Guide de survie des drogues : Avaler la pilule

Guide de survie des drogues : Avaler la pilule

Difficile d’oublier ces 13 personnes mortes, depuis 1998, en Ontario, après avoir absorbé de l’ecstasy. Les ravers peuvent pourtant transformer le party en nuit d’évasion plutôt qu’en cauchemar grâce à plusieurs stratégies. Des experts prodiguent leurs conseils aux noctambules aventureux.

Gobera, gobera pas le comprimé d’ecstasy, la capsule de Spécial K, la fiole de GHB? Les histoires d’horreur qui prennent la vedette des bulletins de nouvelles en feront frissonner plus d’un à l’approche du rave tant attendu. Nombreux sont les ravers qui se laissent pourtant tenter par la "pilule de l’amour" et autres psychotropes, certains apprentis chimistes osant des cocktails explosifs pour enrober leurs nuits blanches de sensations fortes. Question de se rendre jusqu’au lendemain matin en un seul morceau, quelques précautions s’imposent.

Certaines substances s’attirent les foudres des experts. Le PCP est la plus dangereuse, affirme tout de go Jean-Sébastien Fallu, fondateur du Groupe de recherche et d’intervention psychosociale (GRIP), qui tient depuis trois ans des kiosques d’information sur les lieux mêmes des raves. "Le PCP est très imprévisible d’un individu à l’autre et d’une consommation à l’autre. Il peut même entraîner des épisodes psychotiques."

"Très facile à fabriquer dans sa cuisine", le GHB produit des effets physiologiques semblables à ceux de l’alcool, mais s’avère beaucoup moins toxique, poursuit Jean-Sébastien Fallu. Cette substance est elle aussi pointée du doigt pour son instabilité chimique, souligne néanmoins Yvan Grenier, un anesthésiste à l’hôpital Maisonneuve-Rosemont qui assiste bénévolement les fêtards en détresse lors des événements de la Fondation Bad Boy Club Montréal. Il s’en faut donc de peu pour basculer de l’effet désiré du GHB (un sentiment d’euphorie) à ses effets indésirables (inconscience soudaine, vomissements, difficulté à respirer). À la dernière soirée Black & Blue, Yvan Grenier est par ailleurs venu en aide à une cinquantaine de personnes, dont une douzaine avaient perdu conscience après avoir absorbé du GHB ou de la kétamine, aussi surnommée Spécial K.
Pot-pourri

De nombreux fêtards ingèrent plusieurs substances lors d’un même party afin de prolonger le plaisir jusqu’à l’aube. "Je prenais toujours de la E et de la pink. Ça te donne le goût de danser toute la nuit!" s’exclame Isabelle, une designer de 22 ans qui, pendant trois ans, a pris part à un rave tous les week-ends. L’un des cocktails les plus populaires consiste en effet à avaler à la fois une pilule d’ecstasy – un dérivé des amphétamines qui stimule et euphorise – et un speed, un comprimé d’amphétamines qui fait grimper le pouls et la pression. Toutes sortes de substituts aux speeds circulent d’ailleurs entre les mains des ravers, notamment les comprimés de caféine appelés wake-ups et les décongestionnants à base de pseudoéphédrine.

Le hic, c’est que le corps ne peut pas toujours supporter un tel excès de stimulants. "Des problèmes d’hyperthermie, d’hypertension artérielle, des palpitations cardiaques et des crises d’angoisse peuvent survenir et persister pendant quelques jours", signale Benoît Trottier, médecin au service de toxicomanie de l’hôpital Saint-Luc et membre du conseil d’administration du GRIP. En fait, lorsque des drogues aux effets analogues sont combinées, les symptômes se multiplient, insiste Yvan Grenier. Par exemple, lorsque l’alcool est mélangé à d’autres dépresseurs comme le GHB et la kétamine, le consommateur imprudent court le risque de terminer sa soirée dans le coma.

