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Quand Marie-Pierre Arthur joue de la musique pour vrai
Musique

Quand Marie-Pierre Arthur joue de la musique pour vrai

C’est la crise de la quarantaine qui a poussé Marie-Pierre Arthur à sortir de sa zone de confort sur Des feux pour voir, son quatrième album. Elle nous parle de cette période embrouillée de sa vie, autour d’un thé. 

Marie-Pierre Arthur nous reçoit dans son «espace de création», un grand appartement situé au deuxième étage de son bloc dans Hochelaga. Même si l’endroit brille de propreté et ressemble davantage à un Airbnb qu’à un local de pratique, l’autrice-compositrice-interprète nous assure que la réalité était tout autre il y a quelque temps. «On a tapé pis on a post-prodé ici pendant des mois. On a enregistré les basics dans plusieurs studios à Montréal, mais j’avais envie de peaufiner ça, de brasser les cartes le plus longtemps possible ici. J’avais pas envie d’être pognée avec ce que j’avais enregistré. Y’a des tounes qui ont eu 4 ou 5 versions.»

Debout dans sa cuisine, Arthur nous propose de se joindre à elle pour déguster un thé, offre que nous déclinons poliment au profit d’un excellent verre d’eau. «Moi, je vais y aller avec le sérénité», nous informe-t-elle, avant de s’assoir.

Didier Charette

Semblant incarner son tempérament calme et très posé des dernières minutes, ce choix d’infusion n’a toutefois pas grand-chose à voir avec celui qui l’habitait il y a un peu plus de deux ans, lorsqu’elle a commencé, sans trop savoir où elle s’en allait, la création de cet album, son plus complexe et probablement plus ambitieux à ce jour.

«Au début, c’était censé ressembler à quelque chose de plus punk, de plus intense, de plus magané. Je voulais faire un album en band avec Samuel Joly et Nicolas Basque», explique-t-elle, ajoutant que seule Les nuages tombent a été rescapée de ces sessions. «Mais bon, on avait tellement de compos différentes que y’a fallu changer de plan. Ça aurait pas rendu justice aux chansons de garder uniquement la formule trio.»

Composé de huit chansons «qui se ressemblent pas pantoute», Des feux pour voir a peu en commun avec Si l’aurore, troisième album à la direction musicale plus alignée, quelque part entre pop et blue-eyed soul. À défaut d’être uniforme dans ses influences, qui ratissent du funk au grunge en passant par le folk et le new wave, ce quatrième opus s’avère cohérent dans son désir d’exploration. C’est d’ailleurs ce qui relie les chansons les unes aux autres : cette volonté de tout créer à partir de zéro plutôt que d’avoir déjà un plan plus ou moins précis en tête, comme c’était le cas sur ses trois autres albums.

«Pour la première fois, j’avais l’impression de jouer de la musique pour vrai, sans que le but ce soit de la pratiquer juste pour aller l’enregistrer. Je trouve ça épouvantable d’avoir vécu ça pour la première fois à 38-39 ans! Cette sensation-là de jam, d’improvisation à trois, ça a énormément teinté l’album, et ça m’a fait découvrir plein de choses sur moi. J’ai découvert que je pouvais travailler autrement, que je pouvais élargir les dynamiques. Après 10 ans à entretenir mes vieilles habitudes, ça m’a rassurée.»

Après avoir jammé avec Joly et Basque pendant près d’un an, Arthur a de nouveau fait appel à son copain de vie François Lafontaine. Le (quasi) légendaire claviériste de Karkwa a ainsi donné une nouvelle impulsion à la création, en signant ou cosignant la musique de sept des huit chansons de l’album. Et, encore une fois, c’est en formule trio (avec lui et Sam Joly) que la chanteuse et bassiste a poursuivi ses sessions. Après le «rock magané» des premières explorations, place à un son «plus produit», mais tout aussi audacieux. «Frank et moi, on avait des influences 90s assez fortes à ce moment-là, et ça se sent dans les voicings de guit ou les punchs de brass à la Prince sur Dans tes rêves. C’était un peu comme si je retombais dans mon adolescence. Ensuite, on a commencé à peaufiner les pistes de voix. On avait pas les moyens des grosses prods à la Billie Eilish, mais on a pris du vrai temps pour arriver à nos fins. On voulait un album de traitement vocal, quelque chose de très travaillé, mais qui sonne super naturel.»

