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10 ans de WordUP! Battles, la compétition qui a transformé le rap québ
Musique

10 ans de WordUP! Battles, la compétition qui a transformé le rap québ

Il y a 10 ans, les WordUP! Battles s’apprêtaient à changer le cours de l’histoire du hip-hop québécois. Retour sur le phénomène, en compagnie du cofondateur FiligraNn.

Été 2009, Sino Shop. Une centaine de personnes sont invitées dans cette boutique et galerie d’art urbain montréalaise pour la première édition de ce qui deviendra un événement emblématique de la scène rap. Ce jour-là, on a droit à des duels devenus historiques entre Maybe Watson et Obia le chef, Koriass et P.Dox, Slutwon et un certain LoudMouth (maintenant Loud), sans oublier un massacre en règle du vétéran C-Drik contre un Dirt Diggler plus nerveux que nerveux. Quelques semaines après, ces joutes d’insultes verbales a capella allaient être publiées sur YouTube, et certaines atteindront rapidement le cap des 10 000 vues, un seuil très impressionnant pour l’époque.

En amont, le vidéaste Jo Le Zef et le rappeur FiligraNn avaient finement orchestré leur plan d’action. Omniprésent sur le forum du site Hiphopfranco.com, qui regroupait alors plus de 100 000 membres, ce dernier constatait depuis un moment déjà l’enthousiasme grandissant de ses amis et connaissances virtuelles pour le battle rap en ligne. Le tournoi Marche à la mort, qui prenait place annuellement sur cette même plateforme, l’avait d’ailleurs révélé comme l’un des artistes les plus en vue de la relève rap locale. «Y’avait quelque chose de fort qui se passait à ce moment-là. Je me disais que toute cette gang-là serait peut-être down de se prêter à une compétition en personne plutôt que juste sur internet», indique FiligraNn.

À l’époque, la compétition de freestyles battles 11check tenait ponctuellement des événements à Montréal. Quelques années avant, la Ligue d’improvisation hip-hop du Québec (LIHQ), parrainée par Loco Locass, avait également obtenu un beau succès dans la métropole. Toutefois, aucune initiative n’avait encore privilégié un format de battle a capella avec des textes préparés d’avance. Aux États-Unis, la ligue Grind Time obtenait pourtant un franc succès avec cette formule, à l’instar de la ligue torontoise King of the Dot Entertainment (KOTD). «C’est Monk.E (son collègue du collectif K6A) qui m’a montré pour la première fois une vidéo de Grind Time sur le coin d’une table. Ça a complètement blow mon mind! Je voyais tout le potentiel que ce format-là pouvait avoir au Québec. Et de le faire en a capella plutôt que sur un beat comme dans 8 Mile, par exemple, je trouvais ça très real, authentique. Ça rejoignait le côté pur et basic du hip-hop, une culture qui se targue souvent de rester underground, très près de ses racines.»

FiligraNn active donc son réseau de contacts afin de créer le pendant québécois de ces ligues déjà bien implantées, allant jusqu’à enjoindre les membres de la communauté de Hiphopfranco.com à trouver le nom de cette future initiative. Un consensus se forme autour de l’expression «Word Up», argot fortement associé à la culture hip-hop, qui cimente un accord, une reconnaissance ou une approbation entre deux personnes. 

Dès la première édition, la ligue est donc accueillie à bras ouverts par la communauté qui l’a vue éclore, et FiligraNn en est le premier surpris. «Y’avait toujours un vibe très acide sur les forums. Tout le monde se critiquait constamment, et j’avais un peu peur que ce soit reçu tièdement. Je me disais, par exemple, que les gens allaient chialer sur le fait que les textes étaient écrits et pas improvisés. Mais non, bien au contraire, ça a été super bien reçu. Ça nous a dépassés à quel point ça levait vite…»

Deux autres éditions ont lieu d’ici la fin 2009, et de nouveaux visages prennent leur place, notamment Jam et Osti One (du K6A), Freddy Gruesum ainsi que Joe RCA et Snail Kid, futurs Dead Obies. En 2010, la quatrième édition s’amène au Bain Mathieu, avant de se transporter au Club Soda, où se produit pour une première fois Yes Mccan

Bref, en deux ans, l’événement passe de phénomène underground prenant place dans un tout petit local commercial du Centre-Sud à un événement majeur du hip-hop, présenté dans une salle de spectacle renommée à la capacité de près de 1000 personnes. Et, sur YouTube, les records se comptent maintenant en six chiffres plutôt qu’en cinq…

«Je crois que ce qui explique ça, c’est l’effet de nouveauté. D’avoir des vidéos avec des rounds très courts, des propos qui frappent, des punch lines qui s’enchainent, ça rendait le rap d’ici super accessible. Et, aussi, ça permettait de voir les rappeurs dans un autre contexte que dans celui de leurs clips. Tu les voyais de façon plus raw, plus pure.»