L’amalgame de drogues de catégories différentes ne fait pas meilleure figure. Bien que les symptômes aient parfois l’air de s’annuler, les effets d’une drogue peuvent aussi masquer ceux d’une autre substance. "Un dépresseur va temporairement calmer l’effet d’un stimulant et laisser croire que ce dernier ne fait plus effet, ce qui donnera le goût à l’individu de reprendre du stimulant, explique Benoît Trottier. À ce moment-là, il y a un risque d’overdose."

À la suite d’un rave, le corps a toutefois besoin de se régénérer en neurotransmetteurs; Benoît Trottier suggère donc de laisser s’écouler au moins une semaine, idéalement un mois, entre les partys. "Après une telle soirée, le cerveau se vide de ses réserves de sérotonine et de dopamine, et il se vide de plus en plus si on le restimule trop souvent", fait-il valoir. C’est cette chute draconienne qui explique l’apathie ressentie par beaucoup de ravers au lendemain de leurs nuits folles. La déprime passagère peut se transformer en dépression lorsque les pilules du bonheur sont consommées trop régulièrement.
Des lendemains qui déchantent

Même les clubbers les plus consciencieux ne peuvent toujours échapper aux combinaisons risquées, puisqu’il est presque impossible de se procurer des substances à l’état pur. Comme l’ont démontré de récentes analyses du GRIP, les comprimés d’ecstasy peuvent contenir des amphétamines, du PCP et de l’héroïne, des drogues au potentiel de dépendance beaucoup plus grand. Les conséquences peuvent être sérieuses: "Une de mes amies a pris une ecstasy un soir, mais il y avait trop d’héroïne dedans et elle était allergique à cette drogue. Elle s’est sentie très mal et a fait une crise d’épilepsie", se rappelle Isabelle.

En attendant que le GRIP réussisse à mettre sur pied des tests qui permettraient aux noctambules de connaître la composition exacte de leurs pilules, comme c’est déjà le cas à Amsterdam, Jean-Sébastien Fallu leur déconseille d’acheter de la drogue à un inconnu dans la rue ou sur les lieux du rave, mais leur suggère de se fier plutôt à une connaissance ou à un vendeur qui a fait ses preuves.

La pureté de la substance, cependant, ne garantit pas à elle seule que la soirée se déroulera sans anicroche. Comme certaines drogues peuvent provoquer une surchauffe de l’organisme, il est capital de s’hydrater régulièrement – mais pas seulement en buvant de l’eau. "On perd aussi du sel en transpirant, explique Benoît Trottier. Des cas d’oedème cérébral peuvent survenir si le taux de sel dans le sang est insuffisant: le cerveau se met à gonfler et cela peut causer des convulsions."

Le médecin recommande donc de manger des croustilles, de s’abreuver de boissons pour sportifs, comme Gatorade, qui contiennent du sodium, ou d’apporter de petits sachets de sel pour les verser dans les breuvages. Isabelle a aussi pris l’habitude de diluer dans son eau des pastilles de vitamine C à saveur d’agrumes. C’est ce qui lui permet, remarque-t-elle, de survivre en meilleure forme à ces soirées épuisantes.

Autre préoccupation à mettre à l’ordre du jour lors d’un rave: éliminer! Un bon truc est de se conditionner à s’arrêter systématiquement une fois toutes les heures. "Sur l’ecstasy, tu ne te sens plus, alors tu ne te rends pas compte que tu as envie!" note Isabelle. En outre, cette substance entraîne parfois des spasmes des sphincters qui rendent la tâche d’uriner encore plus difficile, et une vessie bien remplie ne fait qu’accentuer ces contractions. "Quelques décès par éclatement de la vessie ont été rapportés à travers le monde", indique Benoît Trottier.

Au-delà des stratégies qui contribuent à mieux faire passer la pilule, s’informer au sujet des psychotropes demeure sûrement le meilleur moyen d’en réduire les méfaits. Une idée qui n’a pas encore fait son chemin jusque dans la tête de tous les ravers, comme en témoigne l’expérience d’Yvan Grenier au dernier Black & Blue. "Un dépliant d’information était remis à tous les participants, mentionne-t-il. Mais les planchers à l’entrée du Stade en étaient couverts…"