30 ans des Francos : l'instinct Saulnier
Musique

30 ans des Francos : l’instinct Saulnier

À l’aube de la 30e édition des Francos de Montréal, l’heure est au bilan pour Laurent Saulnier.

Vice-président à la programmation et production de l’Équipe Spectra, Laurent Saulnier était journaliste chez nous lors des premières années des FrancoFolies de Montréal, une initiative de Jean-Louis Foulquier, fondateur des Francofolies de La Rochelle, en collaboration avec Alain Simard, fondateur du Festival international de jazz de Montréal. «Jean-Louis voulait d’abord lancer les FrancoFolies à New York», se souvient l’ancien journaliste, sourire en coin. «Quand il a appelé Alain pour lui demander d’être son partner dans cette aventure-là, Alain a tout de suite trouvé que c’était une drôle d’idée. Il l’a convaincu de faire ça à Montréal, en lui disant qu’on avait un bassin de population assez intéressant pour ça.»

En 1989, la formule se précise: 10 plateaux doubles en 10 soirs entre un artiste d’ici et un artiste français constitueront l’essentiel de la programmation de cette première édition. Au défunt Spectrum, Maxime Le Forestier partage donc la scène avec Michel Rivard, Louise Forestier avec Maurane, Édith Butler avec Véronique Sanson… Si cette idée de provoquer des rencontres entre artistes de la francophonie restera enracinée dans l’esprit du festival jusqu’à aujourd’hui, le modèle sera voué à changer dès l’année suivante, alors que l’événement se cherche un port d’attache entre septembre et décembre, quelque part entre le Quartier latin de la rue Saint-Denis et ce qui deviendra le Quartier des spectacles. «Ça a pris 5-6 ans avant que les Francos se tiennent officiellement l’été et que leur modèle soit entièrement calqué sur celui du Festival de jazz, ce qui veut dire une grosse programmation en salle et une autre encore plus grosse à l’extérieur. Une fois cette formule adoptée, ça devenait impossible à changer.»

C’est donc dans un milieu de travail assez stable qu’arrive en poste Laurent Saulnier au tournant du millénaire. En tant que responsable de la programmation du festival, il doit s’assurer de rester à l’affût des tendances francophones, peu importe le courant musical. L’une de ses premières grandes réussites: programmer le groupe rock alternatif emblématique Groovy Aardvark un lundi soir en 2002. «Le lundi, il y avait aucun show, c’était la journée de pause du festival. Moi, je trouvais ça plate de casser ce beat-là, alors j’ai soumis l’idée d’avoir une programmation extérieure seulement. Juste pour leur montrer que j’avais raison, j’ai booké Groovy ce soir-là sur le gros stage, question d’aller chercher un public qui était willing de sortir un lundi. Finalement, y’a fait beau, y’a fait chaud, y’a des matantes qui se sont senti bousculées… pis j’ai réussi à prouver mon point!»

Quinze ans plus tard, un seul coup d’œil à la programmation de cette 30e édition suffit pour constater que l’intérêt porté au microcosme rock montréalais a chuté. «Ce n’est plus une musique très forte sur le marché, mais on considère quand même qu’elle a sa place. C’est pour ça qu’on se fait une soirée au Club Soda avec Exterio, Capitaine Révolte et Kamikazi. Mais ça reste une exception», reconnait Saulnier.

Autre style beaucoup moins représenté maintenant qu’à son arrivée en poste: la musique world, qui profitait jadis d’une éclosion dans toute la francophonie. «Le world n’est plus ce qu’il était. Y’a moins d’attrait en français qu’il y en avait. À l’époque, un Salif Keita ou un Alpha Blondy pouvait remplir un Métropolis, ce qui n’est plus le cas.»

Hip-hop et nostalgie

Mais bien au-delà de ce reflet des tendances, la programmation des Francos est bien souvent basée sur les goûts de Saulnier et de son équipe. Très populaire en région dans les 30 dernières années, le country n’a eu que très peu d’écho au sein du festival montréalais, à l’instar du «rock festif» français, un mouvement très populaire mélangeant rock, musique gitane et reggae. «On trouvait pas ça super intéressant comme genre, même si des trucs comme les Hurlements d’Leo ou Sinsemilia pouvaient remplir des salles de 2000 personnes à Paris.»

