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Sigur Rós : tout simplement renversant
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Sigur Rós : tout simplement renversant

– Concert de Sigur Rós à la salle Wilfrid-Pelletier –

Sigur Rós
Sigur Rós

Certains groupes marquent des générations. Il y a eu les Beatles avec les années 60, The Police avec les années 80 et, à plus petite échelle, Sigur Rós avec les années 2000.

Sigur Rós : une musique intemporelle

Les 30-31 mai au soir, le trio islandais se produisait à la salle Wilfrid Pelletier de la Place des Arts. Cette soirée-là, plusieurs pièces au programme provenaient de l’album (), sorti en 2002. Après avoir vu la performance de mercredi soir, il n’y a pas de doute qu’on écoutera encore cette musique dans quinze autres années.

Le « son Sigur Rós »

Qu’on pense aux arrangements de Kjartan, ancien membre du groupe, au jeu de batterie de Orri, à la basse rock musclée de Georg, la voix de fausset de Jónsi de même que les sons qu’il arrache à sa guitare d’un coup d’archet, et l’on trouvera les signatures sonores de ce groupe de post-rock avant-gardiste. Le « son Sigur Rós », c’est la façon unique qu’a trouvée la formation pour susciter des émotions profondément enfouies en nous, entre beauté insoutenable et mélancolie ravageuse.

Á : une nouvelle pièce prometteuse

20h18 dans la salle Wilfrid-Pelletier, et on sait qu’une tempête se prépare. De la musique ambient ténébreuse fait gronder les haut-parleurs pendant que des projections moirées se déplacent sur des écrans à l’arrière-scène. Un filet de lumière éclaire les épaules du batteur Orri et les deux autres membres du trio le rejoignent sur scène. Ils entament Á, une nouvelle pièce qui devrait apparaître sur leur prochain album. Celle-ci comporte tous les éléments qui ont fait la renommée du groupe. Sur fond de percussions profondes, Jónsi étale des nappes sonores avec sa guitare pendant qu’il nous transperce de sa voix d’ange. Dans la salle, un silence de mort s’est abattu sur les spectateurs.

Ekki Mukk

Quelques craquements crépitent dans les haut-parleurs, puis des voix juvéniles, comme une comptine pour enfants jouée sur un vieux tourne-disque. C’est lors de la pièce Ekki Mukk de l’album « Valtari » qu’on remarque les jeux de lumière très élaborés. Des feux follets apparaissent sur tous les murs de la salle, baignant l’auditoire dans la lumière.

Glósóli

Le groupe enchaîne directement avec Glósóli. Sorti en 2005, il s’agissait d’un de ses premiers hits. Le public acclame chaudement l’apothéose finale de la pièce, et on sent que le concert vient réellement de commencer. Toutefois, on ne peut s’empêcher de remarquer des difficultés de la part de Jónsi. À plusieurs reprises durant la pièce (et durant le concert), il s’arrête abruptement de chanter, donnant l’impression que sa voix manque. Le crescendo de Glósóli, d’habitude cathartique, est moins enveloppant en concert.

Concert de Sigur Rós en 2013
Concert de Sigur Rós en 2013
Untitled 6 (E-Bow) et Untitled 7 (Dauðalagið)

Dans cette pièce, Orri bat la mesure d’un rythme solennel et grave tandis que les notes de basse sont entretenues avec un archet électronique (nommé EBow). Dans chacune de ses notes, Jónsi verse une tristesse qui paraît sans fin, et nous touchons alors à cette émotion renversante que le groupe sait si bien soulever.

Ne faisant pas de demi-mesure dans le romantisme, le trio se permet de jouer Dauðalagið, mot islandais signifiant The Death Song. Chaque coup asséné par le batteur est appuyé par des éclairs de lumière aveuglante, donnant l’effet d’un coup de tonnerre, comme si les baguettes d’Orri étaient en réalité deux marteaux de Thor. Jonsi achève ce chant funèbre d’une voix rauque, poussant ses dernières notes comme s’il était à bout de souffle.

