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Il y a 20 ans : Mara Tremblay – Le chihuahua
Anniversaires d’albums marquants

Il y a 20 ans : Mara Tremblay – Le chihuahua

Publiée sur une base régulière, cette chronique vise à souligner l’anniversaire d’un album marquant de la scène locale. 

Quelque part entre country et stoner rock, Le chihuahua a grandement contribué à l’éclosion d’une nouvelle scène alternative au Québec. À l’occasion de son 20e anniversaire et de sa réédition sur vinyle, on revient sur sa genèse et son impact, en compagnie de Mara Tremblay et de son complice de longue date Olivier Langevin.

Native de la Côte-Nord, Mara Tremblay suit des cours de violon dès l’âge de sept ans et fréquente des écoles spécialisées en musique. S’initiant à la basse à l’adolescence, elle amorce sa carrière comme musicienne-accompagnatrice à la fin des années 1980, notamment au sein du groupe rock Lard Bedaine. Elle joint ensuite Les Maringouins, un trio qui reprend des chansons de La Bolduc. «Ça a été une belle première expérience pour une fille de 20 ans. On a beaucoup joué au Québec, mais aussi en Europe. J’étais à la basse, c’est pas moi qui chantais.»

En 1993, elle retourne au violon et collabore avec Les Colocs pour la tournée en soutien à leur très populaire premier album. L’apprentissage est considérable. «C’était vraiment intense. Les gars avaient tous leurs caractères et ils se chicanaient à journée longue. C’était l’enfer! Mais quand ils arrivaient sur scène, c’était la magie totale. Leur complicité était vraiment hot. Dédé, lui, il donnait tout ce qu’il avait. Il m’a appris à toujours être la plus authentique possible.»

Dans la foulée, elle prend part à la tournée de Nanette Workman, puis joint officiellement les rangs d’une autre formation importante du milieu des années 1990 au Québec : Les Frères à ch’val. C’est d’ailleurs à ses nouveaux acolytes qu’elle présente sa toute première chanson à vie, Tout nue avec toi. À sa grande surprise, l’accueil que lui réservent ses collègues est tiède. «Ils m’ont dit : ‘’Ouais, c’est pas ben, ben original…’’ Pour eux, c’était inconcevable que je chante un passage avec l’expression ‘’dedans tes bras’’. Ils m’avaient dit : ‘’Ça se dit pas ça!’’ Ce qui est drôle, c’est que, là, ils viennent de sortir un album qui s’appelle Les plusses meilleures chansons…»

Convaincu du talent de la violoniste, Patrice Duchesne, producteur chez Audiogram, l’enjoint à explorer davantage son potentiel artistique. «À la base, je voulais pas faire de projet solo, mais lui, il m’a vu évoluer et il trouvait que j’illuminais la scène. Il m’a amené une console 32 pistes, alors que j’étais en congé de maternité chez moi, à Saint-Lambert. Finalement, je me suis mise à pondre des tounes super rapidement. J’ai tellement eu de fun à composer ça. C’était un espèce de bricolage. J’avais mes instruments et je jouais n’importe quoi.»

Un album l’inspire tout particulièrement durant cette période de création embryonnaire : Joseph Antoine Frédéric Fortin Perron, premier album de Fred Fortin qui, à sa sortie en 1996, marque la scène alternative de la province avec ses arrangements minimalistes et ses alliages hétéroclites.  «C’est l’album qui m’a startée, celui qui m’a donné envie de faire de la musique. Fred faisait totalement à sa tête, et c’était vraiment inspirant.»

Juste après son congé, Tremblay choisit de quitter Les Frères à ch’val, notamment en raison du départ du membre fondateur Thibaud de Corta. «Thibaud avait le côté plus dark, alors que Polo (l’autre leader du groupe) était plus funny. Moi, j’avais pas envie d’embarquer juste dans le fun… Je suis pas quelqu’un de même.»

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Mara Tremblay. Courtoisie Audiogram.

