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Le Gala Dynastie ou l'importance de récompenser les artistes noirs
Cinéma

Le Gala Dynastie ou l’importance de récompenser les artistes noirs

À quelques jours du Gala Dynastie, qui souligne annuellement l’excellence de la communauté noire québécoise, le Voir a réuni au Ti-Agrikol la réalisatrice Miryam Charles, l’humoriste Richardson Zéphir, l’autrice-compositrice-interprète Dominique Fils-Aimé et le rappeur Lost, tous et toutes nommés cette année. On en a profité pour aborder les questions de la discrimination raciale dans l’art, du manque de diversité et de l’importance d’en faire à sa tête pour percer au Québec. 

VOIR : Le Gala Dynastie gagne constamment en crédibilité depuis sa création, il y a trois ans. Quelle importance attribuez-vous à cette cérémonie?

Richardson Zéphir : C’est une bonne initiative car c’est un point de rencontre pour les artistes de la communauté. Ça montre que c’est à nous de créer nos propres opportunités, de créer notre travail et notre scène culturelle.

Dominique Fils-Aimé : Le gala s’inscrit dans la même mission que celle du Mois de l’histoire des Noirs, c’est-à-dire de souligner ce qui se passe dans nos communautés sous-représentées. C’est une façon de nous dire : «Lâche pas, on est avec toi!»

Lost : C’est valorisant de sentir que le fruit de nos efforts est reconnu. C’est autant important pour les artistes que pour ceux qui nous écoutent.

Miryam Charles : Pour moi, juste le fait d’être nommée, c’est une reconnaissance merveilleuse. Et, en plus, le gala va me permettre de rencontrer des artistes de plein de milieux différents. Pour quelqu’un qui ne sors pas beaucoup comme moi, c’est primordial.

À votre avis, est-ce que Dynastie vient combler un vide? Dans vos domaines respectifs, est-ce que les galas laissent une place assez importante aux artistes noirs? On peut peut-être commencer par toi, Dominique, vu que tu as gagné un Félix l’automne dernier…

D.F.A. : Oui, j’en ai gagné un, mais c’est rare! Même chose pour le titre de Révélation Radio-Canada. J’ai été la première femme noire ever à être nommée pour la catégorie jazz! Donc, oui, d’une certaine façon, Dynastie vient contrebalancer ça. Idéalement, j’aimerais habiter dans un monde où on aurait notre place à Dynastie, mais aussi dans les autres galas. J’aimerais que, dans quelques générations, les gens se demandent pourquoi Dynastie existe encore et qu’on se rappelle que c’est parce qu’à une certaine époque, les Noirs n’étaient pas assez présents culturellement.

Dominique Fils-Aimée Photo par Sarah-Jane Faustin

R.Z. : Quand j’ai commencé à faire de l’humour, je trouvais ça cool qu’un gala comme Les Olivier existe. Aujourd’hui, je m’en fous un peu. L’appréciation de mes pairs à Dynastie, c’est encore plus inestimable.

Irais-tu jusqu’à dire qu’il y a de la discrimination aux Olivier ou dans les autres galas?

R.Z. : Je sais pas… Il y a quatre ou cinq ans, j’aurais eu tendance à émettre ce genre d’hypothèse, mais là, je suis passé à autre chose. Je ne veux plus crier à la discrimination, car ça m’amène de mauvaises émotions. Je préfère faire mon travail et représenter le plus possible ma communauté à travers mon art.

Tu es un peu du même avis, Lost, je crois?

L : Oui. Avec mon collectif (5sang14), on a toujours été très motivés et on n’a jamais réfléchi à la question des galas. Mais, récemment, j’ai été approché par un autre gala (que Dynastie) et j’ai vu que le processus de sélection était très différent…

Tu parles de l’ADISQ?

L : Genre… Il y a beaucoup d’éléments et de détails qui sont difficiles à saisir. La règlementation est très différente pour les artistes indépendants, et ça complique les choses.

Qu’en est-il de Québec Cinéma, Myriam? Y as-tu déjà été récompensée pour tes courts métrages?

