Loco Locass : Manifestif

Loco Locass : Manifestif

L’apparition de Loco Locass dans le paysage musical québécois a eu l’effet d’une bombe. Après avoir remporté le concours Les Francouvertes, son premier album indépendant, Manifestif, lui a valu des critiques dithyrambiques. S’ensuivit une cour intensive de la part des compagnies de disques, remportée par AudioGram, qui mit la main sur ce trio à la langue bien pendue, et qui ressortit presque tel quel le produit subversif des cerveaux lucides et acides de ses membres.

Ce qui impressionne d’abord chez Loco Locass, ce sont les mots, minutieusement choisis pour leur force de frappe, traités aux engrais référentiels poétiques et politiques d’hier et d’aujourd’hui. Une langue sans compromis, dont le pouvoir d’évocation pourrait combattre l’inertie. "Mets tes verres de contact, mon frère, langage-toi et constate que le verbe faire est un verbe qui se perd", entend-on dans Langage-toi.

Dire que Chafiik, Biz et Batlam font partie d’un groupe hip-hop engagé ne rendrait pas justice à l’étendue de leurs champs (chants) d’action. Le phrasé "débile, mobile et volubile" est bien rap; les beats et les procédés d’échantillonnage, tout ce qu’il y a de plus hip-hop (malgré la singularité de leurs sources: contemporaines, folkloriques ou carrément psychotroniques); mais ici, les clichés gangsta n’ont pas leur place. On déverse plutôt un flot ininterrompu pour ébranler les fondations d’une société au bord de l’étouffement.

Fous du roi, les Loco Locass passent par le festif pour se manifester. Jamais la revendication musicale made in Québec n’avait revêtu un manteau sonore aussi original ni utilisé un vocabulaire aussi riche pour s’exprimer. Manifestif est ce qui pouvait arriver de mieux au hip-hop québécois: aux mots qui sonnent et qui résonnent, Loco Locass oppose une résistance lyrique. "Si texturé soit-il, ton texte doit expliquer le contexte de ton cortex, car sans sens le son n’est que sensation. Mais sans son, le sens est sans action" (Malamalangue).