Arthur a aussi cherché à «élargir les dynamiques» par rapport aux textes. Habituée de travailler avec sa bonne amie Gaële Tavernier, autrice-compositrice-interprète qui a contribué à la majeure partie des chansons de sa discographie, elle a opté pour une formule trio sur Les nuages tombent et Dans tes rêves, coécrites avec l’artiste multidisiciplinaire Émilie Laforest, ainsi que sur Les nuits entières, coécrite avec Laurence Nerbonne. «Gaële et moi, on se connait tellement qu’on ne se surprend presque plus, donc d’ajouter du monde dans la création, ça nous a ouvert les horizons. Laurence, par exemple, elle a un phrasé vraiment plus rythmé que nous. Ça a dynamisé la mélodie des Nuits entières, qui était assez lente. Elle propose aussi des choses plus crues. »

Didier Charette

Et cette poésie plus directe résonne sur l’ensemble de Des feux pour voir, tout particulièrement sur La guerre, en ouverture. «J’ai peur, j’ai peur, j’ai peur pour toi / Jamais je croyais que tu irais là», y chante Marie-Pierre Arthur, s’adressant franchement à quelqu’un qu’on devine assez près d’elle. «J’ai côtoyé beaucoup de relations malsaines. J’ai été témoin de situations précises qui ont engendré des conséquences irréversibles et qui ont carrément changé le cours d’une relation. J’ai voulu parler de ça, tout en gardant l’anonymat des gens, car après tout, ça leur appartient. Et, de toute façon, le but, c’est pas de raconter une histoire précise. Y’a jamais rien d’anecdotique dans mes chansons, car je parle de mes émotions face à une situation plutôt que de la situation en elle-même. Après ça, les gens peuvent interpréter les textes comme ils veulent. Ils peuvent associer ça à ce qu’ils vivent à l’instant présent… Genre leur enfant qui les fait chier.»

Sur Faux, c’est à elle-même que Marie-Pierre Arthur s’adresse. «Je ne reconnais plus rien / À la croisée de mes chemins», confie-t-elle. «Ça remonte au tout début de la conception de l’album. J’étais pas dans une bonne période de ma vie pantoute. Je savais pas où m’en aller. J’ai même pensé à arrêter la musique! Je savais plus comment vibrer, quoi faire de plus. J’ai un enfant, une maison, le même chum depuis longtemps… Bref, avoir 40 ans! Je me suis demandé comment m’enligner pour que ce que je vis soit aussi vibrant qu’avant, même si c’est pus nouveau. J’ai finalement décidé d’avancer pareil, de laisser des traces, même si je savais pas où je m’en allais. »

Didier Charette

Des feux pour voir est donc le témoignage d’une artiste à la croisée de ses chemins qui, en pleine crise existentielle, a fait le vide en revenant à une forme de création plus épurée. «Et c’était même pas un choix d’aller dans cette direction-là», nuance-t-elle. «Je suis rarement du genre à trouver des solutions à mes problèmes. J’ai pas ce talent-là. Mais je constate bien que la vie m’apporte tout le temps de quoi pareil, en venant réparer la chnoute dans laquelle j’étais.»

Des circonstances qui ne sont pas sans rappeler celles qui, il y a maintenant plus d’une décennie, l’ont menées à enregistrer un premier album solo après des années à douter de son potentiel, alors qu’elle accumulait les contrats de choriste et de bassiste sans grandes ambitions. «En fait, je me suis senti comme un premier album», admet-elle. «C’est la preuve que la musique est totalement teintée de qui on est quand on la fait. Pas besoin de la conceptualiser.»

Des feux pour voir – disponible le 24 janvier

En spectacle le 14 mars à l’Impérial Bell (Québec) et le 18 juin au Club Soda (Montréal)

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