Il y a 15 ans : Les Trois Accords – Gros Mammouth Album Turbo
Anniversaires d’albums marquants

Il y a 15 ans : Les Trois Accords – Gros Mammouth Album Turbo

Publiée sur une base régulière, cette chronique vise à souligner l’anniversaire d’un album marquant de la scène locale.

Ponctué d’hymnes pop punk accrocheurs, le premier album des Trois Accords a connu un succès exceptionnel. Dans la foulée du 15e anniversaire de sa réédition «Turbo» sous Indica Records, on revient sur sa genèse et son impact, en compagnie des membres de la formation.

Originaires de Drummondville, Simon Proulx, Charles Dubreuil, Alexandre Parr et Pierre-Luc Boisvert accumulent les groupes à l’adolescence, sans nécessairement en prendre un plus au sérieux que l’autre. «Simon et moi, on pouvait faire autant des shows punk que des hommages à Rage Against the Machine. On avait à peine 14 ans», se souvient le bassiste Pierre-Luc Boisvert.

«On avait tous au moins un groupe skate punk. La musique, c’était notre activité parascolaire», indique Simon Proulx.

En 1997, alors qu’il est en secondaire 5, ce dernier flaire la bonne affaire en s’inscrivant à un concours musical avec Olivier Benoît. Tous deux fans de Paul et Paul, trio québécois qui a repoussé les frontières de l’humour absurde au tournant des années 1980, les deux amis de longue date choisissent le nom des Trois Accords et écrivent quelques chansons «en déconnant» dans le but potentiel de remporter la bourse de 75$ de ce concours organisé à leur école secondaire. «Il y avait beaucoup de bands sérieux inscrits, mais nous, on voulait surtout faire rire nos amis. En fin de compte, on a gagné. La compétition était féroce!», ironise le chanteur et guitariste. «Notre approche était très humoristique. On faisait beaucoup d’impro entre les tounes, et tout ça est resté inscrit dans notre ADN musical. On avait fait des posters qui disaient: “Les Trois Accords de retour de leur tournée mondiale!” Dans notre entourage, Les Trois Accords, c’est devenu une joke, et on se faisait constamment demander c’était quand notre prochain show. La blague, c’était qu’on faisait plus de shows que de pratiques.»

Étudiant au cégep, le guitariste Alexandre Parr (un an plus vieux que ses acolytes) entend parler de ce spectacle mémorable par l’entremise de sa sœur, qui va à la même école secondaire que ses deux camarades. «C’était un show sur l’heure de midi, et j’étais pas disponible pour aller le voir. Même chose pour un autre show qui a eu lieu après dans une cabane à sucre. Ma sœur m’a parlé d’une toune qui parlait de briser des chaînes de tracteur, et ça me faisait vraiment rire. J’avais envie d’aller jouer avec eux autres.»

Le guitariste se joint officiellement aux Trois Accords l’année suivante, et le trio participe au concours Cégeps en spectacle lors d’un concert au collège Jean-de-Brébeuf à Montréal, là où Simon Proulx étudie. «Mais bon, vu qu’Alexandre était rendu à l’université à ce moment-là, on a joué hors concours. Le lendemain, dans mes cours, tout le monde capotait. Y avait un certain buzz.»

Toujours à Drummondville, le batteur Charles Dubreuil invite la formation de ses trois amis à faire la première partie du «band de covers rock blues» qu’il mène alors avec Pierre-Luc Boisvert. Le spectacle a lieu au défunt Pub du Checker quelque part au tournant de la décennie. «On a fini par jouer ensemble, et le résultat était vraiment cool. Plein d’amis étaient venus nous voir. On avait 19-20 ans, on sentait qu’il se passait quelque chose.»

Parmi les chansons qui sortent du lot lors des premiers spectacles du quintette, on note Saskatchewan, écrite et composée par Simon Proulx. «C’était en 1999, il me semble. On avait rien à faire, donc on était allés chez le père d’Alex. Moi, j’étais en plein dans une peine d’amour et je trippais pas mal sur ce que faisaient Mara Tremblay et Fred Fortin, des gens qui avaient une originalité et une approche du country vraiment pas plate, vraiment champ gauche. J’ai embrassé l’innocence et la simplicité de ce que j’avais envie de raconter, et ça a donné une chanson pop pas du tout normale avec les mêmes accords tout le long et une succession de couplets qui deviennent une succession de refrains. En fin de compte, c’est une chanson un peu autobiographique, mais surtout fabulée, une ballade country avec des images fortes qui parlent de troupeaux. Je me souviens que, dès qu’on a commencé à la jouer dans les bars, le monde arrêtait de parler. Il se passait vraiment de quoi. Ça nous a donné confiance en ce qu’on faisait.»