M.C. : Jamais, mais j’ai déjà gagné des prix aux Rendez-vous du cinéma québécois (RVCQ) par contre. Dans tous les cas, comme je dis souvent,y’a pas grand-chose qui m’arrête, discrimination ou pas. Même si je vis parfois de la discrimination dans mon métier, à l’épicerie ou à la banque, je continue d’avancer. Le cinéma, c’est un milieu très bienveillant. On parle beaucoup, beaucoup de diversité, mais y’a pas vraiment d’actions concrètes. Je suis allée dans un festival à Miami dernièrement, et il y a un documentaire qui portait sur les panels et les discussions des années 1980 dans le milieu du cinéma. Et ce qui en ressortait, c’est qu’on a encore les mêmes discussions maintenant! (rires) Les choses changent, mais très, très lentement.

En humour, est-ce qu’on parle de ces enjeux de diversité? Si oui, est-ce que les retombées sont assez grandes?

R.Z. : Pas vraiment. On n’a pas le choix de faire les choses nous-mêmes. Les humoristes noir.e.s qui fonctionnent en ce moment, comme Aba & Preach, Dolino et Garihanna Jean-Louis, ce sont des self-made-man/woman. Quand j’ai commencé, je suis allé voir toutes les boîtes de production québécoises et personne ne voulait travailler avec moi. On me disait que je ne pourrais pas vendre de billets à l’extérieur de Montréal… En fin de compte, tout ça a été bénéfique. Je fais tout tout seul, et c’est plus lucratif.

L’autoproduction est donc la manière la plus efficace pour faire sa place?

L : Pour moi, oui. En tant qu’indépendant, on apprend plus aussi, tant au niveau de la réalisation que du studio, de la comptabilité et du marketing. On apprend la polyvalence, et ça nous permet de développer des contacts plus directs avec les gens de l’industrie que si on était pris en charge (par un label).

Lost Photo par Sarah-Jane Faustin

Ça doit résonner aussi chez toi, Dominique? Même si tu as signé avec un label (Ensoul Recordings), tu as tracé ton chemin comme une artiste indépendante.

D.F.A. : Oui, j’ai tout fait toute seule. Jusqu’à ce qu’un ami de longue date me dise : «Je suis tanné qu’aucun label ne se manifeste pour t’avoir, donc je vais t’en créer un!» Encore là, la clé, c’est le travail. C’est difficile pour tout le monde dans le domaine artistique et, pour nous, artistes issus de la diversité, on a parfois un ou deux challenges de plus qui s’ajoutent. Mais c’est pas ça qui va nous arrêter. Dernièrement, je me suis fait dire par une amie : «Ha! Mais tu peux faire ce showcase-là, y’a pas de Noirs-là!» Pour moi, au contraire, c’est une raison de plus pour que je m’essaie. Les gens doivent arrêter de s’apitoyer sur leur sort et foncer. Oui, y’a des moments où tu vas brailler dans ton lit, mais le lendemain, tu te lèves et tu fais ce que tu as à faire.

Est-ce qu’il y a beaucoup de chanteuses et musiciennes noires sur la scène jazz québécoise actuellement?

D.F.A.: Oui, il y en a plein, mais comme c’est le cas dans toutes les disciplines artistiques, les gens ne les voient pas. Dans l’industrie et les médias, il y a des cliques qui valorisent leurs amitiés, leurs connexions. Et c’est justement pour ça que Dynastie a un rôle primordial, car il permet de créer un autre network, une autre clique plus inclusive, qui donne une chance aux gens qui sont oubliés par les autres cliques.

Est-ce que cette notion de cliques s’applique aussi au rap? Il y a énormément de rappeurs afro-québécois, mais vraiment peu qui ont une visibilité médiatique digne de ce nom…

L : C’est un très grand problème. On attribue le rap québécois à une catégorie de personnes, et on attribue le street rap à une autre catégorie de personnes. Et malheureusement, y’a juste la première catégorie qui est mise de l’avant. Les gens (de la deuxième catégorie) vont ensuite se demander s’ils ne devraient pas changer leur style et entrer dans le moule pour enfin avoir une bonne visibilité…

Tu crois que ça pourrait marcher dans ton cas?

