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Il y a 20 ans : Marc Déry – Marc Déry
Anniversaires d’albums marquants

Il y a 20 ans : Marc Déry – Marc Déry

Publiée sur une base régulière, cette chronique vise à souligner l’anniversaire d’un album marquant de la scène locale.

Réalisé en étroite collaboration avec Alain Quirion, le premier album solo de Marc Déry a donné le coup d’envoi à la vague électropop acoustique qui a en partie caractérisé la chanson québécoise du début des années 2000. Dans la foulée de son 20e anniversaire et à quelques jours d’un spectacle présenté dans le cadre des Francos de Montréal, on revient sur sa genèse et son impact, en compagnie de l’auteur-compositeur-interprète.

Marc Déry rencontre Alain Quirion à l’âge de 3 ans «dans un carré de sable» à Mascouche. Meilleurs amis dès la maternelle, les futurs bassiste et batteur de Zébulon fondent un groupe très embryonnaire à l’école primaire. «On avait 9 ans, on faisait semblant de jouer de la guitare avec des raquettes en se regardant devant le miroir. C’était Rock Band avant le temps.»

Au tout début de leur adolescence, ils mettent la main sur de «vrais instruments» et forment le groupe Explosion de Mascouche avec d’autres musiciens en herbe, notamment Yves Déry, frère de Marc et futur guitariste de Zébulon. Phénomène local, la formation est l’objet d’un court métrage en 1978.

Soudés durant leurs études au cégep de Sainte-Thérèse, les trois amis continuent de jouer de la musique ensemble au début des années 1980. Plus ambitieux, Marc Déry choisit toutefois de lâcher l’école pour se consacrer à temps plein à sa nouvelle formation, The Next, également composée du guitariste Lionel Hamel, du batteur Jimmy Bourgoing (futur membre des Colocs) et du claviériste Yves Marchand (qui joindra Zébulon plus tard). Se faisant les dents un peu partout au Québec pendant plusieurs années, le groupe propose une formule typique de reprises des succès de l’heure (Top 40) et y ajoute quelques compositions en anglais. «Ce qu’on faisait était assez élaboré. Ça partait dans plein de sens…. Et l’anglais s’était imposé, car depuis l’échec référendaire de 1980, c’était vraiment devenu ringard d’écrire en français.»

De passage en France, The Next saisit l’opportunité de s’exporter ailleurs en Europe. Plutôt que de viser uniquement le Québec, le groupe choisit de s’installer en Angleterre pour tenter de percer un nouveau marché. «C’est là que je me suis rendu compte que ce qu’on faisait, c’était un gros jeu d’imposture. Je m’étais construit un personnage à partir des personnalités de Peter Gabriel, Sting et Robert Smith. Quand j’étais au Québec, j’aimais bien jouer ce personnage-là sur scène, mais d’un seul coup, une fois entré dans la culture anglo-saxonne, je réalisais que c’était bien ordinaire comme proposition artistique.»

Durant ce séjour, Jimmy Bourgoing est victime d’un grave accident, sonnant ainsi le glas du parcours de la formation en Angleterre. «On est restés là quelques mois, mais là, le temps qu’il guérisse à l’hôpital, on s’est rendu compte que ça servait pus à rien de continuer. Y avait pus rien à faire avec The Next.»

De retour au Québec en 1990, Marc Déry découvre avec beaucoup d’excitation l’album Tu m’aimes-tu de Richard Desjardins. «J’étais avec Dédé Fortin quand j’ai entendu ça pour la première fois. On a capoté. Mon envie de chanter en français est revenue tout de suite.»

Dans la foulée, le chanteur et bassiste de 27 ans constate que la scène rock québécoise est en pleine effervescence. «J’avais des chums qui jouaient avec un bizarroïde nommé Jean Leloup, je voyais une commune qui commençait à prendre forme autour de Dédé… Entre-temps, mes chums de mon groupe d’enfance avaient continué à jouer ensemble, et j’avais envie de rejouer avec eux!»

Au même moment où il renoue avec ses vieux acolytes, Déry se rapproche de Dédé et fonde Les Colocs à ses côtés. En fin de compte, il ne fera partie de l’aventure que durant un très court moment. «La légende dit que j’ai seulement fait un show, mais en réalité, c’est trois. Mais je l’aime bien, cette légende-là… même si elle est fausse!» dit-il, en riant. «J’étais surtout là pour aider mon ami Dédé, mais je savais dès le départ que je resterais pas avec Les Colocs. Les tounes étaient assez swing, tandis que moi, je voulais défier les lois harmoniques avec quelque chose qui rocke plus. Un peu comme The Next, je cherchais à avoir un hybride de bébelles assez fucké, mais en français cette fois.»

