Il y a 10 ans : Maryse Letarte – Des pas dans la neige
Anniversaires d’albums marquants

Il y a 10 ans : Maryse Letarte – Des pas dans la neige

Publiée sur une base régulière, cette chronique vise à souligner l’anniversaire d’un album marquant de la scène locale. 

Nouveau classique du temps des Fêtes, Des pas dans la neige a connu un succès inattendu, qui a dépassé les frontières de la province. Dans la foulée de son 10e anniversaire, on revient sur sa genèse et son impact, en compagnie de Maryse Letarte.

Originaire de Saint-Hyacinthe, Maryse Letarte est initiée au piano par sa grand-mère à l’âge de trois ans et amorce ensuite des leçons de piano classique «avec les religieuses». Forte d’une décennie de leçons et d’examens annuels, elle poursuit sa pratique au cégep, puis à l’Université McGill avec l’éminent pianiste Marc Durant. Le tournant de la vingtaine l’amène toutefois à réorienter son champ d’études, quelque part au début des années 1990. «Ça ne me donnait plus rien de faire des concours de classique, car ce que je voulais, c’était composer. J’ai donc lâché McGill pour m’inscrire dans un cours intensif de composition jazz au cégep de Saint-Laurent. Après ça, je suis allée à la Dick Grove School of Music à Los Angeles.»

En plus d’y apprendre les rudiments de la composition, la jeune vingtenaire fait plusieurs rencontres importantes en Californie. «J’ai collaboré avec des étudiants en réalisation musicale et, graduellement, j’ai appris comment enregistrer mes compositions. Avec mon ordinateur, je faisais mes arrangements et mes maquettes de chansons en anglais. Avec le recul, je me rends compte que c’est grâce à cette époque-là que j’aime maintenant être en contrôle de tous les aspects de ma musique, de l’écriture jusqu’à la mise en marché», observe celle qui empruntait alors le pseudonyme de Rita-Rita, car «tout le monde prononçait toujours [son] nom tout croche» à l’école.

De retour au Québec, elle remporte le prix SOCAN au Festival de la chanson de Granby en 1992 et se fait repérer par un producteur, Gerry Plamondon, qui désire lui faire enregistrer un album en français sous son étiquette Musique Kasma. Paru l’année suivante, ce premier opus profite du rayonnement du clip de Je suis down, adaptation de sa chanson Breakdown écrite à Los Angeles.

Malgré ce début prometteur, les années qui suivent sont difficiles à vivre pour la principale concernée. L’annonce du cancer de son père la chamboule grandement, à un point où elle décide d’arrêter complètement la musique pour suivre une formation en sciences. «La maladie de mon père m’a beaucoup affectée», dit-elle, une boule d’émotion dans la gorge. «En vivant un drame personnel aussi intense, je ne pouvais pas continuer à faire de la musique comme je le faisais, sous l’identité d’un personnage. Je voulais devenir vétérinaire, infirmière, faire quelque chose de plus concret… Puis, quand mon père était sur le point de décéder, j’ai recommencé à écrire des chansons, mais de façon plus autobiographique. Ça m’a fait du bien. Encore aujourd’hui, je sais pas si ça a entretenu la peine que j’avais ou si ça l’a calmée, mais c’est là que j’ai compris que ça avait été mon erreur de me construire un personnage pour faire de la musique. J’avais été inspirée par Mitsou, Jean Leloup et les autres personnages flamboyants de l’époque, mais là, j’avais envie d’être plus authentique.»

Ainsi naît En dedans, un premier album publié sous son vrai nom en 2001. Loin d’être un succès commercial, l’opus est suivi d’un engouement critique notable, à l’instar de son successeur, Le motif, publié en 2004 sous l’étiquette de Letarte, Disques Rococo. «Je faisais beaucoup de spectacles et je commençais à vivre de ma musique. Je profitais d’une belle reconnaissance du milieu.»