Devant un tel engouement, les deux fondateurs doivent maintenir le cap, et cela passe en grande partie par le développement d’une relève. De là naît la première édition du WordUP! Hors-concours, qui fera ensuite place à la branche WordUP! Auditions. «La demande était trop forte, on n’avait pas le choix. La plupart des gros joueurs qu’on avait au début décrochaient, donc ça laissait de la place pour de nouveaux joueurs. Mais, on pouvait pas leur donner en partant leur chance dans les gros événements. Fallait trouver un outil pour trier.»

Multiplication des plateformes

La soudaine popularité des WUB entraîne la création de quelques autres ligues à travers la province, notamment le Plan B3, les Drum-On Battles, 07 Battles et DMS Battle Ring. Des nouvelles que FiligraNn accueille plutôt bien : «Tout ça a été fait dans un esprit de collaboration plutôt que de compétition. On s’entendait assez bien entre organisateurs. Ça a créé une grosse communauté de battle rap.»

Et le mot se passe également de l’autre côté de l’Atlantique. Créée en décembre 2010 par Dony S, la ligue Rap Contenders prend une forme a capella similaire et devient aussi un phénomène d’envergure en France, révélant notamment Gaiden, Jazzy Bazz, Alpha Wann et Nekfeu. Ces deux derniers viennent d’ailleurs croiser le feu contre deux figures respectés du battle rap d’ici, Jam et P.Dox, lors d’un duel maintenant mythique présenté au Café Chaos en 2011. «Ça a créé des ponts avec la scène rap française, avec laquelle on n’avait peu de liens avant. Et, même avant ça, j’ai constaté que plusieurs Français avaient découvert l’oeuvre des rappeurs d’ici par l’entremise de leurs premiers battles. Un peu comme si les WUB agissaient comme porte d’entrée pour la musique des artistes.»

Avec les années, la situation a toutefois changé. Devenu une communauté à part entière, le battle rap québécois a fini par former ses propres artistes, et la plupart de ceux qui sont très actifs au sein des WUB ne sont pas très présents sur la scène musicale, qu’on pense à VK, Franko Bucci, Vrock, Faktual et Krome. Comme dans une ligue de boxe, une ceinture est également en jeu à chaque événement du WordUP! X, nouvelle initiative développée l’an dernier par FiligraNn.

En résulte un mouvement un peu plus hermétique qu’à ses débuts, mais non moins foisonnant et fourmillant. Un seul coup d’oeil au groupe de discussion Facebook WordUP! SpeakUp!, qui contient plus de 2500 membres, permet de constater la vitalité du mouvement. «Ça a vraiment remplacé le forum comme outil de communication. Et, personnellement, j’aime mieux ça, car il y a pas d’anonymat. Ça permet un échange plus sain.»

Le respect est au centre des valeurs prônées par FiligraNn depuis les tout débuts de son initiative. Si, sur scène, les blagues de mère, de pédophilie, d’homosexualité et de blonde ont parfois eu la cote, sans oublier un épisode d’entartage visant Jeune Chilly Chill et un autre plus disgracieux ayant opposé physiquement Franko Bucci et Freddy Gruesum,  le cofondateur a tenté à maintes reprises de renverser la vapeur en sensibilisant les participants et le public. «Y’a un paradoxe là-dedans : on veut défendre la liberté d’expression au maximum, mais en même temps, je sens que c’est ma responsabilité de réguler cette liberté-là quand je trouve qu’elle est à la limite de l’acceptable. Pour en arriver là, je dois avoir de constantes discussions avec les participants. J’ai également fait des vidéos où j’ai pris position contre l’homophobie, le sexisme, la violence et le racisme dans les battles. Je dois aussi sensibiliser les gens en leur rappelant que les WUB, c’est une mise en scène et que, dans un contexte d’entertainment, les jokes déplacées peuvent avoir leur place. On vit un peu le même struggle que les humoristes en fait.»

Les liens entre les deux milieux se sont d’ailleurs fortifiés depuis l’alliance entre WUB et le Zoofest, qui a donné lieu à des joutes a capella entre rappeurs et humoristes durant le festival. Plus que jamais, la communauté WUB sort du milieu hip-hop qui l’a vu naître pour se créer sa propre culture, ses propres codes, ses propres figures. «La toile de rencontres qui s’est tissée en 10 ans d’événements est vraiment impressionnante. Y’a des gens qui sont devenus en couple, des amitiés qui se sont formés, des tracks qui se sont planifiées… Y’a même des groupes qui se sont formés comme les Dead Obies! Ça donne un gros réseau de solidarité avec un esprit de camaraderie vraiment fort.»

Et tout ça, ne l’oublions pas, dans un cadre qui favorise les insultes et les coups bas. «Le battle rap, c’est pareil comme les combats extrêmes ou la lutte. Le combat, c’est pas une excuse pour rentrer dans l’autre et lui faire mal, mais bien une représentation métaphorique pour se dépasser soi-même.»

WordUP! – 15e édition (avec Raccoon, Freddy Gruesum, Krome, Faktual, ParkaOne, Skywakka, Franko Bucci, CZA, Woodman, Dirty Chris, VK, VRock, Coco Belliveau et Marie Vans) – Bain Mathieu (Montréal), 16 novembre (19h)

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