En 2001, les cinq amis sont divisés entre Québec (Pierre-Luc), Montréal (Alexandre) et Sherbrooke (Charles, Olivier et Simon). Rassembleur du groupe, Charles Dubreuil cultive des ambitions de plus en plus fortes. «On avait des shows de bookés ici et là et, chaque fois qu’on se voyait, on se demandait: “Bon, on fait-tu de quoi, là?” J’ai eu le déclic quand j’ai vu un triplex neuf à louer sur Wellington. Je me suis dit que ça pourrait être cool de prendre les trois étages et de tous emménager là. J’ai toujours été de nature entrepreneuriale, je voyais le potentiel qu’il y avait là, d’autant plus que Simon était dans une colocation désagréable…»

«C’est pas la colocation qui était désagréable, mais bien l’appartement», nuance le principal intéressé.

«Bon, disons que Simon aimait pas sa situation», reprend le batteur. «Ensuite, j’ai appelé Alexandre et Pierre-Luc pour leur demander: “Est-ce qu’on donne un an à ce projet-là?” Alexandre a tout de suite dit “Alright!”, tandis que Pierre-Luc, ça a pris un peu plus d’une semaine avant qu’il se décide.»

«Je suis débarqué chez Charles avec une caisse de 24 pis ma décision était prise», lance le bassiste, en riant.

«Moi, j’étais entre deux affaires», poursuit Parr. «Je venais de terminer ma session et je me cherchais une job comme animateur de camp de vacances. Quand Charles m’a demandé si je voulais venir m’installer à Sherbrooke, j’ai saisi la balle. Je savais qu’on avait un potentiel, même si je savais pas du tout dans quoi exactement.»

«Bref, on s’est tous retrouvés dans la même maison à Sherbrooke, sauf Olivier qui habitait deux rues plus haut mais qui, anyway, était toujours rendu chez nous», poursuit Dubreuil. «On a fait un studio au rez-de-chaussée, une aire commune au deuxième et un endroit plus relax pour étudier au troisième.»

«Le deuxième, c’était vraiment le chaos, genre toujours en mode lendemain de party», se souvient Parr.

«Ouais, mais c’était pas nasty non plus. On était des gars relativement propres», rétorque le batteur.

C’est dans ce cadre de création optimal que prend forme Hawaïenne. «J’ai juste pris ma guitare et j’ai commencé à fredonner le refrain», explique Proulx. «Ce qui me faisait rire, c’était l’idée de demander à quelqu’un de venir d’un autre endroit que celui où il est né. “J’aurais aimé que tu naisses ailleurs”, c’était super absurde. Pour vrai, jamais j’aurais pu soupçonner que ça deviendrait un succès. Je pouvais m’en douter pour Saskatchewan, mais pas pour celle-là.»

L’auteur-compositeur-interprète passe alors beaucoup de temps avec Olivier Benoît à créer des chansons. «C’était toujours vraiment l’fun quand on écrivait ensemble. On arrivait avec des trucs que personne comprenait, notamment L’eusses-tu cru, qu’Olivier avait écrite et pour laquelle j’avais composé la musique. Pour nous, mélanger punk et humour, c’était normal, car on écoutait Blink-182, NOFX, Les Marmottes aplaties… On savait qu’on faisait de quoi de différent de ce qui se faisait majoritairement au Québec, mais on trouvait pas ça si weird que ça. On voulait juste avoir du fun.»

Contenant une bonne partie des chansons de Gros Mammouth Album, notamment Hawaïenne, Une minute, Manon, Lucille, L’eusses-tu cru? et Auto-cannibal, le démo Jaune-Brun est enregistré dans le triplex sherbrookois en 48 heures. «On avait un booth en bas, et la console était en haut. Tous les fils passaient par l’escalier», se rappelle Parr.

«On a envoyé le démo à toutes les maisons de disques et à toutes les radios, commerciales comme universitaires», poursuit Dubreuil.

«Et finalement, c’est à CISM que Hawaïenne a joué en premier», indique Proulx. «L’histoire diverge, mais la plus plausible, c’est que quelqu’un aurait vu le CD et aurait décidé de mettre la chanson, car il la trouvait drôle. Il recevait presque jamais d’appel, mais là, il en a reçu quelques-uns d’auditeurs qui se demandaient: “C’est quoi qui vient de jouer?” Le lendemain, la station l’a fait rejouer, et là, ça a fait boule de neige.»