De plus en plus confiante de son potentiel en solo, l’auteure-compositrice-interprète entrevoit graduellement l’idée de travailler sur un premier album. Un coup de foudre musical viendra cimenter cette idée : celle du multi-instrumentiste Olivier Langevin. «Je finalisais la chanson Tout nue avec toi, et ça me prenait un solo de guitare. Je décide donc d’appeler mon ex Mike Sawatzky (des Colocs) et il me répond que sa blonde est pas vraiment à l’aise qu’il vienne m’aider pour ça. Elle était surement jalouse, mais bon… En fin de compte, il me dit : ‘’Tu devrais appeler Oli!’’ Ça m’a assez surpris, car Oli, je l’avais vu jouer de la basse avec Fred Fortin et je savais pas qu’il jouait aussi de la guitare. Finalement, il arrive chez nous et il nail complètement ce solo-là! Juste après, il me fait écouter Paradise and Lunch de Ry Cooder, et ça devient une vraie révélation pour moi. Dans mon enfance, il y avait mon père qui m’avait fait découvrir le country, le classique et le folk et, là, j’avais l’impression que quelqu’un d’autre apprenait à me connaitre musicalement. J’ai compris que c’était avec lui que je voulais travailler.»

Plus qu’emballée par cette rencontre, elle convainc son étiquette de faire confiance à ce jeune musicien de 18 ans «inconnu de tous» pour prendre les commandes de l’opus. «D’abord, Audiogram voulait que ce soit Rick Haworth qui réalise mon album. Tout de suite, j’ai répondu : ‘’Non, ça va être Oli Langevin!’’ Audiogram a pas trop argumenté et m’a laissée travailler avec lui.»

«Quand tout ça a été accepté, j’étais stressé à mort», se souvient Langevin. «Je me rappelle d’un déjeuner avec Michel Bélanger (directeur de l’étiquette) où j’étais particulièrement angoissé. Lui, il était vraiment cool, mais moi, j’avais de la difficulté à comprendre ce qui m’arrivait.»

La complicité s’installe instantanément entre les deux musiciens. «On avait besoin de rien se dire, c’est fou. Quand ça marche bien, ça marche bien, pis on le sait, that’s it. D’ailleurs, c’est encore comme ça aujourd’hui. Il y avait peut-être juste plus d’alcool et de drogue à ce moment-là», lance Tremblay, sourire en coin. «Disons qu’il y a une partie du budget de prod qui est allée là-dedans. Ça explique les fins de tounes vraiment stoner rock.»

Grands mélomanes, les deux acolytes se font plaisir durant la préproduction de l’album et les enregistrements des démos, mélangeant à leur guise chanson, rock, country et folk. «On a tellement eu de fun à faire ça et, avec le recul, il faut dire qu’Audiogram a été vraiment cool avec nous. Ils nous ont permis de faire ce qu’on voulait, sans jamais nous rusher. On a eu le commentaire que c’était un peu disparate, notre affaire, mais Michel était de notre bord», explique Langevin.

«Et, de toute façon, c’était impossible pour moi de faire autrement», poursuit Tremblay. «J’ai grandi sur toutes sortes de musique, donc je pouvais pas aller dans une seule ligne directrice. Mon filon, c’était pas un style musical en particulier, mais bien les émotions.»

Les émotions avant tout

Pour mettre en mots ces émotions, elle fait appel à sa meilleure amie Françoise Guyaux, qui contribue à plusieurs chansons dont T’-à-coup, Viens me chercher, Le bateau et Emmène-moi au lac. «À l’époque, j’écrivais surtout de façon poétique et romanesque. J’avais pas vraiment une facilité à écrire des tounes, donc Françoise et moi, on brainstormait. C’est ma meilleure amie à vie, la personne qui me comprend le plus. Elle connaissait mon cœur, ma façon de penser, ma poésie. Je lui arrivais avec des ébauches, et elle structurait, complétait des phrases.»

Chanson à propos d’une travailleuse du sexe physiquement altérée par divers incidents qui ont marqué sa vie, Le teint de Linda est l’un des meilleurs exemples de cette vive collaboration. «Je trouvais ça intéressant d’avoir une chanson moins personnelle, de prendre la parole pour quelqu’un d’autre que moi. Plus jeune, j’ai vécu en Afrique et, là-bas, on dit souvent que la vie est inscrite sur le visage des gens en fonction de leurs cicatrices. Plus tu vieillis, plus tu as de marques sur ton corps. Je trouvais ça cool d’explorer ça avec Françoise. On a écrit ça dans son appartement. Au début,  le nom de notre personnage, c’était Gina, mais on en connaissait une, donc c’était un peu malaisant.»

