Elisapie : Le vent tourne
Musique

Elisapie : Le vent tourne

Après une longue dépression, l’auteure-compositrice-interprète Elisapie étale le fruit de son introspection sur The Ballad of the Runaway Girl, un troisième album solo à la facture folk brute.

Les cinq dernières années ont été mouvementées pour Elisapie Isaac. Un moment euphorique, l’accouchement d’un deuxième enfant, s’est rapidement transformé en dépression post-partum. La chanteuse inuk venait alors de frapper un mur. «La vie a basculé au moment où ça aurait pas dû. J’avais une maison, un chum, deux enfants… Tout allait bien. Mais curieusement, j’ai commencé à me poser des questions. Maintenant que j’avais trouvé mon nid et ma famille, qu’est-ce qui m’attendait? Comment on fait pour vivre normalement? J’ai tellement fui dans ma vie que, là, la stabilité me faisait peur», confie l’artiste de 41 ans. «Quand t’es une mère de famille et que tu vis des choses aussi profondes et lourdes que ça, tu te dis que c’est impossible, que tu peux pas, que tu dois toujours bien aller.»

Proactive malgré tout, Elisapie a alors entamé une longue et exigeante introspection. Adoptée à la naissance par une famille voisine de son village nordique Salluit, l’artiste a compris que ce déracinement initial avait eu un impact sur sa personnalité, à l’instar de celui qui l’a poussée à venir s’installer à Montréal au début de sa vingtaine. De là le nom de l’album, qui fait écho à cette fuite permanente. «J’ai réalisé que j’ai constamment essayé de survivre dans un environnement qui n’était pas le mien. Quand j’étais petite, je voulais plaire, m’adapter à tout le monde. Un peu comme un réflexe de survie. J’ai toujours pensé que c’était une force que j’avais, mais durant ma dépression, j’ai découvert qu’à force de faire attention à tout le monde, j’avais jamais pris soin de moi… J’avais jamais été vraie avec moi-même.»

Au plus bas, la chanteuse a composé Ikajunga, touchante chanson qui, malgré son contexte de création difficile, a donné le ton à l’album. «Je pleurais devant le sapin de Noël mort et j’ai pris ma guitare. Je faisais juste pleurer et m’excuser. C’est là que j’ai senti que j’avais besoin d’aide.»

L’aveu a ensuite laissé place à la quête intérieure. Sur Una, Elisapie touche le cœur du problème et aborde la blessure qu’elle a vécue lorsque sa mère biologique l’a donnée en adoption. «J’ai réalisé que je me sentais coupable depuis ma naissance, car c’est à ce moment-là que j’ai vécu ma première grande peine d’amour. J’ai essayé de comprendre comment ma mère avait vécu ça, alors que moi, je vivais un amour intense et extraordinaire avec mes enfants. C’était pas d’une petite thérapie que j’avais besoin, mais bien d’un retour sur moi-même à partir de la naissance. Una témoigne en partie de ce processus-là et, à la fin, il y a comme une rédemption.»

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Cette rédemption a pris son élan dans le Nord québécois. Au lieu d’y aller seulement une fois par année, comme elle le faisait en moyenne depuis son exil, Elisapie a accepté toutes les offres de séjours que ses proches de Salluit lui ont proposées. «C’est vraiment ça qui m’a sauvée, car je m’ennuyais profondément du territoire, de l’horizon, du rythme du Nord. Chez nous, on se donne des rendez-vous, mais sans jamais se fixer d’heure. On se dit: “On se voit tantôt!” Avec les drames rapportés dans les médias, on a souvent l’impression que tout va mal chez nous, mais il y a une belle résilience là-bas. On se ramasse avec de la merde, mais on fait du ménage et on trouve des trésors. Notre culture, c’est de transformer les choses qui nous tombent sous la main. On a cette force-là en nous.»

Ressourcée, Elisapie a donné l’impulsion nécessaire à ses chansons en faisant appel à Joe Grass, guitariste, chanteur, compositeur et arrangeur qui a fait sa marque avec Patrick Watson, The Barr Brothers et, plus récemment, Klaus. «Je savais qu’il avait une sensibilité pour le blues et le folk, et c’est vraiment là que je voulais aller. Mon deuxième album était très pop et, là, mon instinct me disait d’aller ailleurs. Comme si le vent tournait et qu’un autre cycle commençait.»

Surtout, la Montréalaise désirait habiller ses chansons de façon crue et dépouillée pour en laisser davantage ressortir l’émotion. Les affinités étaient donc naturelles avec un musicien à la démarche sobre et impulsive comme Grass. «Joe, c’est une espèce d’animal très adorable, mais qui agit de façon brute quand c’est le temps de créer. Quand tu entres en studio avec lui, il ne perd pas de temps à essayer de te mettre à l’aise. Il commence tout de suite à jouer. Au début, j’étais nerveuse, j’avais pas confiance en moi, mais après un week-end avec lui et Nicolas Basque (de Plants and Animals), j’ai compris ce qui m’attendait. Ça m’a donné du guts. J’avais besoin de vivre ça.»

Marqué par une complicité musicale vivifiante, The Ballad of the Runaway Girl n’est donc pas l’album morne qu’il aurait pu être. «Oui, il y a un peu de darkness, mais il y a surtout un équilibre. C’est pas un voyage vers Walt Disney ni vers l’enfer, c’est plus une route avec de la gravelle et, parfois, avec un super beau coucher de soleil.»

The Ballad of the Runaway Girl
(Bonsound)
en magasin le 14 septembre

Le 27 septembre au Monument-National (Montréal)
Le 15 décembre au Grand Théâtre (Québec)

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