L : Non. Moi je crois seulement au bruit. Et c’est grâce à ce bruit qu’on entend parler de moi, même si c’est beaucoup moins que les autres…

En humour, est-ce que la diversité prend sa place? Ça me semble un milieu encore très blanc…

R.Z. : Depuis deux ans, ça commence. Je pense notamment à la troupe des Bad Boys du rire, qui ont créé leur plateforme pour des artistes qui avaient nulle part où aller jouer. Sinon, pendant des années, j’ai organisé des shows ethniques au Zoofest et, dernièrement, je me suis monté ma petite boîte de production et je suis en train de me partir une ligue d’impro inclusive. J’ai du plaisir à tout monter ça par moi-même plutôt que d’attendre après je sais pas qui, en regardant les autres organiser des trucs cools. J’ai pas le choix de faire ça, si je veux pas me retrouver à emballer des carottes chez Maxi.

Richardson Zéphir Photo par Sarah-Jane Faustin

Est-ce qu’il devrait y avoir des mesures concrètes pour favoriser la diversité? Est-ce qu’on devrait s’inspirer de SODEC et Téléfilm Canada qui ont proposé des plans d’action pour atteindre la parité dans l’octroi de leurs subventions?

D.F.A. : Idéalement, oui, mais de manière temporaire. Le but serait d’envoyer un message qui dit : «OK, vous êtes clairement sous-représentés, donc on va mettre des sous en place pour changer la situation.» Et il faudrait que ce financement-là s’inscrive dans un concept plus global. Ça devrait pas être une façon pour le gouvernement de se déculpabiliser comme ceux qui donnent de l’argent dans le temps des Fêtes, mais qui crachent sur les gens le reste de l’année…

En tant que rare femme noire à avoir obtenu une subvention pour un long métrage de la part des deux paliers gouvernementaux, que penses-tu de cette idée de «subvention temporaire», Myriam?

M.C. : C’est une bonne idée. Et ça nous permettrait de montrer aux producteurs qu’on est talentueux et que, nous aussi, on peut faire des belles choses. Leur excuse actuellement, c’est que c’est risqué de nous donner du financement. Mais une fois que tout sera plus équilibré, ils n’en auront plus, d’excuses.

R.Z. : Plus on aura notre chance, plus les jeunes vont nous voir faire et plus ils auront de chance d’avoir envie de le faire aussi. Toute la question de la représentation est essentielle ici. Si je n’avais pas vu Anthony Kavanagh sur scène quand j’étais jeune, jamais je n’aurais choisi ce métier.

Comment cela pourrait se décliner dans l’industrie de l’humour?

R.Z. : Les boîtes de production ont des subventions et les festivals aussi, donc on pourrait commencer (par leur imposer des programmes ou subventions favorisant la diversité).

On pourrait imaginer la même chose dans le milieu du spectacle? Un système de quota de diversité dans les festivals, par exemple?

L : Question complexe… Le problème avec les quotas, c’est que, des fois, ça peut te forcer à mettre quelqu’un qui est pas forcément bon sur le line-up. Si y’a deux Noirs, deux Blancs, trois Chinois et que y’a pas de Paki, mais qu’il doit en avoir un, on va devoir en trouver un, même s’il est pas bon. Ça a pas de sens selon moi.

M.C. : En même temps, si on va dans cette optique-là, je dois dire que j’ai vu plein de films pas bons réalisés par des Blancs et que ces cinéastes refont constamment des films. Nous aussi, on a le droit à l’erreur…

L : C’est pour ça que je suis pas en train de chercher un système ou untel va être valorisé au détriment d’un autre. Au contraire, je cherche un système où tous les gens qui vont avoir de la visibilité vont être bons, peu importe leurs origines. Je suis conscient que la situation est loin d’être optimale, mais à mon avis, ça ne sert à rien non plus d’aller chercher n’importe qui juste pour remplir des quotas.

Miryam Charles Photo par Sarah-Jane Faustin

Quelles solutions vois-tu alors?

L : L’enjeu que je vois, c’est qu’en ce moment, dans l’industrie, les choses sont faites d’une façon précise et qu’elles nécessitent beaucoup de connaissances. Le problème, c’est que, d’où je viens, on ne les a pas, ces connaissances… Heureusement, au stade où j’en suis, j’ai pu finalement parler à des gens qui ont des réponses à mes questions, notamment sur la possibilité des subventions en tant qu’artiste indépendant.

Devrait-il alors y avoir des formations gratuites données par des organismes pour les jeunes rappeurs ou musiciens issus des communautés?

L : Ce serait déjà ça, oui. Ou, même, juste un site web clair pour comprendre la réalité des subventions.

