Boomtown café : le «vrai cauchemar» d'Abbittibbi
Musique

Boomtown café : le «vrai cauchemar» d’Abbittibbi

Passé inaperçu à sa sortie en 1981, le premier disque d’Abbittibbi, Boomtown Café, obtient maintenant la réédition qu’il mérite. Soulagés, Richard Desjardins et Rémi Perron tournent la page sur une aventure qui leur est longtemps apparue comme un «vrai cauchemar».

«Dans l’histoire, je ne pense pas que ça existe, un album pas du tout connu qui ressort comme ça 37 ans après. C’en est même à se demander si l’album a déjà existé ou si c’est un make believe», blague le bassiste Rémi Perron.

«C’est un alternative fact, cet album-là!» s’exclame Richard Desjardins, le rire complice.

De dire que le pianiste et chanteur rouyn-norandien mérite d’avoir enfin une copie de l’album originel de sa formation entre les mains tient de l’euphémisme, considérant qu’il en a amorcé l’écriture il y a près de 45 ans.

À cette époque, l’auteur-compositeur-interprète tentait de «monter un répertoire en français» entre les nombreux spectacles de son groupe, qui suivait alors les circuits d’hôtels du Québec et de l’Ontario. «On faisait des shows de trois ou quatre heures avec un set de danse à la fin. On tenait quelque chose, c’est certain», se souvient Desjardins, qui entrecoupait ses reprises des Beatles, de Bachman-Turner-Overdrive et Elvis Presley avec certaines de ses premières compositions, notamment Rose-Aimée.

Si les spectacles du groupe en Abitibi ont la cote, on ne peut pas en dire autant de ceux dans le nord de la province voisine, à cette époque où «chanter en français en Ontario était aussi bien accueilli qu’un strip-tease dans les rues de La Mecque». Plus pauvres que jamais, les acolytes finissent par tout abandonner. «J’étais trop endetté. J’ai dû aller travailler à la baie James pendant un an», se rappelle Desjardins.

Mais les concours de circonstances font parfois bien les choses. Quatre ans plus tard, en 1979, tous les membres de la formation se retrouvent, par hasard, à Montréal. L’envie de refaire de la musique n’est pas très loin. «Mais personne s’intéressait à nous, car on n’avait pas d’album», indique Rémi Perron.

Subventionnés «par le bien-être social et nos blondes», les complices renouent avec le répertoire de Desjardins et lui donnent une nouvelle impulsion. Après quelques mois, Boomtown Café est prêt. Un producteur de Gamma Records, nommé Lazare, manifeste d’ailleurs un intérêt. «C’est lui qui avait sorti Lindberg de Charlebois. On était emballés, mais il me demandait cinq albums en cinq ans, alors que Boomtown m’avait pris 30 ans de vie! C’était impossible. J’avais checké pour faire des reprises ou des albums live, mais c’était marqué clairement ‘’pas d’album live’’.»

Peu après, CBS Records se pointe également le nez. Après avoir prêté de l’argent au groupe pour enregistrer une démo au studio La Girafe sur Prince-Arthur, l’étiquette lui fournit de judicieux conseils. «Le gars nous a dit de changer de saxophoniste et de chanteur! Il voulait qu’on mette une belle pitoune à la place!» s’exclame Desjardins. «On était rendus désespérés pas mal… Le prochain qui arrivait avec un deal qui pouvait ressembler à un peu de loyauté, on allait mordre.»

Après un an de recherche de producteurs, Abbittibbi se retrouve avec un gérant, Denis Drapeau. À défaut de faire l’unanimité (le membre originel Ricky Lozier quitte d’ailleurs le bateau à ce moment), Drapeau arrive avec une proposition à la formation, émanant d’une rencontre avec une personne associée au poste de radio indépendant CKVL (chef de file de la musique country de l’époque) nommée Daniel Beaudry. Ce dernier met alors le groupe en contact avec deux personnes intéressées à produire l’album de la formation abitibienne, Christiane Laurin et Teresa Moskal. Le contrat est entériné.

Complété par le guitariste Gary Farrell, le saxophoniste Claude Vendette, le violoniste Theo Busch et le batteur Michel Jetté, le groupe entre au studio Bobinason dans le Vieux-Montréal à l’automne 1980.  «On était dans un vrai studio avec des vrais techniciens. On était vraiment heureux», se rappelle Perron. «En fait, on a été heureux jusqu’à tant qu’on entende le résultat. Le mixeur avait compressé les fréquences pour en faire un disque AM afin qu’il joue à CKVL. Fallait pas chercher les instruments dans ce mix-là… Ça sonnait comme un gros paquet de bruit. C’était affreux!»

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Dès la fin de l’enregistrement, les six musiciens se rendent compte que l’album leur glisse entre les doigts. En fin de compte, ils ne sauront jamais combien de copies ont été publiées ni combien d’exemplaires ont été vendus. Ils ne recevront jamais «une crisse de cenne de redevances» de la part des productrices qui, elles, se volatilisent ensuite «dans la brume la plus parfaite».

«Du jour au lendemain, tout ce qu’on avait fait était disparu… Pareil comme un mauvais rêve», image Desjardins.

«C’était un vrai cauchemar. Tu te réveilles le lendemain, pis y’a absolument rien», poursuit Perron. «On n’avait peur de se faire fourrer pis, finalement, on s’est fait fourrer pareil!»

«On savait juste pas par quel trou ça allait arriver», ajoute Desjardins, en riant.

Le groupe tente de poursuivre ses spectacles au courant de l’année 1981 et 1982, mais sans argent et sans couverture médiatique, le succès n’est pas au rendez-vous. «À un moment donné, c’était invivable. Sauve qui peut…» confie l’auteur-compositeur-interprète. «On n’avait pus d’argent, on était sur le BS. Nos blondes commençaient à fatiguer»

La décennie 1980 marque le second démantèlement d’Abbittibbi, qui reviendra finalement sur scène au milieu des années 1990 après le succès phénoménal de Richard Desjardins en solo. Jouées en spectacle, les chansons de Boomtown Café obtiennent peu à peu un succès d’estime auprès des fans du groupe. C’est tout particulièrement le cas de Y va toujours y avoir, Le chant du bum et Le beau grand slow qui deviennent des classiques de la chanson québécoise au fil des années.

Devenu album culte, autant en raison de sa rareté et de son histoire que de son impact, l’opus bénéficie maintenant d’une réédition à la hauteur de son mythe et de sa réputation. «J’ai eu cette idée la y’a une couple d’années», explique Desjardins. «Au début je voulais tout simplement prendre le 33 tours original, le booster et le mettre en vente, mais on m’a rapidement mis en garde que la productrice pourrait se réveiller pis venir ramasser le cash. Bref ça réglait pas le problème.»

Une recherche rapide sur Facebook a permis au chanteur de retrouver l’une des deux productrices, Teresa Moskal, qui vit maintenant à Barcelone. «Ça s’est bien passé. Elle se rappelait pas vraiment de notre album. Je lui ai proposé un montant pour les bandes originales, qu’elle avait conservées. Elle a accepté.»

Très heureux que leur premier opus trouve enfin son second souffle, Desjardins et Perron ne prévoient pas profiter de cette sortie pour reprendre les activités avec Abbittibbi. «Pas pour moi, c’est sûr… Un sosie, peut-être. Sinon, un hologramme», blague le chanteur.

«Le mieux qu’il puisse arriver, c’est qu’on se rencontre pour jouer 3-4 chansons dans un party privé», poursuit le bassiste. «Pis ça, c’est si jamais Richard passe par là!»

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