Motivés par ce début d’engouement, les cinq amis postulent au programme Jeunes volontaires afin d’avoir une bourse pour l’enregistrement d’un premier album complet. «On a choisi de s’autoproduire, en lisant un livre d’autoproduction de la SOPREF [Société pour la promotion de la relève musicale de l’espace francophone, qui a fermé ses portes en 2009]. On a suivi toutes les étapes, de la planification budgétaire à la recherche d’un réalisateur et d’un studio», explique Dubreuil, qui évalue les coûts d’enregistrement de cet album à moins de 3000$.

«C’est là qu’on a inventé Phonoscope Productions qui, en fait, était notre maison de disques avec un seul artiste signé dessus», ajoute Boisvert.

«On n’avait pas vraiment le choix de faire ça, car les envois de Jaune-Brun avaient pas fonctionné auprès des labels», poursuit Proulx. «En fait, y a une boîte de Montréal qui était hyper motivée de nous avoir dans ses rangs. Tout le monde du bureau trippait sur nous… sauf le boss! Il a dit: “JAMAIS!”»

À l’été 2003, Les Trois Accords font appel au réalisateur drummondvillois Jérôme Boisvert pour enregistrer ce premier album. «Il avait son propre studio, et c’était vraiment cool. On était très excités de faire ça, mais on était loin d’être expérimentés. Il nous a bien guidés là-dedans, tout en nous laissant une grande liberté. Ce qu’on faisait était quand même pas évident à comprendre, donc il nous disait d’y aller comme on le sentait», relate Proulx.

Le lancement de Gros Mammouth Album a lieu le 20 septembre 2003 à L’Alizé, bar montréalais de la rue Ontario. Au sein des radios de campus, le groupe devient un phénomène. «En quelques semaines, on est passés de “personne sait ce que vous faites sur la Terre” à “la chanson monte en crisse sur les palmarès”», explique Dubreuil.

«On s’est mis à jouer non-stop dans les cégeps, au moins 30 ou 40 shows dans l’année. Le public s’est agrandi comme ça», ajoute Boisvert.

«On a aussi fait des shows au Box Office à Drummondville, au Medley à Montréal…» se rappelle le batteur. «Ensuite, y a eu des premières parties des Vulgaires Machins et de Grimskunk. C’est là qu’on a attiré l’attention de Franz Schuller [directeur d’Indica Records et chanteur de Grimskunk]. Il a vu qu’on avait un esti de fanbase et que, pour un band de première partie, c’était vraiment anormal que tout le monde chante nos paroles. Il nous a dit: “Va falloir qu’on se parle.”»

«Finalement, il avait dit quelque chose comme: “Continuez à travailler les gars et revenez me voir dans un an.” On a donc continué à faire ce qu’on faisait, sans trop se faire d’attentes. Finalement, nos affaires allaient tellement bien qu’il nous a rappelés trois semaines après pour nous dire qu’il avait changé d’idée», raconte Proulx.

Réédition et succès commercial

Indica Records propose alors aux Trois Accords de rééditer leur album et de le sortir en magasin avec une stratégie marketing à plus grand déploiement. Le quintette accepte la proposition et choisit de remplacer Auto-Cannibal par deux nouvelles chansons. En quelques jours, Simon Proulx écrit Loin d’ici et Turbo sympathique. «Le processus d’écriture a vraiment été exigeant par contre, car je ressentais de la pression. Je devais repartir de zéro, alors que les autres tounes, on les rodait depuis plusieurs années. On avait deux jours pour enregistrer ça dans les studios d’Indica, mais je sentais que c’était pas prêt. Finalement, ça a donné deux chansons pop vraiment mieux structurées que les autres», explique Proulx.

Gros Mammouth Album Turbo paraît le 23 mars 2004 sous Indica Records. «Une ou deux écoutes et vous voilà solidement atteint de la Trois Accords-mania qui guette la province entière. On n’y réinvente pas le pop-punk-country-rock-juvénile, mais comment rester de glace devant des titres comme L’eusses-tu cru?, Saskatchewan ou Turbo sympathique? Une concentration de refrains coups-de-poing rarement égalée au Québec», écrit notre collaborateur Olivier Robillard Laveaux le 8 avril 2004.

