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Angèle, chou de Bruxelles
Musique

Angèle, chou de Bruxelles

La chanteuse pop a donné des concerts survoltés samedi à Québec et ce dimanche dans le cadre des Francos de Montréal. On l’a rencontrée un peu avant pour discuter musique et francophonie, mais aussi sexisme et célébrité. 

Quand on la voit sautiller énergiquement sur les scènes qu’elle enchaîne, on s’étonne de rencontrer une jeune femme si calme et réservée. Angèle a le regard presque fuyant, prépare longuement ses réponses et parle avec beaucoup d’humilité. Une attitude bienvenue pour une artiste de 23 ans qui s’apprête à remplir le Centre Bell le 13 décembre prochain (billets en vente ce vendredi), un an à peine après la sortie de son premier album, Brol.

On n’a d’ailleurs aucun doute qu’elle réussira à remplir cette salle. Dimanche dernier, une longue file trépignait devant le MTelus plusieurs heures avant le début de son concert, et la foule chantait en chœur les paroles de toutes les chansons pendant le spectacle, témoignant de nombre d’heures d’écoute assidue.

Malgré ce succès bluffant de la tornade Angèle, qui a commencé à se faire connaître outre-Atlantique à partir de la fin 2017, la Bruxelloise garde une fraîcheur authentique, une petite gêne toute naturelle et un discours bien réfléchi. Et, disons-le, on a été (agréablement) surpris. Entretien tout en douceur.

Voir: Si tu devais te présenter aux gens qui ne te connaissent pas encore, tu dirais quoi?

Angèle: Je leur dirais de taper mon nom sur Google! Plus sérieusement, c’est difficile de me décrire. Ma musique, c’est de la chanson pop, assez personnelle, mais qui finalement peut parler à d’autres gens. Ça traite de plein de sujets très actuels. Je fais des chansons assez directes et spontanées, qui ne prennent pas mille chemins. Quant à moi… ça m’arrange qu’il y ait encore des secrets et des mystères sur ce que je suis.

Pressée de rencontrer ton public québécois?

C’est la première date à mon nom, mais j’ai joué ici l’année dernière lors d’un petit concert extérieur gratuit. J’avais aussi fait la première partie d’Hubert Lenoir au Club Soda. J’ai pas vraiment de préférence en termes de public… Ils sont tous trop cools! – et c’est pas pour leur faire plaisir que je dis ça.

Mais je suis très curieuse de vivre ce concert. Autant ça m’a pris un certain temps de me dire que j’étais écoutée en France – et que c’était un truc de fou -, autant maintenant que je m’y suis faite c’est quelque chose de me dire que je joue de l’autre côté de l’océan, que les gens vont peut-être connaître mes textes… Je suis très curieuse de savoir comment ça va se passer, comment ça va être reçu. Je suis très excitée, c’est vraiment fou!

Tu écoutes des artistes québécois?

Pas vraiment… J’avoue que je suis assez mauvaise élève pour ça.

C’est important pour toi la francophonie, le fait de chanter en français?

Moi j’ai pas tellement le sentiment de défendre la francophonie. J’ai réalisé en allant en France que les Français étaient beaucoup plus attachés à la langue française, comme le sont les Québécois, pour des raisons historiques. Le Belge l’est moins, je crois. En Belgique on s’en fout un peu, comme on n’a jamais trop eu à défendre la langue française. Comme le français et le néerlandais sont parlés dans notre pays, on mélange.

J’écris en français des chansons que j’aurais pas pu écrire en anglais. J’écris en français par facilité. Par contre, pour avoir fait des études de jazz où on ne chantait qu’en anglais, je trouve que c’est une langue super difficile à chanter… Mais j’aime bien mélanger français et anglais. L’anglais apporte quelque chose de très différent. Pour certaines phrases ou expressions, c’est un vrai outil, et musicalement aussi.

Et tu as baptisé ton album avec un mot belge…

C’était important pour moi. «Brol», c’est un clin d’œil à ma famille et mes proches belges. C’était aussi une manière rigolote de résumer l’album, qui n’est qu’une succession de brols!

En lisant tes entrevues, j’ai relevé deux choses qui m’ont étonnée: la timidité et le sentiment d’illégitimité.

Le côté illégitime commence à passer: je réalise que les gens viennent me voir en concert grâce à mon travail, donc ça va mieux. La timidité, ça ne se voit pas sur les réseaux sociaux, car ça reste très intime et que je suis juste entourée de mes proches. C’est pas la même chose de se filmer et d’être devant des gens. Mais je ne suis pas forcément timide, plutôt réservée à certains moments… Je sens que ça étonne les gens quand parfois je leur refuse des photos – toujours gentiment, mais ça peut m’arriver. Ce que les gens ne comprennent pas. Mais en fait je suis humaine! J’ai des moments de faiblesse, des moments pas cools, et j’ai pas forcément envie que ces moments-là soient capturés.

Dans une entrevue avec un magazine français, tu parles du sexisme dans le monde de la musique. Tu le sens très présent?

