Il y a 30 ans : Richard Séguin – Journée d'Amérique
Anniversaires d’albums marquants

Il y a 30 ans : Richard Séguin – Journée d’Amérique

Publiée sur une base régulière, cette chronique vise à souligner l’anniversaire d’un album marquant de la scène locale. 

Marquant une rupture avec l’esthétique de son prédécesseur Double Vie, Journée d’Amérique a donné un nouvel élan à la carrière de Richard Séguin. Quelques mois après son 30e anniversaire, on revient sur sa genèse et son impact, en compagnie de l’auteur-compositeur-interprète.

Après avoir connu un succès modeste avec ses deux premiers albums solos, Richard Séguin en 1979 et Trace et contraste en 1980, l’ex-moitié du duo Les Séguin revient sous les feux de la rampe en 1985 avec Double vie, qui réussira l’exploit de rester plus de 50 semaines dans le palmarès des meilleurs vendeurs.

Pièce mémorable de ce troisième opus, La raffinerie marque un tournant artistique dans l’écriture de l’auteur-compositeur-interprète. «C’est une chanson déterminante pour moi», dit-il. «C’est l’histoire de mon père qui a eu un accident de travail. On l’a bourré de cortisone et on l’a forcé à arrêter de travailler à l’âge de 50 ans. Il était habité par un grand silence… Chaque fois qu’on lui demandait ce qui n’allait pas, il évitait de répondre. Avec cette chanson-là, je voulais casser le silence de la génération qui me précédait.»

En apportant ainsi «une nouvelle lumière» à sa création, Richard Séguin a la volonté d’aborder de front différents sujets à caractère social. Grand fan de l’œuvre de Jack Kerouac, écrivain américain aux origines québécoises, il cogite sur la chanson L’ange vagabond avec le parolier Marc Chabot en 1985. «C’est une chanson sur le drame du Canadien-Français exilé. En tant que Québécois, on avait une façon d’analyser Kerouac que les Français et les Américains n’avaient pas compris, car on comprenait la blessure identitaire qu’il avait pu vivre. C’est un personnage que je trouve intéressant, car il n’a jamais laissé tomber ses origines, même en parcourant l’Amérique de gauche à droite.»

Fasciné par cette idée de «marquer notre enracinement dans le territoire américain», Séguin renoue avec Chabot pour l’écriture de Journée d’Amérique, chanson qui viendra installer l’américanité comme toile de fond de l’album. «On avait ce besoin de se réapproprier l’Amérique, un peu comme Miron et Brault l’avaient fait avant nous.  À la base, on avait une chanson avec un portrait très large de l’Amérique, mais on la sentait pas. En fin de compte, Marc m’a suggéré de prendre ces idées-là et de les intégrer dans le récit d’une seule personne, un proche de sa famille. Ça a donné un texte très réaliste, qui parle du quotidien de ces personnes qui en arrachent. C’est la vie d’un homme qui porte ses rêves dans la poitrine.»

Alors que la tournée de Double vie continue de battre son plein aux quatre coins du Québec, le Montréalais d’origine profite de ces longs moments sur la route pour écrire plusieurs ébauches de chanson. «J’avais des calepins, des napkins, des bouts de papiers… Je prenais beaucoup de notes sur ce que je voyais autour de moi, que ce soit des bouts marquants en tournées ou des échanges avec les musiciens. Tout ça allait être un incubateur de ce qui allait sortir une fois que j’allais être seul. En fait, je ne suis jamais autant habité de monde que lorsque je me retrouve seul à écrire toutes ces histoires qu’on m’a racontées.»

C’est également durant la tournée que se dessinent les influences musicales qui définiront cet album. Sans rejeter complètement le son de Double vie, Séguin désire revenir à une formule plus dépouillée et ainsi s’éloigner des tendances synthétiques qui ont encore mainmise sur la chanson québécoise à ce moment. «En tournée, on riait beaucoup des drums Simons et des sons de synthés! On était davantage attirés par les guitares de Seger, Guthrie, Cooder et Springsteen. Il y a aussi l’album Brothers in Arms de Dire Straits qu’on aimait beaucoup, et ça va se sentir dans le jeu de guitare planant de Réjean Bouchard. Dans L’ange vagabond, la touche Mark Knopfler est évidente.»