Traversant une période très agitée sur le plan sentimental, Mara Tremblay évoque sa rupture sur Le bateau, touchante chanson qui deviendra l’un des classiques de son répertoire. «Cette chanson-là, comme beaucoup d’autres, permet de tourner une page. Quand j’écris, c’est qu’il y a quelque chose qui veut sortir, mais que je suis pas capable de comprendre. Peu à peu, les mots apparaissent et, une fois que j’ai fini d’écrire la toune, je comprends ce que j’ai vécu. C’est thérapeutique à mort comme exercice! En fait, c’est plus fort qu’une thérapie.»

La chanson titre de l’album permet d’ailleurs à son auteure de mettre le doigt sur un problème bien réel : son syndrome de bipolarité, qui ne sera diagnostiqué qu’une décennie plus tard. «C’est vraiment une chanson sur ma folie. La phrase du refrain («J’me sens comme un chihuahua dans un pet shop de centre d’achats»), c’était exactement comme ça que je me sentais. Oli m’avait envoyé une musique tapée sur cassette, que j’ai écoutée dans ma Tercel rouge. J’ai écrit le texte après l’avoir loopée je sais pas combien de fois.»

Consciente de la portée assez sombre de son album jusqu’à maintenant, la Côte-Nordienne d’origine désire changer de registre. «Pour vrai, j’étais écœurée d’écrire tout le temps la même toune dark. Je me demandais sérieusement si j’étais capable de composer autre chose… J’ai donc appelé mon père et je lui ai demandé sa recette de sauce à spaghetti, que j’ai notée mot pour mot sur un papier. Il savait même pas que je l’appelais pour ça. Encore aujourd’hui, faut que je me chante la toune pour me rappeler de la recette», se souvient l’artiste à propos de sa chanson culte Le spaghetti à papa.

Monsieur Balloune nait également de ce désir d’alléger la proposition de l’album. «C’est une chanson inspirée par Victor, mon bébé qui venait de naître à l’époque. Beaucoup de gens pensent que le titre renvoie au fait que j’étais ‘’en balloune’’, mais non. En fait, c’est que Victor bavait beaucoup quand il ouvrait la bouche. Il faisait des énormes ballounes de bave, aussi grosses que sa face.»

Au chalet de Fred

Après un an de création, Mara Tremblay entre en studio. Les premières sessions d’enregistrement ont lieu au chalet de Fred Fortin à Saint-Félicien, renommé l’Institut du père Fortrel. Pour la principale intéressée, cette opportunité incarne une importante marque de confiance de la part de l’un de ses musiciens préférés. «J’étais une petite nouvelle et, Fred acceptait de me suivre quand même. Je suis pas certaine à quel point il avait embarqué dans mon trip musical, mais il avait choisi de nous aider, car il connaissait bien Oli et que ça représentait un beau défi.»

«Les démos qu’on lui avait envoyés ont probablement dû le convaincre, car ce qu’on faisait sortait vraiment de nulle part. Y’a rien ou presque qui se faisait dans ce genre-là», poursuit Langevin.

La chimie entre les trois musiciens opère dès le début. «On a traîné un Leslie (amplificateur rotatif) en bas de la côte chez Fred, et on a enregistré la guit à Oli là-dedans. Je me souviens même pas comment on a fait pour le remonter après», se souvient la chanteuse. «On a eu vraiment du fun, on vivait vraiment dans une bulle. Trois bozos qui font de la musique pis de la bouffe dans un chalet.»

«Je me souviens d’un moment où Patrice Duchesne est venu nous voir avec sa bouteille de Whisky. Après une session, on est allés illégalement dans un centre de ski juste à côté de chez Fred. Avec le truck de la compagnie, Patrice nous a amenés en haut des pentes pis on a descendu la piste avec un trois skis», se remémore Langevin, en riant.

«On était beaucoup sous l’influence de la boisson», ajoute sa collègue. «Mais bon, au-delà de ça, christi qu’on travaillait… surtout Fred! Je me rappelle qu’Oli et moi, on était allés prendre une marche dans le bois pour le laisser enregistrer sa basse. J’ai encore l’image claire de nous qui revenons au chalet, en entendant graduellement la ligne de basse du Spaghetti à papa. Ça a l’air de rien de même, mais c’est une ligne très compliquée à jouer.»

Ami proche de Fortin, le batteur Pierre Bouchard se joint aux sessions. «On le connaissait pas vraiment. Il avait fait des tracks sur l’album de Fred, et on trouvait que ce qu’on faisait avait un lien avec son style. Il habitait à Saint-Prime, donc on l’appelait quand on avait besoin de lui», explique Langevin.

«Le feeling que je ressentais quand il arrivait en studio est inexplicable. Sa présence était réconfortante, agréable», ajoute Tremblay.

