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BloguesNormand Baillargeon

Tentative de description du printemps érable (article pour le journal Le Monde)

[Version longue d’un texte paru dans Le Monde, France]

Ce n’est, on le sait, qu’au crépuscule que la proverbiale chouette prend son envol : et puisque se poursuit toujours le mouvement — étudiant d’abord puis, plus largement, social — qui secoue le Québec depuis le 13 février, ce n’est pas sans risque qu’on prétendra cerner quelque chose de son sens et de sa portée.

Voici néanmoins quelques observations que je soumets assez volontiers à l’épreuve du temps.

Récentes et fragiles conquêtes

Pour commencer, si la hausse des frais de scolarité décrétée par le Gouvernement Charest (Parti Libéral) a pu susciter une résistance si passionnée qu’on l’a le plus souvent trouvée incompréhensible ailleurs en Amérique du Nord, où les frais exigés sont souvent bien plus élevés encore, c’est que cette hausse s’en prend à ce qui est, au Québec, un acquis récent, précieux et qui demeure fragile. Ce véritable trésor collectif est celui de l’accessibilité aux études supérieures pour les Québécois francophones.

Cette conquête ne date en effet que de la Révolution Tranquille, et plus précisément de la célèbre Commission Parent (1961-1966), vaste chantier de réflexion et de recommandations qui crée le Ministère de l’éducation du Québec (1964), invente des écoles dites polyvalentes pour l’enseignement secondaire et surtout cherche explicitement à démocratiser l’accès à l’éducation.

Dans sa foulée sont aussi créés, à la fin des années soixante, d’une part un réseau de collèges d’enseignement général et technique (Cegeps) qui sont un premier niveau de l’enseignement supérieur, propre au Québec, d’autre part un réseau d’universités du Québec. Ces deux réseaux, aux établissements bientôt ventilés sur tout le territoire, vont faire progresser de manière remarquable l’accès des francophones du Québec à l’enseignement supérieur. Celui-ci était jusqu’alors largement réservé à une élite et voué à sa reproduction : on le veut désormais accessible à quiconque qui, en ayant le désir, possède les indispensables aptitudes. La Commission Parent établit donc des frais de scolarité qu’elle juge minimaux pour l’université (540$), mais avec l’ambition déclarée qu’il seront un jour prochain abolis, ce qui permettra la gratuité scolaire à tous les niveaux d’enseignement.

Cette promesse n’a pas été tenue. Les frais de scolarité exigés à l’université ont été dégelés en 1990 et progressivement portés à 2168$ en 2011, année où le Gouvernement a décrété une nouvelle hausse, cette fois de 75% sur cinq ans : c’est elle qui va déclencher l’actuelle grève étudiante.

Celle-ci traduit donc la crainte que le retard dans la scolarisation universitaire des Québécois francophones sera accentué par cette mesure appliquée à une population qui n’a pas encore profondément acquis l’habitus de fréquenter l’université et qui sera en outre lourdement endettée par les prêts qu’on lui propose comme mesure compensatoire.

Mais on dénonce également cette mesure gouvernementale en la rapportant à la transformation, elle aussi récente, de l’université.

Un modèle de l’université fortement contesté

C’est que les universités québécoises, semblables en cela à tant d’autres universités occidentales, consentent de plus en plus à cette transformation qu’on exige d’elles et qui en font des organisations au service de l’économie dont elles adoptent en extériorité et de manière acritique le mode de gestion, les rémunérations de ses dirigeants, mais aussi et, plus profondément encore, les normes et les finalités.

Recherche, enseignement, services à la collectivité sont dès lors substantiellement transformés, tandis que l’université renonce à son statut d’institution publique.

Cette grève a replacé au cœur de la conversation démocratique la question de la nature de l’université, ce qu’on est en droit d’attendre d’elle, les modalités de sa gestion ainsi que son rapport à la collectivité.

Ces préoccupations ouvrent à leur tour sur d’autres enjeux qui alimentent désormais le printemps érable.

Une crise sociale sur fond d’affrontements idéologiques

Dans la décision de hausser si substantiellement les frais de scolarité, on a en effet également fini par voir, au nom d’un néolibéralisme économique aux effets jugés dévastateurs, une attaque frontale lancée contre une composante majeure de la social-démocratie à la québécoise dessinée il y a un demi-siècle.

Cet assaut survient d’ailleurs en une fin de règne aux parfums de scandales financiers durant laquelle le Gouvernement lance notamment l’ambitieux et fort coûteux chantier du Plan Nord, que d’aucuns perçoivent comme une vaste gabegie de nos riches ressources naturelles offertes à des corporations souvent étrangères.

Sur fond de martèlement de casseroles des citoyens qui se sont joints aux plus de 150 000 étudiants toujours en grève, ce printemps érable est donc révélateur de profondes tensions sociales depuis longtemps larvés et témoigne de l’affrontement entre deux visions antagonistes de l’éducation et de la société. Le vocabulaire employé pour le décrire est à cet égard profondément révélateur.

Pour les partisans de la hausse — le Gouvernement, les recteurs, une certaine élite intellectuelle et médiatique, etc. — on parle en des termes individualistes et économiques qui sont ceux d’une relation marchande : les étudiants boycottent leurs cours, refusent de s’acquitter de leurs droits de scolarité et de payer leur juste part; pour ses adversaires, il s’agit plutôt d’une grève, menée au nom du bien commun et par laquelle on refuse de payer des frais de scolarité en exigeant leur gel, voire la gratuité scolaire.

Le Gouvernement a finalement adopté le 18 mai la Loi 78, une loi spéciale jugée par la plupart constituer une atteinte grave aux droits fondamentaux d’association, de manifestation et d’expression, une atteinte si grave que certains ont réagi en la défiant et en pratiquant la désobéissance civile.

Un Québec transformé

On peut raisonnablement le penser : cette crise, quelle qu’en soit l’issue, laissera de profondes et peut-être douloureuses traces sur l’ensemble de la société québécoise, qui en sera pour longtemps encore transformée.

Elle aura en tout cas permis à une génération de faire un véritable apprentissage de la vie et des combats politiques et remis à l’ordre du jour des questions fondamentales dont on a pu craindre qu’elles avaient été oubliées.

Parmi elles, celles relatives à la nature et aux fonctions de l’université et que seuls des États généraux de l’enseignement supérieur, réclamés par un nombre croissant de voix, seraient susceptibles de sereinement débattre et trancher.