Retraite en Estrie et rencontre avec Paul Pagé

En 1987, la tournée dorénavant derrière lui, l’artiste s’installe chez lui, à Saint-Venant-de-Paquette, pour rassembler les bouts de textes qu’il a écrits. Missive contre l’emprise militaire des États-Unis sur le Canada, Protest Song arrive à ce moment. «C’était en réaction à la venue de Reagan à Ottawa, alors que nos décideurs avaient permis aux États-Unis de tester leurs missiles de croisière au-dessus de notre territoire. C’était une situation vraiment dramatique pour les gens d’ici, tout particulièrement pour ceux qui vivaient dans le Grand Nord. Les gens là-bas vivaient dans le silence absolu et, d’un seul coup, ces missiles-là venaient briser le mur du son. Ça provoquait notamment un stress incroyable chez les chasseurs.»

Durant sa retraite de création, Séguin fait également preuve d’introspection en écrivant les textes de Sentiers secrets, Et tu marches, Ici comme ailleurs et Papa de fin de semaine. Sur cette dernière, il livre un regard autocritique sur son rôle de père, souvent relégué à l’arrière-plan dans le tumulte de la vie de tournée. «J’étais toujours parti ici et là, et je me voyais éloigné des gens que j’aime, en train de manquer la plupart des grandes pages de leur vie. Plus la chanson avance, plus je me rends compte de mes absences : je passe du ‘’papa de fin de semaine’’ au ‘’papa de fin de mois’’ jusqu’au ‘’papa de fin d’année’’ et, enfin, au ‘’papa de fin de vie’’. L’inspiration m’est venue d’un échange avec une amie qui n’avait pas vu son père en 20 ans et qui, d’un seul coup, se retrouvait à aller le visiter à l’hôpital. C’est quasiment une retranscription de ce qu’elle m’avait confié.»

Richard Séguin à Saint-Venant. Courtoisie Richard Séguin.
Richard Séguin à Saint-Venant. Courtoisie Richard Séguin.

Toujours en 1987, le musicien reprend la route pour une vingtaine de spectacles dans le cadre de la tournée du ROSEQ (Réseau des Organisateurs de Spectacles de l’Est du Québec). Seul avec sa guitare, il interprète la plupart des chansons qui composeront Journée d’Amérique. Son séjour étendu aux Îles de la Madeleine lui donne l’inspiration pour écrire Par delà l’océan, chanson qui prend position pour la résistance à l’apartheid, alors emblématique de la banlieue de Soweto en Afrique du Sud. «J’étais sur le bord d’une falaise et je pensais aux affrontements qui se passaient là-bas. Pour moi, c’était important de mettre en lumière des causes sociales comme ça.»

Peu après, l’album commence à prendre forme. Délaissant Libert Subirana, son complice de Double vie, pour les arrangements et la réalisation, il choisit de faire confiance au guitariste Réjean Bouchard et à la claviériste Hélène Dalair pour la préproduction de ses chansons, qui a lieu dans un petit studio aménagé chez lui. Toujours dans le but de donner une nouvelle couleur à sa proposition, il s’entoure également du prolifique et minutieux Paul Pagé à la réalisation, à la prise de son et au mixage. À ce moment, ce dernier vient tout juste de faire sa marque avec Le parfum du hasard de Pierre Flynn et Un trou dans les nuages de Michel Rivard, deux albums que Séguin admire et qui ont contribué à redéfinir la chanson québécoise quelques mois avant.