C’est avec ce désir bien clair que Déry forme Zébulon avec Marchand, Quirion et son frère. «Dès 1990, on gossait sur des tounes un peu pétées avec une esthétique inspirée du monde du cirque. On était habillés tout croche!» Un an après le passage remarqué des Colocs à l’Empire des futures stars, un concours annuel organisé par la station radiophonique CKOI, le quatuor obtient un engouement similaire et remporte les honneurs de l’édition de 1993. Signé sous Audiogram, le groupe fait paraître son premier album homonyme l’année suivante et devient l’un des groupes de l’heure au Québec, raflant la statuette de la découverte de l’année au Gala de l’ADISQ 1994.

L’engouement est toujours de la partie pour L’œil du zig, son deuxième album qui lui permet de mettre la main sur le très convoité Félix du groupe de l’année. Mais ce succès ne suffit pas: la formation se sépare quelques mois plus tard. «Les gars se plaignaient qu’ils faisaient pas une cenne et, sérieusement, je les comprenais. Zébulon, ça a fait un gros boum au début. On a joué all over the place. Mais à un moment donné, quand t’as fait 4-5 fois le circuit des salles au Québec, y a un peu moins d’intérêt de la part des diffuseurs. Les gars avaient un beat de vie un peu plus sérieux, avec une famille pis toute, donc ça suffisait pus. Moi, c’était pas mon cas, donc je m’en foutais un peu de continuer ou pas. Y a jamais eu de chicane entre nous, c’était vraiment juste une question de motivation.»

Début des explorations

Alors qu’Yves Marchand annonce qu’il veut démarrer sa carrière solo, Alain Quirion commence tranquillement à travailler sur un nouveau projet. Rapidement, il fait part à Marc Déry de son intérêt de refaire de la musique avec lui. «Il a pris le taureau par les cornes. Il a créé ben des affaires après l’émotion de la séparation. Il s’est mis à explorer différents sons avec les jouets de ses enfants. En bidouillant, il a créé un bout de la mélodie du Monde est rendu peace et de La cabane à Félix. Il a fabriqué une couple de hooks de même, sans nécessairement avoir de tounes complètes. Son univers sonore était assez déjanté. Faut dire qu’on trippait tous les deux sur Beck, sur le côté très artisanal de sa proposition. Moi, j’avais aussi un gros trip Portishead. J’voulais faire du trip-hop, mais de façon plus fuckée, genre avec des boîtes de carton. Et, enfin, on avait la possibilité de faire tout ça chez nous. Audiogram nous avait donné un Portastudio de 24 pistes digitales, c’était une vraie révolution pour nous.»

Motivé par ce projet embryonnaire, Déry désire tirer un trait sur l’esthétique rock éclatée de Zébulon pour proposer une écriture plus introspective. «Zébulon, c’tait un trip de gars qui déconnent et qui rigolent, mais là, j’avais envie d’autre chose. J’écoutais du Everly Brothers, du Ray Charles, du Simon & Garfunkel, du Leonard Cohen, et moi aussi, j’avais envie de faire de la musique qui apaise. Pas juste être tout le temps dans le tapis. Je voulais pus grafigner comme je le faisais avant. J’avais la mi-trentaine et je cherchais quelque chose de plus intime. J’avais commencé à aller dans cette direction-là sur R’viens pas trop tard [chanson de L’œil du zig], mais là, c’était l’occasion rêvée d’assumer davantage tout ça. Je voulais exploiter un range vocal plus bas, plus posé, plus distinct, plus sensible. Quelque chose de plus sentimental.»

Alors qu’il termine le sprint final de la dernière tournée de Zébulon, Déry écrit le premier texte de cet album en devenir: Bon bord, une percutante chanson qui critique l’homophobie. «J’avais été invité à participer à un spectacle pour sensibiliser le monde à la violence faite aux gais et aux trans. Au début, je voulais faire une reprise d’Aznavour, Comme ils disent, mais j’avais pas le goût de l’apprendre, donc j’ai plutôt choisi d’en composer une. Quelques semaines avant, j’avais entendu parler des gars qui se repentaient d’avoir fait du gay bashing. Je les ai appelés et interviewés pour m’inspirer. Ça m’a directement ramené à Mascouche, quand j’étais kid. Je me rappelle avoir entendu des gens dire: “Venez à Montréal avec nous, on s’en va battre des fifs!” J’me rappelais du froid dans le dos que ça m’avait fait… J’ai tout mis ça ensemble, et ça a donné cette chronique sociale là.»