À l’époque où j’ai dit ça, je ne réalisais pas que c’était pas juste le monde de la musique mais que c’était le monde tout court, et que le sexisme est simplement et malheureusement ancré dans notre société. Mais en faisant mon métier, j’en ai vraiment appris davantage sur la question, et je ne suis toujours qu’en apprentissage. J’apprends à faire preuve d’un féminisme toujours plus inclusif, chose que je ne faisais pas avant car je ne maîtrisais pas assez bien le sujet.

J’ai écrit Balance ton quoi de manière très spontanée et autocentrée, parce que c’était par rapport à ce que je vivais. J’ai réalisé après que si moi je subissais un sexisme ordinaire alors que je suis blonde et blanche, j’osais même pas imaginer ce que les femmes racisées, trans ou homos devaient subir. C’est là que je me suis rendu compte qu’il y avait encore beaucoup d’informations à comprendre, et de sujets très spécifiques dans le sexisme et le féminisme.

La musique selon toi, c’est un bon moyen de faire évoluer les mentalités?

Entre autres. La musique c’est ce que j’aime le plus au monde, et je trouve ça cool de pouvoir faire passer des messages un peu plus engagés, réfléchis, profonds par le biais d’un divertissement, de quelque chose de léger. Pour moi, la musique c’est facile: quand t’écoutes un morceau et que t’as envie de danser, peu importe que ce soit du jazz, du classique ou du commercial, ça véhicule des émotions.

Après, je ne sais pas à quel point j’arriverais à être encore engagée dans mes chansons, car pour moi la musique reste quelque chose d’assez personnel, c’est un exutoire, donc je parle de sujets qui me touchent. Mais en tout cas, parler de ces sujets dans ma communication, en utilisant ma visibilité, c’est très important pour moi.

Tu as refusé des entrevues par téléphone, et ça n’a pas été facile d’avoir une rencontre… Tu te protèges des médias?

J’ai réalisé au bout d’un moment que c’était trop. Au moment de la sortie de l’album, j’arrivais plus à parler parce que toutes les questions tournaient autour du même sujet, je commençais à me fatiguer et ça m’avait un peu dégoûtée. Donc j’ai dit stop. J’avais besoin d’avoir une vie, d’avoir du temps.

Faire l’album avait été très stressant et éprouvant parce qu’il y avait en même temps la tournée, qui commençait à prendre beaucoup d’ampleur, dans des salles de plus en plus grandes avec de plus en plus de pression. Je me suis dit que je ne pouvais pas tout faire. Si je suis non-stop en train de faire de la promo, je ne suis pas en train de faire de la musique, de me perfectionner en danse, en chant ou en piano. Il a fallu que je fasse une pause.

Là, par exemple, mes notions de féminisme ont évolué parce que j’ai eu le temps de m’y intéresser et de comprendre plein d’éléments. D’où l’importance d’avoir le temps de m’intéresser à des choses, de vivre ma musique et de pouvoir mieux en parler. J’ai eu besoin de quelques mois. Avant, on me demandait de commenter mon album alors que je l’avais seulement fini; aujourd’hui, je peux en parler avec beaucoup plus de recul et c’est plus pertinent.

Tu voulais te distancer de ton frère Roméo Elvis avec ton album, mais finalement vous chantez Tout oublier à deux…

On a écrit J’ai vu ensemble avant, et on s’était dit que ça serait bien de refaire une chanson à deux. Mais j’avais pas vraiment l’intention de le mettre dans mon album, parce que je me disais qu’inclure mon frère ça serait un peu profiter de son succès pour parler de moi. J’avais pas envie, je voulais qu’on ait chacun notre truc…

Quand j’ai écrit Tout oublier, il y a un an exactement, c’était après un événement familial assez tragique. C’était tellement personnel que la seule personne qui pouvait me comprendre était mon frère, celui qui partage la même famille que moi. Ça m’a donc paru évident de l’inviter sur le morceau, mais je ne pensais même pas le mettre dans l’album. C’est Tristan (le coproducteur) qui m’a dit: «Mais t’es folle, ça c’est un tube, faut que tu le mettes dans l’album!». Et c’est vrai que ce morceau est ensuite passé dans toutes les radios francophones…

Dans ton public, on trouve aussi bien des ados que des gens plus âgés. Cette diversité, tu l’expliques comment?

C’est avant tout une question de visibilité. Je touche beaucoup de jeunes parce que je suis sur les réseaux sociaux, et j’ai la chance de passer beaucoup en radio donc je suis écoutée aussi par de moins jeunes. Je cumule deux types de publics. C’est assez particulier, et je dois ça peut-être à ma musique, assez radiophonique, mais aussi à la place que j’ai: j’ai plus de facilité à avoir accès aux radios que d’autres car je suis blanche et blonde et que je fais des chansons qui ne sont pas vulgaires. C’était pas calculé ou conscient, mais aujourd’hui avec un peu de recul je réalise qu’il y a de ça. Et c’est donc encore plus important pour moi de faire passer des messages, car j’ai l’occasion d’être écoutée…

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