«Les médias se sont beaucoup demandé si on faisait de l’humour, et on a vraiment été étonnés de ça», renchérit Proulx. «À notre sens, ce qu’on faisait était pas si loin des Cowboys fringants ou des Vulgaires Machins qui, eux aussi, faisaient du rock avec une dimension comique. Les médias avaient de la difficulté à nous comprendre. Je pense que la meilleure comparaison qu’on a eue, c’est que notre musique était à mi-chemin entre Pennywise et Willie Lamothe

En entrevue, le quintette alimente constamment son mystère à coups d’entrevues absurdes. «On trouvait ça ben l’fun de dire des niaiseries. Je trouvais ça plate de parler de notre processus d’écriture, donc je disais qu’on faisait appel à des ghostwriters qui écrivaient nos textes sur des coins de table. On disait vraiment n’importe quoi», reconnaît l’auteur-compositeur-interprète.

D’une manière similaire aux Cowboys fringants deux ans auparavant, Les Trois Accords réussissent à se tailler une place sur les ondes des radios commerciales grâce à la motivation de leurs adeptes. «On était déjà entrés à MusiquePlus et à CHOI, et là, nos fans trippaient tellement sur nous autres qu’ils appelaient non-stop à CKOI pour que Hawaïenne entre sur les ondes. Y a vraiment eu une pression populaire», indique Proulx.

«Et pour ça, on doit aussi remercier Fred Poulin, qui gérait les relations de presse chez Indica. Il a été une vraie légende dans ce processus-là de négociation avec les radios commerciales», précise Dubreuil.

«CKOI pis Énergie nous ont demandé de changer le bridge pour un truc plus relax, moins punk. Encore aujourd’hui, c’est cette version-là que ces radios-là jouent», ajoute Proulx.

À l’été 2004, Hawaïenne devient un phénomène à la grandeur du Québec. «Les gens se sont vraiment approprié la toune», poursuit-il. «À un moment donné, je marchais dans la rue à Québec et j’ai entendu un gars qui, au loin, chantait la toune à son ami en mettant de l’essence dans son char. Je comprenais vraiment pas ce qui se passait… Pourquoi les gens se chantent la toune l’un à l’autre comme ça?»

Ravi de son succès, le quintette joue habilement ses cartes pour ne pas être le feu de paille de l’été. «On avait vraiment la peur du one-hit wonder», admet Proulx. «Quand on se faisait inviter à la radio, on insistait pour ne pas jouer Hawaïenne. Notre stratégie a aussi été de sortir rapidement un autre single pour montrer aux gens qu’on avait d’autres bonnes chansons. Loin d’ici est sortie en juillet, Saskatchewan en septembre et, ensuite, y a eu Lucille, Turbo sympathique et Vraiment beau

Les Trois Accords gravissent rapidement les échelons de l’industrie musicale québécoise. Quelques mois après leur lancement au Club Soda, ils jouent aux FrancoFolies de Montréal et au Festival d’été de Québec, puis foulent les planches du Centre Bell dans le cadre des célébrations entourant le 18e anniversaire de MusiquePlus. Malgré leur succès indéniable, ils sont absents des nominations au Gala de l’ADISQ 2004. «On s’est pas inscrit à temps pour cette année-là. Ça coûtait 2500$ être membre, et on trouvait ça ridicule de payer ça, car l’album avait coûté environ ce prix-là», rappelle Dubreuil

Au printemps 2005, Gros Mammouth Album Turbo est certifié disque platine (pour 100 000 exemplaires vendus). En plus de remporter les honneurs dans la catégorie spectacle au gala des MIMIs (un défunt gala récompensant la musique alternative québécoise), la formation obtient une nomination dans la catégorie de l’album francophone de l’année au gala des prix Juno. À l’automne, elle met la main sur ses deux premiers Félix (album meilleur vendeur et groupe de l’année), mais perd la bataille de la révélation de l’année au profit de Pierre Lapointe.

Dans la foulée de ces multiples reconnaissances, Les Trois Accords s’imposent rapidement comme l’un des groupes les plus influents au Québec. En plus d’avoir accru considérablement la crédibilité des radios étudiantes, en rappelant constamment aux médias que son succès leur est directement relié, la formation a ouvert la porte aux percées commerciales de plusieurs artistes de la scène rock alternative québécoise, notamment Malajube, Les Dales Hawerchuk, André, Karkwa, Xavier Caféïne et Vulgaires Machins.

Quinze ans après ce succès phénoménal, le groupe (devenu quatuor depuis le départ d’Olivier Benoît en 2009) retient surtout l’histoire d’amitié derrière l’histoire de son album phare. «À ce moment-là, on se rendait pas compte de la chance qu’on avait de vivre tout ça à 23 ans. Avec le recul, c’est quand même particulier», reconnaît Simon Proulx. «Ça va avoir l’air cheesy, mais ces gars-là sont mes meilleurs amis. On a fait plein de choses ensemble par la suite, et cet album-là, c’est le point d’ancrage de tout ce qu’on a vécu.»

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