Nelly Arcan : Ces lois qui vous veulent du bien
La légalisation de la marijuana (2002)

Nelly Arcan : Ces lois qui vous veulent du bien

Ma réflexion sur le cannabis ne concerne pas ses effets nocifs ou ses vertus médicinales; il ne s’agit pas, pour moi, de savoir si cette drogue douce n’est jamais qu’un premier pas vers les drogues dures, ni de mesurer le danger du pouvoir d’attraction qu’exerce une substance altérante nouvellement légale. Il s’agit de comprendre ce que l’interdit signifie lorsque la tutelle gouvernementale veille à le faire respecter par des lois répressives.

Ma réflexion sur le cannabis ne concerne pas ses effets nocifs ou ses vertus médicinales; il ne s’agit pas, pour moi, de savoir si cette drogue douce n’est jamais qu’un premier pas vers les drogues dures, ni de mesurer le danger du pouvoir d’attraction qu’exerce une substance altérante nouvellement légale. Il s’agit de comprendre ce que l’interdit signifie lorsque la tutelle gouvernementale veille à le faire respecter par des lois répressives. Ces lois mettent en place un système de surveillance et de pénalités soutenu par un a priori qui consiste en ceci: l’individu n’a rien en lui pour le limiter. Autrement dit, il n’a aucune conscience qui lui permette de fonctionner sans curés, policiers ou juges. Et cela ne vaut pas seulement pour la consommation de cannabis, mais aussi pour toutes les habitudes de consommation dans lesquelles l’individu peut potentiellement s’abîmer: l’alcool, le tabac, le jeu, la malbouffe, la pornographie.

Bien sûr, la croyance en l’incapacité de s’autogérer et de se responsabiliser nous renvoie à une conception de l’être humain, ou plus précisément de son corps, qui le réduit, d’une part, à un infantilisme structural et, d’autre part, à sa charpente biogénétique. Le sujet n’a plus rien à voir avec la vie qui l’anime, parce que ce qui la détermine lui échappe totalement. Voilà pourquoi il doit être pris en charge de l’extérieur, par les experts de la nature humaine et de tout ce qui pourrait la corrompre – les médecins, les gourous et les législateurs.

Ce que les lois existantes supposent, c’est que la masse, par essence un peu débile, va s’autodétruire si ses habitudes ne sont pas freinées par le code pénal, en vertu d’un principe qui voudrait qu’elle chute toujours plus bas jusqu’à ce que la planète devienne une immense piquerie – tout ça parce que la consommation de cannabis aura été, un jour, légalisée au Canada.

Mais ce n’est pas parce que je m’oppose aux lois qui veulent mon bien au-delà de ma propre autonomie que j’aime le cannabis. Il fut un temps où je fumais tous les jours avec des amis, toujours les mêmes, dans un appartement du Quartier latin. On était là, tous les cinq, chacun dans sa tête à rire de ce qu’on avait peut-être voulu dire – jusqu’à atteindre le terrain sublime du malentendu, ce moment où l’on ne comprenait plus rien. Puis un jour, nos rencontres n’ont plus rien eu de drôle, parce que le malentendu ne me renvoyait plus qu’un vide mental et ne me disait plus qu’une chose: que j’allais nulle part. Si j’ai atteint une limite que la loi n’a pas eu besoin de m’imposer, c’est que, justement, elle était déjà là, quelque part dans le regard que je suis bien capable de porter sur moi-même.

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