UNE première FIN TOUT EN DOUCEUR

Des acclamations fusent dans la salle lorsque les premières notes de Fljótavík sont jouées au piano. Cette jolie ballade est une belle transition vers deux nouvelles pièces, Niður et Varð. Si la première semble n’être qu’un bel intermède, la seconde se démarque nettement. Après un problème technique qui aura provoqué des applaudissements d’encouragement et un « Je t’aime Sigur Rós » de la part d’un fan, la formation enchaîne avec cette pièce superbe, agrémentée de projections lumineuses orangées. La première partie du spectacle se conclut avec des textures clairement inspirées des musiques électroacoustique et noise, influences particulièrement importantes dans la création du « son Sigur Rós ».

Une seconde partie bouleversante

La palme de la soirée pour les projections revient à l’explosive Sæglópur, où sont déployés de véritables pétillements de lumière bleue. Il reste encore cinq pièces au concert, et Jónsi n’a pas fini de démontrer l’étendue de son registre. Qu’il s’agisse de Vaka ou de Ný Batterí, sa voix brille de justesse, oscillant entre chant rédempteur et hymne funéraire. Pour nous terrasser avec des émotions aussi fortes, on imagine l’hypersensibilité nécessaire pour s’époumoner autant. Sur Vaka, l’une des chansons les plus difficiles sur le plan du registre, Jónsi est pratiquement en train de crier, et l’on comprend qu’il y a quelque chose qui relève de la malédiction dans cette façon de chanter, que Jónsi ne peut faire autrement que de s’exprimer ainsi. La pièce est éclairée par des lumières rouges, rappelant le vidéoclip tout à fait déchirant de cette pièce : des enfants vêtus de masques à gaz jouant sous un ciel rouge dans une ère postnucléaire.

Festival : une autre déception

Comme Glósóli, Festival est plutôt décevante par rapport à l’expérience de l’album. On a droit au chant de sirène de Jónsi, soit la note tenue pendant une bonne quarantaine de secondes (toujours impressionnant en concert), avant d’amorcer un apogée des plus festifs. Mais même les rugissements de la foule à la toute fin ne peuvent faire oublier l’improvisation vocale un peu quelconque ou les fausses notes à la guitare, dans lesquelles Jónsi s’est abandonné complètement à la toute fin, reprenant peut-être cette phrase de Miles Davis : « Quand tu fais une erreur, répète-la pour qu’on croie que c’était voulu. »

Untitled 8 (Popplagið) : on casse tout

On est finalement rendu à la fin, le moment où le concert s’achève dans des torrents de distorsion et de projections stroboscopiques. Souhaitant peut-être nous épargner la version live étendue de 17 minutes, Sigur Rós est plus expéditif, voire trop rapide. Devons-nous craindre un autre crescendo raté? Pendant sa montée inexorable, le parterre se met à applaudir, comme s’il acclamait l’arrivée de sa propre fin. Enfin rendu au paroxysme de la pièce, le groupe ouvre les écoutilles et nous porte au bout de notre siège et hors de nous-mêmes. Orri nous foudroie d’un dernier BANG! avant de quitter la scène, laissant derrière lui une salle conquise qui accorde au groupe une ovation de plus de cinq minutes. Les trois membres reviennent devant le public pour s’incliner avec un seul mot projeté derrière eux sur un écran géant : « Takk », merci en islandais.

SIGUR RÓS: Des souvenirs pour le reste de nos vies

Devant une musique qui, vingt ans après, paraît aussi intemporelle, je ne peux m’empêcher de songer à la première fois que j’ai vu Sigur Rós, il y a bientôt dix ans. Je ne pense pas être le seul à penser que, lors de ce concert au Quai Jacques-Cartier, le groupe d’origine islandaise avait donné un spectacle qui demeure un beau souvenir de mon adolescence. Sigur Rós a réussi à nouveau un tel coup, le 31 mai au soir, cette fois pour graver dans notre mémoire un souvenir de notre vie d’adulte. On se dit donc « Sigur Rós, vivement la prochaine fois! »