Au contraire, le hip-hop a trouvé sa place dans les dernières années, notamment grâce à l’instauration d’une scène en grande partie dédiée au genre depuis le milieu des années 2000. «On a beaucoup investi dans le hip-hop parce que, d’abord et avant tout, j’aimais ça. Surtout, on a essayé de grandir en même temps que la scène rap. À partir de 2012, on a commencé à lui laisser plus de place, pis finalement, en 2015, on a mis Koriass sur le gros stage. Le signal était important.»

Et l’évolution est notable. Cette année, ce sont trois spectacles de hip-hop québécois qui sont prévus sur cette grande scène située au coin de Jeanne-Mance et Maisonneuve. Deux ans auparavant, c’était pourtant dans l’incertitude que l’équipe de programmation du festival avait fait confiance à Dead Obies, Loud Lary Ajust, Alaclair Ensemble et Brown pour son spectacle d’ouverture. «Si j’avais écouté l’avis de tout le monde, j’aurais jamais fait ce show-là. C’est moi qui a dû imposer ça. Je pouvais pas expliquer mon choix, mais je pouvais dire:  »faites-moi confiance! »»

Chose certaine, cet instinct a fait son œuvre dans les dernières années. À défaut d’avoir toujours fait mouche, comme en ont témoigné certaines salles à moitié vides/pleines ou certains programmes doubles plus ou moins adaptés, Saulnier et sa bande ont réussi de véritables prouesses. Surtout, ils ont fait preuve d’un don pour éveiller la nostalgie chez les festivaliers, comme en fait foi l’immense retour des B.B. sur la grande scène du festival en 2008. «Y’avait une grande partie du monde qui était sceptique, mais en voyant les filles au bureau qui ont grandi avec ça, j’ai constaté que Les B.B. avaient laissé des marques indélébiles. Je savais que ça allait marcher et que je pouvais me fier à mon impression.»

L’an dernier, c’est le grand retour de Dubmatique qui a marqué les esprits, en plein pour le 20e anniversaire de l’album classique La force de comprendre. Tout comme pour Les B.B., l’engouement généré par ce spectacle aux Francos a permis au groupe de repartir en tournée partout au Québec. «Et cette année, je pense que le même phénomène va se produire avec Marjo», prévoit Saulnier. «Si le show est moindrement bon, y’a quelqu’un qui va la signer et qui va lui faire faire un autre disque. Je pense que Marjo est rendue là.»

L’avènement de la Place des Festivals a évidemment contribué au succès des Francos de Montréal dans les dernières années. Après tout, c’est grâce à sa capacité que le festival a pu battre son record d’assistance en 2010 avec La Compagnie Créole. L’an dernier, l’événement de clôture bigarré regroupant IAM et Les Cowboys fringants a également été un franc succès. «Ce qui était fou de cette soirée-là, c’est qu’il y a pas beaucoup de monde qui est resté du début à la fin. On a vu un paquet de monde partir après IAM ou arriver juste avant Les Cowboys. Y’a eu un gros mouvement de foule, et je pense qu’on a battu notre record d’assistance pour cette raison.»

En cette 30e année, Laurent Saulnier garde ses objectifs réalistes. «On essaie de faire le mieux qu’on peut, qu’on en soit à la 29e ou 30e édition. Là où ça change, c’est seulement dans la perception des gens.»

Conscient des défis qui l’attendent dans les prochaines années, notamment celui de maintenir l’affluence du festival dans une ville «qui est peut-être pas aussi francophone qu’on le pense», Saulnier sait qu’il peut compter sur l’appui soutenu des artistes francophones de partout dans le monde. «Disons qu’on est bien positionné avec tout le monde. On est assez bien vu au sein des scènes rock, hip-hop, folk, chanson… C’est ce travail-là qu’il faut continuer de faire, et c’est en grande partie pour ça qu’on va voir autant de shows durant l’année.»

Bref, la continuité plutôt que le changement: «On veut pas de refonte en profondeur, mais on veut des idées pour présenter les artistes différemment. On veut créer l’événement. Cette année, c’est ce qu’on fait avec un spectacle de Roch Voisine acoustique. Dans son cas, l’événement, c’était pas d’aller dans le plus gros, mais bien dans le plus petit et l’intime, dans quelque chose qu’il n’avait jamais fait encore à Montréal. L’an dernier, avec Klô Pelgag, c’était le contraire. On voulait lui dire qu’elle n’avait pas besoin d’attendre d’avoir 45 ans pis 15 albums avant de faire le Théâtre Maisonneuve. On peut faire ce qu’on veut, mais avec la bonne idée.»

Les Francos de Montréal – du 8 au 17 juin 

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