R.Z. : Il y a déjà des organismes qui aident comme Diversité Artistique Montréal (organisme ayant pour mission de «promouvoir l’inclusion et l’équité culturelle en accompagnant les artistes immigrant·e·s et racisé·e·s de toute discipline dans le développement de leur carrière»). J’y vais chaque année pour la formation sur les demandes de subvention. Ils organisent aussi plein d’autres journées de formation, des piqueniques, des activités, du mentorat… Tout ça existe, mais le problème, c’est les jeunes ne le savent pas. Je m’en rends compte dès que je sors de mon quartier pour aller les voir dans les maisons des jeunes. Ils sont convaincus que les arts, ce n’est pas pour eux, que c’est inaccessible. La raison principale de cette incompréhension-là, c’est la représentation. Ils ne voient pas assez de gens qui leur ressemblent à la télé. Toi, Lost, y’a sûrement des jeunes qui te regardent et qui ont envie de rapper à cause de toi, non?

L : Oui, mais justement, j’ai réussi à me faire voir sans jamais même avoir été mis de l’avant par un organisme. Je suis le parfait exemple de quelqu’un qui a tracé son chemin. Un chemin qui m’apparait accessible à tout le monde.

D.F.A. : Mais c’est pas tout le monde qui est hustler comme toi, Lost… C’est une question de mentalité.

R.Z. : Ouais, you’re one of a kind…

L : Peut-être que c’est vrai… Personnellement, j’ai dû mal à accepter certaines choses. On a tellement eu de bâtons dans les roues dans notre parcours, mais on a continué de travailler et de travailler. Et c’est ce à quoi je crois plus que tout, le travail. Cela dit, je suis conscient qu’il y a une discrimination, un blocus par rapport à notre communauté dans plusieurs sphères, que ce soit à la radio ou à la télé, mais je suis conscient qu’il y a aussi des exemples de réussite. Pourquoi il y en a moins? Je ne sais pas, mais je sais qu’à force de tourner trop autour de cette question, de trop s’attarder aux problèmes, on peut finir par rater sa chance.

Photo Sarah-Jane Faustin

D.F.A. : Tout le monde doit travailler pour arriver à ses fins, mais s’il pouvait y avoir des petits éléments pour aider les gens qui ont moins de confiance (que nous), ce serait bien. Une chose qui nous rassemble les quatre, c’est qu’on est des gens têtus, mais on ne peut pas s’attendre à ce que seuls les gens têtus aient le droit de réussir. Le système doit être là pour soutenir les artistes avec d’autres types de personnalités, d’autres backgrounds émotionnels. Ça va permettre à une autre sorte de diversité de prendre sa place, pas juste celle qui kicke constamment des portes.

M.C. : Oui, car ça a un prix ça, de constamment être têtue, de se battre tout le temps. C’est de l’énergie qu’on dépense et qu’on pourrait mettre ailleurs. En fin de compte, c’est la santé mentale qui écope de tout ça.

L : Je vous rejoins là-dessus.

D.F.A : C’est important de permettre aux artistes de grandir, car si on choisit constamment de mettre de l’avant juste les meilleurs, personne n’aura la chance de grandir et d’arriver au meilleur de lui-même. Personne n’est instantanément bon. Et tout le monde mérite de pouvoir se faire remarquer.

Photo Sarah-Jane Faustin

Gala Dynastie 2020 – Théâtre Maisonneuve (Montréal), 1er mars (19h30)

MISE À JOUR 02/03/2020 

Voici la liste des gagnants de l’édition 2020 du Gala Dynastie :

Personnalité sportive de l’année : Chris Boucher
Artiste s’étant illustré à l’international : Pierre Kwenders
Personnalité radio francophone de l’année : Nicolas Ouellet
Personnalité radio anglophone de l’année : Nikki Balch
Personnalité télé francophone de l’année : Mélissa François
Personnalité télé anglophone de l’année : Maya Johnson
Actrice de l’année : Mélissa Bédard
Comédienne de l’année : Mireille Métellus
Artiste francophone de l’année : Lost
Artiste anglophone de l’année : Naya Ali
Réalisateur de l’année : Jorge Camarotti
Humoriste de l’année : Aba & Preach
Artiste musique du monde de l’année : Djely Tapa
Choix du public : Garihanna Jean-Louis
Prix Impact Dynastie : Bad Boys du Rire
Grand Prix Dynastie : Rickey Daley

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