Fort de sa nouvelle équipe, Séguin entre au studio La Majeure rue de Bleury à Montréal avec une joie débordante. À ses côtés, il peut compter sur plusieurs musiciens talentueux et reconnus comme le batteur Sylvain Clavette, le claviériste Claude Chaput et le bassiste Sylvain Bolduc. «Il y avait de l’enthousiasme à toutes les sessions, et le studio était vraiment épique. On avait l’impression d’être tous ensemble dans une grange en bois.»

À ses côtés, Paul Pagé lui conseille de chanter moins fort, de laisser davantage de place à la nuance et à la pureté de sa voix. Enregistrées en trois jours, les pistes de voix sont ensuite envoyées au studio P.S.M. de Québec pour le mixage final en février 1988. La transmission du mode analogique en mode numérique amène toutefois Richard et son équipe à refaire le mixage complet de six des dix chansons au studio La Majeure, car celles-ci avaient quelque peu «perdu de leur magie».

Paul Pagé et Richard Séguin. Courtoisie Richard Séguin.
Paul Pagé et Richard Séguin. Courtoisie Richard Séguin.

Après une longue période de doutes, Journée d’Amérique paraît le 1er avril 1988 sous Audiogram. Toutes poussées par des clips, les chansons Journée d’Amérique, Ici comme ailleurs, Ensemble et L’ange vagabond permettent à l’album d’obtenir un succès commercial constant sur une durée de plus d’un an. À l’image des autres médias, la critique du VOIR est élogieuse. «Avec son écriture simple, inspirée de Woody Guthrie, son sens de la mélodie folk rock, sa richesse d’émotions, et son lyrisme qui [évoque] Springsteen davantage que Mellencamp, [Richard Séguin démontre]  que notre musique comme notre littérature en est une d’espace, de dérives, de conquêtes et de rêves brisés, mais surtout d’héroïsme quotidien. Il [fait] sien et en français un imaginaire qui nous [revient] de cœur et de droit : celui des gens ordinaires qui trouvent dans la fuite sur la route et dans l’amour le moyen de survivre», écrivait alors Louise Dugas dans nos pages.

En vue de la tournée qui s’amorce sous peu, Hélène Dalair propose plusieurs nouveaux musiciens à son complice. «Elle s’est promenée dans les bars pour faire du repêchage. Elle avait un grand talent pour rassembler les gens», soutient Séguin, qui lui attribue l’ajout du guitariste Réjean Lachance, du bassiste Kevin De Souza, du batteur Mario Labrosse et de la guitariste Kathleen Dyson à la tournée.

seguin-sur-scene2
La tournée Journée d’Amérique. Courtoisie Richard Séguin.

À l’automne 1988, Journée d’Amérique est sacré album pop rock de l’année au 10e Gala de l’ADISQ, et Paul Pagé met la main sur la statuette du sonorisateur de l’année. Alors que la tournée continue de battre son plein au Québec, mais aussi en Europe et en Afrique, là où Séguin se produit durant le Sommet de la Francophonie en mai 1989, l’album est certifié platine (100 000 copies vendues) environ un an après sa sortie. Succès incontestable d’une fin de décennie foisonnante au Québec, Journée d’Amérique marque un retour à un son rock et folk plus brut qui, combiné à la conscience sociale de ses textes, viendra ouvrir la porte aux percées commerciales d’artistes phares du tournant de la décennie comme Luc de Larochellière, Vilain Pingouin, Richard Desjardins et Les Colocs.

Pour le principal intéressé, ce quatrième album a encore des échos à l’heure actuelle. «Je suis surtout content de promener encore beaucoup de ces chansons sur la route. Il y en a certaines, comme L’ange vagabond, qui ont pris un virage plus intime et profond avec les années, au fur et à mesure que je les ai intériorisées. En fin de compte, je remarque que c’est le temps qui est le juge de nos chansons. Avec le recul, si cet album-là a encore une certaine résonance aujourd’hui, ça veut bel et bien dire qu’il a été marquant, à la fois pour moi et pour mon public.»

Journée d’Amérique – en vente sur iTunes