La cabane à Félix arrive aussi à la toute fin de Zébulon, alors que la formation tourne Y’a pas de mérite, l’un de ses deux derniers clips (avec J’t’aime encore). «On tournait ce clip-là avec Francis Leclerc dans une cabane qui appartenait à son père. Fallait attendre le lever du soleil pour filmer une scène durant laquelle on signalait officiellement la mort du band en se suicidant tous d’une manière différente, déguisés en moine. Pendant la nuit, c’était le bordel, on était sur les champignons. J’me suis mis à écrire une chanson là-dessus, un texte un peu heavy qui parle de dope. Quand j’ai relu ça après, je sentais que je pouvais pas l’assumer. Ça faisait vraiment texte de gars de cégep. J’étais sur le bord de laisser tomber la toune, mais Daniel Bélanger, lui, il l’aimait beaucoup. On a donc juste gardé mon refrain, et lui, il m’a pondu un nouveau texte, qui a instantanément fonctionné. Le fax est arrivé au studio, et ça marchait parfaitement, à la virgule près!»

Officiellement séparé de son groupe, Déry se met à écrire un bon nombre de textes en 1997. Libre émane de ce sentiment d’indépendance soudain. «Je venais de me séparer en plus. Ça faisait un criss de boutte que j’avais pas été libre de même. J’étais en appart sur la rue Laurier, j’avais un bicycle à pédales… Je voulais rien savoir! Libre est arrivé comme ça, très naturellement. C’était un statement pour dire que, maintenant, je pouvais faire ce que je veux. J’avais pus besoin de sonner comme Zébulon, je pouvais chanter smooth.»

Nouvellement célibataire, le Montréalais écrit Viens dans ma chambre à la suite d’une soirée relativement arrosée au Bleu Est Noir, défunt bar de la rue Rachel devenu aujourd’hui le Gypsy Kitchen+Bar. «C’était le bar où tout le monde se tenait à l’époque. C’était le party, ça faisait de la poudre aux toilettes. Un soir, y a un gars qui essayait de cruiser une fille sur le bord du bar. Je l’écoutais s’essayer avec elle: “Enweille donc, viens dans ma chambre…” Ostie que j’avais trouvé ça bon comme phrase! Ça m’est resté en tête.»

Déjà bien entamée, Le monde est rendu peace trouve sa voie lorsque Déry découvre une tradition hindouiste saugrenue. «Je lisais un texte à propos de moines hindous qui se baignent dans le Gange. C’est un fleuve pollué que le criss, une vraie swompe, mais pour eux, c’était de l’eau pure. Je sais pas pourquoi, mais ça m’avait marqué, ce regard décalé sur la réalité. Je me suis donc imaginé comme un hurluberlu qui regarde le monde naïvement, au lieu de constater qu’il est pourri jusqu’à l’os. C’est un exercice d’écriture assez sarcastique, mais je trouvais ça cool d’en faire un message d’espoir.»

De la même manière que Bon bord, l’inspiration du texte de Poisson d’avril arrive à la suite d’un appel téléphonique. «J’avais commencé à jouer de la guitare chez nous et j’enregistrais ça sur le Portastudio. Un matin, ben spontanément, je grattais ma guit, et la phrase “J’m’en vas pêcher d’la truite” m’est arrivée. Tout de suite, j’ai appelé mon frère, qui est un vrai fêlé de la pêche, le genre de gars qui attend assidûment la date d’ouverture de la saison pis qui va y aller pareil même si y a encore de la glace. Je lui ai demandé d’énumérer des affaires qu’il amène lors de ses trips. Dès qu’il m’a sorti “une once de pot, du stuff pour les mouches”, la toune était settée.»

Autre chronique rurale, en plein cœur du Grand Nord du Québec cette fois, Ninanu surgit de manière assez impromptue. «Alain et moi, on devait aller à Maliotenam [réserve indienne de la Côte-Nord] pour réaliser un projet avec un jeune band autochtone et Florent Vollant [auteur-compositeur-interprète natif de la région, membre fondateur de Kashtin]. La veille de l’enregistrement, on est sur place et on apprend que le gérant de la formation s’est pendu… Bref, on se retrouvait là, sans projet clair, mais avec une bonne subvention pour faire de la musique. On a donc décidé de travailler sur mes affaires. Florent a amené sa gang pour chanter à son studio, et moi, j’ai écrit une chanson comme il le fait d’habitude, soit quelque chose de très terre-à-terre avec des phrases crues, mais sur une rythmique vraiment élaborée.»

De l’appart au gros studio

À Montréal, Quirion et Déry font preuve d’originalité pour enregistrer les démos des chansons, créant des ambiances électroniques planantes et utilisant plusieurs objets non musicaux pour produire des sons, notamment des chaudrons, des pots de change et un tuyau de piscine. Fondateur et directeur artistique d’Audiogram, Michel Bélanger est agréablement surpris de ce qu’il entend. «Il venait constamment à mon appart écouter ça, et je me rappelle sa stupéfaction. Il trouvait ça impressionnant! Il aimait beaucoup ce qu’on avait fait, mais faut le connaître pour savoir qu’il était pas question que ça en reste là. Ça sonnait déjà bien, mais fallait que ça devienne un projet d’envergure.»

