Dominique Fils-Aimé : Belle simplicité
Musique

Dominique Fils-Aimé : Belle simplicité

Avec sa voix comme seule arme, Dominique Fils-Aimé évoque l’impact social et historique du jazz sur Stay Tuned!, un deuxième album à la facture dépouillée, foncièrement tonifiante.

Les premières notes de l’opus sont d’une simplicité désarmante. Intitulée Good Feeling, l’entrée en matière fait référence à Nina Simone, l’une des influences les plus évidentes de l’auteure-compositrice-interprète montréalaise. Mais les comparaisons s’arrêtent là pour la principale intéressée, qui se défend d’entretenir une quelconque nostalgie pour les décennies charnières du jazz américain. «Dans ma tête, la musique n’a pas d’âge. C’est juste les véhicules de diffusion et les modes qui changent. L’émotion, elle, reste la même. Les humains parlent des mêmes choses depuis la nuit des temps.»

Le minimalisme de Stay Tuned! nous saisit dès la première écoute. Puissante, la voix de Fils-Aimé prend toute la place qui lui revient, laissant bien souvent les instruments au rancart pour se décupler en plusieurs pistes. Dans ses excès comme dans ses silences, la chanteuse atteint sa cible. «Avec tous les moyens qu’on a à notre portée pour enrober les chansons, il est bien de se rappeler toute la beauté qu’il y a dans la simplicité. Des fois, je fausse et j’aime ça, car c’est beau de faire des erreurs. Ça témoigne d’un apprentissage, d’une vulnérabilité.»

Alors que Nameless, son premier album paru l’an dernier, explorait les racines du blues, ce deuxième volet de trois s’intéresse au jazz, non pas uniquement comme mouvement artistique, mais aussi comme vecteur d’ascension sociale pour la communauté afro-américaine. «Le blues, c’était la solitude, la musique créée par les esclaves. Et là, le jazz, c’est la révolution, l’unification des communautés, la scène qui bouillonne. C’est la découverte de nouvelles formes de libération. Le développement de la scène jazz underground a été très important dans l’histoire des Noirs.»

C’est d’ailleurs dans un cadre de création totalement libre que Dominique Fils-Aimé a pu imaginer cette trilogie, qui se conclura l’an prochain avec un album au croisement du soul, du funk et du disco, trois genres qui évoquent la célébration après la lutte pour la liberté. «Le label [Ensoul Records] m’a donné une subvention et m’a dit de penser à ce que je voulais faire. Je me suis donc permis de rêver avec un projet de trois albums. Surtout, je voulais proposer un objet final cohérent qui a le pouvoir de perdurer. C’est une manière de réagir au côté éphémère de la musique, à cette époque où tout va trop vite. On veut remercier les gens qui prennent le temps d’écouter, en leur imposant une œuvre complète.»

L’expérience inverse, l’artiste l’a déjà vécue à La Voix en 2015. Au lieu de faire comme beaucoup d’autres participants de la populaire émission de téléréalité, elle a choisi de prendre du recul face à ce succès aussi démesuré que temporaire. «Je voulais disparaître pour me recréer complètement. Certains veulent capitaliser tout de suite sur leur image, mais après, il se passe quoi exactement? Moi, je préfère prendre mon temps, car de toute façon, la vie est longue.»

La différence comme force

Originaire de Montréal, la chanteuse de 34 ans a mis du temps avant d’entrevoir la musique comme une vocation. Son enfance passée dans le Mile-End a notamment été marquée par la voix de Cesária Évora, chanteuse capverdienne notoire que sa mère écoutait en boucle.

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photo : Kelly Jacob

À la fin de sa vingtaine, après avoir tergiversé entre les domaines de la photographie, des relations publiques, de la psychologie et du design de mode, elle explore les possibilités du logiciel Garage Band sur son ordinateur portable. À sa portée, la chanteuse autodidacte n’a aucun autre instrument que sa propre voix. «Je voulais vraiment faire de la musique, mais je n’avais pas de connaissances musicales. J’avais juste un logiciel, des écouteurs, un micro et ma voix. Tout ce que je savais faire, c’était chanter, alors peu à peu, j’ai construit mes chansons a cappella, en recréant toutes les pistes que j’avais en tête. Je pensais que c’était une faiblesse, mais finalement, j’ai compris que ma différence était une force.»

Sous le pseudonyme Do Mi, elle se produit quelques fois sur scène au sein du duo funk Tough Love Groovy Therapy à partir de 2012, puis dévoile ses premières créations en solo sur SoundCloud. «Et c’est grâce à ça que la recherchiste de La Voix m’a spottée. Dans ma tête, ça allait se rendre nulle part, mes chansons, mais finalement, j’avais une occasion en or qui se présentait à moi. J’aurais facilement pu mettre ça dans une boîte, en prenant La Voix comme une grosse machine méchante. Mais en fait, j’ai réalisé que cette machine-là était humaine et qu’on pouvait réellement toucher des gens grâce à elle.»

Quelques mois après son passage remarqué en demi-finale, Dominique Fils-Aimé propose un premier EP, The Red. Intimidée, elle peine quelque peu à s’imposer face aux musiciens qui l’accompagnent. «Je me sentais inadéquate, car je ne parlais pas leur langage. Avec le temps, j’ai compris qu’il n’y avait personne d’autre que moi à blâmer dans cette histoire-là, car je n’ai pas pris le temps qu’il fallait pour parler aux musiciens. Maintenant, je m’assure toujours d’être sur la même vibe qu’eux, de les ramener à l’émotion.»

Plus étoffé que NamelessStay Tuned! a bénéficié du bagage musical et technique accru de la chanteuse. À ses côtés, le contrebassiste et ingénieur sonore Jacques Roy a repris les rênes de la réalisation. «Il s’est assuré que mes idées étaient bien encadrées. C’est le fun d’être entouré de gens qui te comprennent, te soutiennent. Les musiciens aussi sont merveilleux. Ils ont pris les mélodies que j’ai fredonnées et leur ont donné une belle couleur.»

Surtout, elle a voulu que le message de liberté et d’émancipation, inhérent au concept de sa trilogie, soit au cœur du processus d’enregistrement de ce deuxième volet. «Je veux d’abord et avant tout propager un message d’espoir et d’unité. Pour en arriver là, je rappelle constamment aux gens leurs forces. Le jazz est un état d’esprit, une façon de s’approprier la liberté. Il est là, à mon avis, le pouvoir de la musique.»

staytuned

 

 

Stay Tuned!
sortie le 22 février

Lancement à L’Astral
le 1er mars
(dans le cadre de Montréal en lumière)


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