D’autres sessions ont lieu à l’été 1998  aux studios Piccolo et Masterkut à Montréal. La majorité des voix et des solos sont enregistrés chez François Lalonde, ex-membre de La Sale Affaire qu’elle a connu au sein des Frères à ch’val. Le mixage est assuré par Pierre Girard, un autre proche de Fortin, au studio Karisma. «Quand on a entendu les overdubs et le mixage, on a compris qu’on tenait de quoi. Fred m’a même appelée à un certain moment pour me dire qu’il était épaté. Il m’a avoué qu’il savait pas trop à quoi s’attendre au début, mais que, là, il trouvait ça vraiment bon», raconte Mara Tremblay, avec fierté.

Le chihuahua parait sous Audiogram en février 1999, poussé par un élan critique plus que positif. «Sœur spirituelle de Fred Fortin, qui collabore abondamment au disque, Mara Tremblay est la fille la plus éclatée au Québec», tranche notre ancien collaborateur Nicolas Tittley le 11 février 1999. «Ce qu’on peut dire avec certitude, c’est qu’on assiste à l’émergence de quelqu’un d’extrêmement attachant. Quelqu’un de vrai jusqu’au trognon. Quelqu’un dont on croit chaque mot», écrit quant à lui Sylvain Cormier du Devoir deux jours plus tard, qualifiant le style musical de la chanteuse de «western postmoderne».

«Pour vrai, c’était malade», indique Tremblay. «Le plus beau compliment que j’ai reçu, c’était de la part de Marie-Christine Blais, qui avait dit que j’étais un mix entre PJ Harvey et La Bolduc. C’est en plein ça que je suis.»

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Mara Tremblay. Courtoisie Audiogram.

Dans l’industrie, Mara Tremblay est toutefois loin de faire l’unanimité, notamment du côté des radios commerciales qui boudent sa musique en raison de sa saveur country. «Ma voix fittait tout simplement pas dans leurs standards. Et encore aujourd’hui, je suis barrée des radios à cause du souvenir que les gens ont du Chihuahua. C’est drôle parce qu’avant que l’album sorte, je m’étais jamais rendu compte que je faisais du country.  Pour moi, c’était une influence parmi tant d’autres, avec laquelle j’avais grandie. J’ai jamais pensé au fait que c’était devenu quétaine.»

Récompensée au Gala de l’ADISQ 1999 à trois reprises, notamment pour l’album rock alternatif et la pochette de l’année, l’auteure-compositrice-interprète poursuit sa tournée panquébécoise pendant plus d’un an avec, à ses côtés, Olivier Langevin à la guitare, Annabel Langevin aux choeurs, Pierre Bouchard à la batterie et Fred Fortin à la basse, rapidement remplacé par Simon Gauthier. En avril 2000, elle prend part au Printemps de Bourges.

Dans les années qui suivent, l’impact du Chihuahua sur la musique québécoise est notable. À l’instar du premier album de Fred Fortin, il contribue à développer une scène alternative à l’esprit DIY et aux racines lo-fi éclatées, à laquelle s’agglutineront par la suite des artistes rock comme Gros Mené, Les Trois Accords, Galaxie 500, Le Karlof Orchestra et Les Goules, mais aussi de jeunes artistes aux influences country prépondérantes comme Les Cowboys fringants, Avec pas d’casque et Les frères Goyette. «Il y a pas grand monde qui faisait ce qu’on faisait à l’époque… surtout pas de filles! Pour vrai, j’avais pas de modèle. Oui, c’était bon, France D’Amour et Marjo, mais c’était pas moi du tout. Je suis devenue la bibitte à part et, malgré ça, ça a marché au boutte mes affaires. J’étais invitée dans tous les festivals.»

Vingt ans après, les deux alliés sont toujours aussi emballés par leur première collaboration. «Notre confiance mutuelle part de là. Les autres disques qu’on a faits ensemble, c’était un peu plus corporate, tandis que là, on découvrait toutes sortes d’affaires», conclut Olivier Langevin.

«Cet album-là, c’est un trip, le début de ma relation avec Olivier», résume Mara Tremblay. «Quand j’y repense, c’était tellement capoté d’enregistrer ça chez Fred, pis de poursuivre la bulle chez Frank après. C’est un esti de surf de fun qui, en fin de compte, a donné un disque. On a pris ce qu’on avait dans notre tête et on a fait de la magie avec.»

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