La révélation

Après une longue tournée, Letarte entame l’écriture d’un quatrième album, qui s’annonce pour rester dans les mêmes tons folk/pop/rock intimistes que ses deux précédents. À l’automne 2007, une visite à la clinique vient toutefois changer le cours de son inspiration. «J’avais la grippe. Quand je me suis présentée à l’infirmière, elle m’a demandé ma date de naissance, et je lui ai répondu ‘’11 décembre’’. Instantanément, elle m’a dit : ‘’Ouache, pauvre-toi! Tu as ta fête en plein milieu du rush de Noël!’’ Ça m’a beaucoup fait réfléchir, et j’ai commencé à développer un rapport critique avec Noël. À ce moment-là, j’avais pas d’enfant et je trouvais toujours que les décorations et la musique arrivaient trop vite en automne. La phrase ‘’Qu’est-ce que Noël a fait de nous?’’ m’est apparue en tête et m’a donné envie d’écrire une chanson complète là-dessus, qui est devenue Ô traîneau dans le ciel. C’était vraiment hors cadre par rapport à l’album que j’étais en train de faire, donc j’ai tout simplement mis la maquette sur iTunes. Mon conjoint et associé, Francis Macdonald, l’a envoyée à l’animatrice Monique Giroux, sans trop se faire d’attentes. Curieusement, elle a eu une réaction plus forte qu’elle n’en avait jamais eue pour mes précédentes chansons. Elle l’a fait jouer à son émission et, soudainement, plein de gens m’ont écrit.»

Cet engouement inattendu donne une nouvelle impulsion à la création de l’opus. Inspirée d’un souvenir familial, la pièce instrumentale L’automobiliste et le blizzard arrive en janvier 2008. «Je me rappelais d’un moment où mes parents s’étaient retrouvés hors route en allant voir un spectacle à Granby en plein hiver. Peu à peu, je mettais de côté mes premières chansons pour me concentrer sur un album de froid, d’hiver, de Noël. C’était un processus de création complètement vierge pour moi, car je n’écoutais pas du tout de musique de Noël. Et, de toute façon, je cherchais davantage à faire un album ayant Noël comme thématique qu’un album de Noël conventionnel, comme tout le monde le faisait déjà. Cette contrainte thématique là me libérait de toutes les portes pop rock que j’avais ouvertes auparavant. Ça débloquait des émotions que je n’avais jamais abordées dans mes chansons. Après coup, quand on a catégorisé mes chansons de nouveaux classiques de Noël, j’ai été assez surprise, car pour moi, c’était seulement un album concept… Pour être franche, je savais pas trop dans quoi je m’embarquais.»

Sans trop se poser de questions ou se mettre de balises, Letarte travaille ardemment durant toute l’année 2008 afin d’être en mesure de sortir son album avant la période des Fêtes. Les illuminations créatives sont aussi nombreuses que diversifiées. Alors qu’Entre Noël et le jour de l’An naît d’un insaisissable sentiment de bien-être «en regardant les bateaux un dimanche», Boom Boom arrive lorsque l’auteure-compositrice-interprète fait la vaisselle. «En nettoyant, j’avais un rythme de mélodie très rapide en tête. J’ai tout lâché pour aller inscrire les notes et les jouer sur mon piano à queue. Quand est venu le temps de mettre des paroles là-dessus, les premiers mots sont sortis en anglais : ‘’Love is free and love is…’’ Mon anglais n’étant plus assez bon, j’ai fini la première phrase avec le mot ‘’infini’’, en me disant que j’allais combler les trous plus tard avec un mot en anglais. Mais plus ça avançait, plus mon texte alternait entre français et anglais. J’ai commencé à trouver ça vraiment original et intéressant, ce mélange de langues. J’ai donc décidé de laisser ça comme ça, même si je suis hyper perfectionniste d’habitude. Je pouvais pas m’imaginer que, 10 ans après, j’allais encore devoir expliquer pourquoi j’ai écrit une chanson en franglais.»

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Maryse Letarte en 2008. Crédit : Leda & St. Jacques

Dédiée à ce projet «jour et nuit», la Maskoutaine enregistre ses mélodies sur le piano à queue installé dans le sous-sol de la maison de sa mère, celui sur lequel elle pratiquait jadis son doigté. «Fallait que je retourne dans cette zone-là afin que le son du piano soit en phase avec cette époque où je tripais sur la musique de Noël. Ça donnait à l’album une chaleur, une certaine émotion. Il était hors de question que j’aille enregistrer ça sur un Steinway chez Piccolo», explique celle qui a tout de même investi ce studio montréalais pour enregistrer les pistes de base, notamment celles du bassiste Maxime Lepage et du batteur Justin Allard.

Pressée par l’échéancier qu’elle s’est fixé, Letarte a la judicieuse idée de faire appel à deux musiciens à distance : Hugo Perreault et François Lalonde, qui enregistrent respectivement la guitare et le vibraphone dans leur propre studio. À la toute fin, elle s’entoure de huit musiciennes, dont la violoniste Nathalie Bonin, pour enregistrer les sessions de cordes. «Là, quand j’ai commencé à entendre les chansons dans leurs versions presque finales, je sentais que je tenais quelque chose. Je vivais une chose pareille pour la première fois.»

