Pour poursuivre la réflexion sur Damien Hirst, je vous signale un livre qui date déjà de quelques années, mais qui est d’une grande pertinence : High Art Lite de Julian Stallabrass, publié une première fois en 1999 et réédité avec des ajouts en 2006. Le titre de ce livre, que nous pourrions traduire par Du grand art sans calories, a été écrit par un historien d’art anglais, membre des comités de rédaction des revues New Left Review et Third Text.
Dans son ouvrage, il faut en particulier lire le chapitre six, intitulé « The market and the state ». Stallabrass y décrit comment le gouvernement de Thatcher dans les années 80 s’est retiré des institutions artistiques publiques pour laisser place à l’entreprise privée. Mais il explique aussi (en citant la thèse de doctorat de Chin-tao Wu de 1997 sur le sujet) que ce gouvernement a voulu changer la nature des musées et centres d’expositions en Grande-Bretagne ainsi que le type d’art qui y était présenté. Il fallait rendre l’art et ces institutions plus proches du grand public et des idéologies de droite : élimination de l’art engagé et contestataire (entendons de gauche), mise à l’écart d’un art intellectuel qui fait réfléchir et qui éduque, appuie envers un art de la décoration, de loisirs et du divertissement qui peut trouver facilement sa place dans des magazines de mode ou les « lifestyle magazines », célébration d’un art devenu une extension d’objets de luxe et de design que les gens riches achètent dans leur tournée de magasinage…
Une telle vision et privatisation de l’art a eu en effet un impact. Pour rendre ces institutions plus populaires, on plaça plus de gens et de ressources aux relations de presse, à la publicité, aux compagnes de financement. On diminua le nombre de commissaires permanents et les ressources pour le travail réel de recherche… Et l’art là-dedans? Il devint en effet plus facile d’accès, plus amusant… Finie l’époque des œuvres « hermétiques », fini le conceptualisme qui fait mal à la tête… Naquirent alors les Young British Artists, dont fait partie Damien Hirst.
Pour en connaître plus sur les idées de Stallabrass, il faut aussi lire l’entrevue qu’il a donnée à la revue 3:AM : www.3ammagazine.com/artarchives/2004/may/interview_julian_stallabrass.html
Hirst (suite)
Nicolas Mavrikakis
À peu de choses près, on pourrait dire que les musées montréalais ont également pris cette tendance. Mais, en même temps, puisque ce sont des institutions largement soutenues par le financement public, il n’est pas aberrant de monter des expositions qui plaisent à plus de gens qu’aux diplômés en art ou en histoire de l’art. Une démarche artistique à coup sûr nécessite, pour en extirper toute la sève, une certaine préparation et une généreuse disponibilité. Cependant, un nombre signifiant d’artistes se sont laissés aller à un délire aux limites de la malhonnêteté et se sont coupés dès lors d’une clientèle cultivée et ouverte. L’art actuel a t-il perdu le pari qui consiste à être authentique, réfléchi et, en même temps, accessible à un public qui souhaite se confronter à des oeuvres signifiantes? Les artistes de notre temps ont-ils abandonné l’idée de participer aux grands questionnements qui caractérisent notre époque?