup de lousse et d’espace pour l’imperfection. Avec du recul, c’est l’un de mes meilleurs souvenirs en studio, car le lieu était exceptionnel. On pouvait vivre dans la  maison du studio et enregistrer en même temps. Quand je chantais, j’aimais l’idée de me réfugier dans un petit coin au lieu de faire ça dans les grandes pièces. J’avais besoin de mon cocon, et le studio me le permettait.»

Coréalisateurs de l’album, Bloch-Lainé et Bikialo font ensuite appel à différents musiciens pour compléter les chansons, notamment le violoniste Dany Vrillet, l’accordéoniste Jean-Louis Rocques et le pianiste électrique Arnaud Dunoyer de Segonszac. Les chœurs sont par la suite enregistrés à Montréal au studio Piccolo avec, entre autres, Kim Richardson et Maurice Soso Williams. Durant ce processus, Boulay entame le sprint final de son aventure avec Starmania, mais ne perd pas pour autant le contact avec son album. «Je recevais les chansons au fur et à mesure que les instruments s’ajoutaient. J’avais la conviction profonde d’avoir un très beau disque, vraiment cohérent et près de moi. Toutes les conditions gagnantes étaient réunies.»

États d’amour parait au Québec en février 1998 sous Sidéral. Grâce à un nombre impressionnant de succès radio, il devient l’un des disques les plus populaires de l’année, atteignant le cap des 100 000 ventes en quelques mois. «J’avais l’impression qu’il y avait de quoi qui était en train de naître dans mon rapport avec le public québécois. Je sentais que ce que je faisais avait enfin un écho. Quand Le Saule est sorti à la radio, je suis littéralement devenu une chanson. Les gens m’arrêtaient dans la rue pour me saluer en m’appelant ‘’le saule inconsolable’’. C’était magique.»

À l’automne, une version écourtée d’États d’amour parait en France sous V2 Music et atteint la 60e place des ventes du pays, s’écoulant également à 100 000 exemplaires en l’espace de près de deux ans. D’un bord et de l’autre de l’Atlantique, les spectacles s’accumulent pour la chanteuse, qui est accompagnée par cinq musiciens, dont le guitariste émérite Rick Haworth et le batteur Justin Allard.

Isabelle Boulay au Gala de l'ADISQ 1998. Source : ADISQ.
Isabelle Boulay au Gala de l’ADISQ 1998. Source : ADISQ.

À l’été 1999, deux spectacles carte blanche lui sont offerts aux FrancoFolies de Montréal. Ceux-ci sont enregistrés sur bande et publiés en partie sur l’album de duos Scènes d’amour, qui sera récompensé du Félix de l’album populaire l’année suivante. «La réaction du public était incroyable. Là, c’était évident qu’il y a quelque chose de fort qui se passait», se souvient celle qui a été sacrée interprète féminine cinq années  de suite au Gala de l’ADISQ entre 1999 et 2003 – un record même jamais atteint par Céline Dion.

Durant cette période, l’impact d’États d’amour est palpable. En plus d’avoir ouvert la voie à un renouveau folk et country dans la chanson pop québécoise, direction qu’ont ensuite prise Nicola Ciccone, Laurence Jalbert et Sylvain Cossette, cette œuvre a permis de construire des ponts avec la France, où plusieurs de nos artistes ont obtenu un succès considérable tels que Garou, Lynda Lemay et Natasha St-Pier.

Vingt ans plus tard, États d’amour reste «l’album référence» d’Isabelle Boulay. «Si je prends une certaine perspective face à lui, je constate qu’il a tracé les contours de l’artiste que j’avais envie d’être. C’est probablement l’album le plus fondamental de ma carrière. Si j’avais à le réenregistrer, je le ferais exactement de la même manière. Y’a pas de compromis là-dessus.»

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