Succès grandissant

À quelques semaines de la sortie, prévue pour le 4 novembre 2008, l’artiste indépendante perd son contrat avec Distribution Select. Par miracle, le producteur Raymond Duberger saisit la balle au bond et lui propose de mettre l’album en marché sous son étiquette Disques Artic, en partenariat avec Rococo. L’impact est loin d’être instantané. «En fait, personne ne voulait écouter le disque! Sincèrement, je pouvais les comprendre, car moi-même, un an auparavant, je ne voulais absolument pas entendre parler de Noël au début novembre. J’étais toutefois un peu surprise que la plupart des journalistes musicaux ne veuillent même pas en faire une critique. Après coup, on m’a confirmé que personne ne croyait au projet.»

Avec un budget serré de 10 000$ pour la promotion, Letarte prend donc les grands moyens et investit la totalité du montant dans une publicité diffusée à la télévision, «quelque chose de beau, mais de pas quétaine».

«Après quelques jours de diffusion, quelqu’un m’a dit : ‘’On dirait que vous avez acheté LCN!’’ C’est là que j’ai su que les programmateurs du poste aimaient tellement la pub qu’ils la choisissaient tout le temps pour remplir les spots vides. La publicité jouait vraiment tout le temps! Le jour de ma fête, le 11 décembre, j’ai été invitée à faire une performance live à Énergie Sherbrooke. Là, ça commençait à débouler.»

Dans la foulée, le chroniqueur Stéphane Laporte publie un article qui changera la vie de cet album que tout le monde rejetait. «Maryse Letarte a réussi l’impossible. Écrire 10 vraies tounes de Noël. Des vraies bonnes tounes. Qui n’ont pas l’air folles à côté de Mon beau sapin et de Petit papa Noël», écrit-il le 15 décembre 2008.

«Comme tout le monde, il n’était pas intéressé à écouter l’album au début, mais finalement, Michel Rivard l’avait convaincu de l’acheter. Pour vrai, je ne me serais jamais attendu à un texte pareil. Ça a complètement changé le rapport que les gens avaient avec mon disque. Ensuite, les papiers se sont multipliés. En entrevue, Alain Brunet m’a dit qu’il ne se souvenait pas d’avoir vu un aussi gros buzz pour un album depuis le premier de Daniel Bélanger

Dans les magasins, les ruptures de stock sont monnaie courante. «Pour moi, c’était difficile de voir les magasins vides, mais Raymond ne fournissait tout simplement pas. On m’a même rapporté que, dans un magasin, des gens s’étaient chicanés pour avoir la dernière copie… Mais bon, le bon côté de ça, c’est que l’album a eu un aussi gros buzz, sinon encore plus gros, à sa deuxième année.»

Édition chinoise de l'album. Courtoisie Francis Macdonald.
Édition chinoise de l’album. Courtoisie Francis Macdonald.

Des pas dans la neige entreprend ensuite un surprenant parcours à l’international, notamment à Taïwan et en Chine. En 2012, l’opus est réédité par la maison de disques Local Media qui le propage en Suisse, en Autriche et, surtout, en Allemagne, là où il obtient un rayonnement plus marqué grâce à la chanson Ô traîneau dans le ciel, abondamment diffusée à la radio.

Au Québec, sa popularité grandissante permet à Letarte d’obtenir de constants éloges de la part des médias et des journalistes. Bref, même s’il n’a pas inspiré un nombre considérable d’artistes québécois à écrire leurs propres chansons de Noël plutôt qu’à reprendre les mêmes cantiques, Des pas dans la neige aura, par sa seule existence, contribué à revigorer un milieu musical sclérosé depuis des décennies.

Dix ans après cet engouement pour le moins inattendu, l’auteure-compositrice-interprète a le recul nécessaire pour analyser les retombées concrètes que cet album a eues sur sa carrière. «Avant Des pas dans la neige, il n’y avait presque pas de piano sur mes albums. J’étais passée de cinq heures de pratique par jour pendant des années à plus rien du tout… Pour ça, on peut dire qu’il m’a réconcilié avec le piano et le classique», observe-t-elle. «Autrement, je retiens que cet album a permis à ma musique de voyager. Chaque année, Noël revient, et des gens ont le bonheur de le redécouvrir. C’est un accueil qui se perpétue toujours au-dessus de mes attentes. On peut dire que j’ai réussi à faire un album plus populaire que ma propre personne.»

Des pas dans la neige – disponible sur Bandcamp