Accompagnés par Bélanger, les deux acolytes s’installent dans le Vieux-Terrebonne, au studio du technicien de son émérite Claude Champagne, pendant plusieurs mois en 1998. «Ça a été à temps plein, tous les jours, pendant presque un an. On voulait vraiment s’assurer de rehausser le projet, de pimper l’effet cuisine. Y a plusieurs musiciens qui venaient nous rejoindre, notamment Annick Grégoire pour la trompette, Michel Dagenais pour la contrebasse et DJ Pocket pour les scratchs. Pour vrai, on se mettait aucune barrière, un peu comme les Beastie Boys. À l’époque, ces gars-là étaient une grande source d’admiration pour moi. J’aimais leur liberté.»

Toujours dans cette idée de donner vie à «un projet d’envergure», Michel Bélanger envoie l’album aux célèbres studios Abbey Road pour son matriçage, qui sera assuré par Nick Webb (John Lennon, Tom Waits, Deep Purple). Déry et Quirion se rendent sur place, mais sont contraints de partir en cours de processus pour une tournée en Tunisie. Le pays traverse à ce moment une période quelque peu agitée, notamment marquée par plusieurs manifestations lycéennes. «Ça a été vraiment l’fun, sincèrement. On a fait une dizaine de villes dans un gros autobus avec plein d’autres musiciens francophones, Moi, j’étais trop innocent pour me rendre compte de ce qui se passait. On allait faire des entrevues radio, escortés par des officiers avec des mitraillettes. Je voyais rien, le monde est rendu peace!»

Quelques semaines avant la sortie de l’album, Marc Déry constate qu’il y a un début de buzz médiatique. «On a fait des sessions d’écoute au studio, et je sentais que les gens aimaient vraiment ça. Je voulais pas trop m’emballer, mais je savais que ça partait bien.»

Marc Déry paraît le 13 avril 1999 sous Audiogram. Sans être propulsé par de gros singles à la radio commerciale, l’album réussit tout de même à atteindre son public, notamment grâce à l’accueil critique dithyrambique qu’on lui accorde. «De la chanson pop atmosphérique du meilleur goût. Mon album québécois favori de l’année», proclame alors notre ancien collaborateur Laurent Saulnier.

«La critique a été très bonne, c’était un très beau succès», se souvient Déry. «J’ai gagné vraiment beaucoup de monde avec ça. J’ai perdu une couple d’irréductibles de Zébulon, mais pas tant que ça.»

La tournée prend son envol peu après, notamment à l’automne durant Coup de cœur francophone, et ensuite au Lion d’or. Accompagné par Michel Dagenais et Alain Quirion, Déry connaît un vif engouement. «Allons-y sans préambule aucun: le spectacle que Marc Déry proposera au Lion d’or la semaine prochaine est époustouflant. Très franchement, aucun artiste québécois ne m’a autant remué depuis la tournée des Quatre saisons dans le désordre de Daniel Bélanger, il y a trois ans. Et à part Portishead et Roni Size, je ne vois pas d’autre prestation m’ayant interpellé à ce point», déclare Patrick Marsolais, autre ancien collaborateur.

Marc Déry en 2002. Courtoisie Audiogram.

Poursuivant avec succès sa tournée en 2000, Marc Déry obtient pas moins de 10 nominations au Gala de l’ADISQ de cette même année, notamment dans les catégories très prisées de l’auteur ou compositeur, de la révélation, du spectacle et de l’interprète masculin de l’année. Malheureusement, il mord la poussière chaque fois.

L’influence de cet album est toutefois palpable dans les années qui suivent. Révélateur des explorations qui marquent le début du millénaire dans la chanson québécoise, l’opus a eu un impact direct sur la conception du chef-d’œuvre Rêver mieux de Daniel Bélanger, en plus d’ouvrir la voie à une toute nouvelle génération d’auteurs-compositeurs-interprètes inspirés par la musique électronique, tels que Dumas, Ariane Moffatt, Yann Perreau et Stefie Shock.

Vingt ans après la sortie de cet album déterminant, mais encore trop sous-estimé, Marc Déry en reconnaît surtout son importance à titre personnel. «Je vois ça comme le début de mon introspection, le début de quelque chose de nouveau. En fait, c’est l’amorce d’une recherche… d’une quête qui n’est toujours pas finie à l’heure actuelle.»

Marc Déryen vente sur le site d’Audiogram

Marc Déry, déjà 20 ans!
(avec Daniel Bélanger, Ariane Moffatt et Marie-Pierre Arthur)
Le 17 juin à 20h
Scène Loto-Québec (Place des Festivals)
Présenté dans le cadre des Francos de Montréal
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