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Scène

Alexandre Fecteau / Le NoShow : La réplique des «BS de luxe»

Les personnes que vous voyez sur cette photo gagnent moins de 22 000$ par année. Mais ils ne font pas pitié: ils ont des idées novatrices, de la créativité à revendre et un discours mûrement réfléchi. Entrevue avec trois genres de syndicalistes du théâtre, des comédiens qui bouillent en dessous de leurs costumes.

La séance photo pour illustrer le présent article a eu lieu au Diamant ou plutôt dans l’ancien YMCA de place d’Youville qui deviendra Le Diamant si Couillard arrête son jeu de push and pull et finit par se brancher. Un choix de décor qui n’a pas été laissé au hasard. Alexandre Fecteau, idéateur et metteur en scène du NoShow, explique son choix esthétique. «Ce que j’aimais, dans l’idée de faire le shooting au Diamant, c’était que… t’sais, peu importe où on est rendus dans notre carrière, peu importe si on est l’exception comme Robert Lepage, finalement, on ne peut jamais rien tenir pour acquis. Ils [les politiciens qui octroient ou non les subventions] vont toujours nous faire sentir comme des clowns. Même le meilleur, même le roi, ils le font poiroter depuis 10 ans. C’est juste une question d’échelle, mais je pense que c’est la même affaire.»

Présenté pour la première fois au Carrefour international de théâtre de Québec en 2013, Le NoShow a depuis fait (littéralement) courir les foules à Montréal, mais aussi à Marseille et à Vanves. Hubert Lemire, coauteur et interprète, a particulièrement apprécié sa tournée dans l’Hexagone. «Là-bas, y a personne qui dit « On va au théââââtre » avec la même intonation que « L’Espace Cellier ». C’est commun pour tout le monde, t’sais. Les gens sont plus sorteux, mais faut dire qu’il fait pas -30 non plus.»

Ci-dessous, un extrait du spectacle mettant en vedette Hubert Lemire.

Reste que le succès rencontré par la pièce au Québec a tout du tour de force, surtout pour un spectacle militant qui expose sans détour les misères du comédien contemporain et ses conditions de travail précaires en saint s’il vous plaît. L’argent est le thème central du NoShow et toute la troupe étale sans gêne ses multiples soucis financiers. «Dans notre réalité de producteurs de théâtre, quand on demande une subvention, on fait un budget, on décline des dépenses. Mais quand une subvention nous est accordée, c’est jamais 100% de ce qu’on a demandé. C’est pas 95%, c’est plus 60% ou 75% ou 50%. […] Quand tu veux faire ton show et que tu reçois ta sub’, t’es obligé d’être content parce que t’as trois amis qui l’ont demandée et qui l’ont pas eue.» Autrement dit, le budget de leurs productions subit presque toujours un régime minceur et ce sont les humains qui écopent. Très concrètement: des comédiens sont «flushés». Hubert reprend son souffle et en rajoute. «C’est de là, entre autres, que l’idée du show d’Alex est venue. Y a pas assez d’argent pour tout faire, mais on va en subir les conséquences pour la première fois de l’histoire du théâtre parce que c’est notre métier de faire en sorte que ça ne paraisse pas qu’on manque d’argent.»

Le sujet est lourd, certes, mais on rit, assez pour avoir mal au ventre. Et c’est justement ça (grâce au bouche-à-oreille) qui amène du monde dans la salle. Selon Alexandre Fecteau, c’est important de procurer du plaisir chez le spectateur: «Faut donner du fun au monde, on veut que les gens ressortent et qu’ils aient une impression réaliste de ce que c’est notre situation. Mais faut pas essayer de faire pitié outre mesure. On peut trouver mille exemples de gens qui sont ben plus mal pris que nous autres!» Hubert ajoute son grain de sel: «On est conscients qu’on n’est pas des médecins! Y a personne qui va mourir si on fait pas bien notre travail, on vit pas la famine non plus.»

 

«On est tous le BS de quelqu’un»

C’est ce que Frédérique Bradet, actrice, a tenu à souligner d’emblée et au moment d’aborder la question de ce surnom ingrat que certaines radios ont attribué aux artistes. Pour sa part, Alexandre s’est exclamé du tac au tac: «Mais quel luxe?» Rire généralisé au sein du trio. Le chef de la bande ajoutera par la suite, une fois l’enregistreur fermé, que les artistes n’ont pas le monopole de la subvention et que les travailleurs culturels sont franchement économes. D’ailleurs, sa comparaison avec le récent budget de 22 milliards pour 10 000 emplois liés au Plan Nord illustre bien son point de vue. «Mets 22 milliards en culture et tu vas faire travailler la province au complet. Pis on détruira pas le Bouclier canadien!»

Et qu’on se le dise: c’est pas glamour d’être comédien au théâtre. Là-dessus, Frédérique: «La question qu’on me pose souvent c’est: « Dans quoi est-ce qu’on te voit à la TV? » Malheureusement y a pas beaucoup de monde qui va au théâtre et on se rend compte que c’est bien, bien flou pour bien des gens tout ça. […] Comédien de théâtre, pour eux, ça sonne comme comédien amateur. Ils pensent pas qu’on puisse en vivre.»

 

Les nouveautés

Depuis son dernier passage dans la Vieille Capitale il y a deux ans, le (très) interactif et ludique NoShow a pas mal évolué. L’alignement a changé avec Florence Longpré, Julien StoriniChristian Essiambre, qui remplacent Sophie Thibeault (prise par La chatte sur un toit brûlant à la Bordée), Éliot Laprise (qui joue dans Macbeth au Trident) et Anne-Marie Côté. Le reste de la distribution ne change pas. François Bernier et Francesca Bárcenas sont toujours là.

Sinon, des numéros complets ont été jetés à la poubelle, même si les concepteurs garantissent que «la charpente de la pièce» est pareille. L’essence du show, sa structure d’assemblée générale, est intacte. Idem pour le mode de paiement sous forme de contribution volontaire. Hubert a d’ailleurs une anecdote hallucinante en lien avec ça: «Y a une adolescente entre 16 et 18 ans qui est venue me voir après le show pour me donner cinq 20 piasses, qui m’a dit: « J’ai vraiment compris quelque chose, pis tiens, c’est l’argent que mes parents m’avaient donné pour m’inscrire au ballet, mais je veux que ce soit vous qui l’ayez. » Pis j’ai dit non, que c’était trop, mais elle a jamais voulu reprendre les cinq billets.»

Et en terminant, une consigne: apportez votre cellulaire et assurez-vous que les piles sont chargées. Pour le reste, on ne vous dévoile aucun punch. Motus et bouche cousue, mais préparez-vous à être surpris.

 

Du 21 avril au 2 mai

Théâtre Périscope

 

Plus de détails, en vidéo, sur le fonctionnement de la billetterie.

// À lire aussi: le « sauvetage du Diamant » ou pourquoi je ne crierai pas de joie trop vite, sur le blogue de Catherine Genest

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