

Amon Tobin : Supermodified
Étienne Côté-Paluck
Profondément dérangeant et occasionnellement troublant, Amon Tobin excelle dans la transposition en musique de rêves perdus et de cauchemars à demi oubliés. Son seul et unique outil: un échantillonneur. Tobin parvient en effet à dégager une énorme émotivité de cet appareil trop souvent réduit à la mise en boucles de sons. Combos jazz, instruments à cordes et ligne de basse psychédélique créent un sentiment de liberté dans la structure digitale rigide. Il réussit à retrouver la spontanéité du jazz, combinée à la précision technique du jungle, manoeuvre comparable à celle d’un virtuose exerçant son art avec souplesse et poigne. Deux autres albums ont aidé Tobin à cheminer vers Supermodified; ce parcours tordu, sur l’étiquette britannique Ninja Tune, a accumulé avec ce dernier opus des zones d’ombre plus nombreuses. Cette musique instrumentale, a priori difficile d’approche, a rejoint un large public grâce à ses mélodies progressives élégamment broyées et dégageant une émotion à fleur de peau. Friands de sa musique inventive, les Montréalais ont d’ailleurs pu apprécier sur cet album la participation de Lateef des Quadraceptor, groupe local de beatbox humains. Pour sa performance sur la très bizarre et maléfique Precursor, seul élément enregistré de l’album, il utilise les capacités sonores d’une bouche en y variant des rythmes méconnaissables, mais ingénieux. Supermodified abrite une musique mystérieuse, d’une complexité indéfinissable. Il s’agit d’un disque unique qui a su créer son propre univers riche, incomparable et surréaliste. Un niveau de créativité rarement atteint jumelé à une manipulation parfaitement musicale d’instruments électroniques.