

Radiohead : Kid A
Parazelli Éric
Après s’être injecté à répétition de grandes doses du désormais classique OK Computer depuis sa sortie spectaculaire en 1997, le sevrage fut long et pénible. À chaque nouveau frisson musical, on était tout de même catégorique: aucun autre disque n’arrivait à provoquer le même coup de foudre que celui de Radiohead. La barre était haute, et on avait l’impression que la bande à Thom Yorke pouvait dorénavant se permettre d’explorer les avenues les plus sinueuses et les fonds de ruelles les plus inquiétants: on allait suivre (quasi) aveuglément. On était même prêt à leur pardonner à l’avance de ne pas remonter là-haut, où OK Computer s’était fabriqué, entre le déferlement d’émotions et l’avant-goût du divin.
Mais rien ne pouvait nous préparer à l’onde de choc qu’a causée la sortie de Kid A. Pour le moins déstabilisant avec ses guitares en quarantaine, ses rythmiques électroniques anémiques et ses ambiances de fanfare apocalytique, Kid A emprunte autant au post-rock, qu’à l’électronica pointu, et prend bien soin de nous lancer l’un des défis musicaux les plus stimulants et incarnés des dernières années. Si les premières écoutes pouvaient susciter une impression d’ensemble assez chaotique, les effets psychotropes de ces dix pièces habitées ont fini par opérer à la longue; et la dépendance qu’elles suscitent est étonnante, compte tenu des repères habituels qui se distinguent par leur absence.
Autre étonnement, malgré le caractère anticommercial de la démarche artistique de Kid A (aucun vidéoclip, aucune chanson formatée pour les radios), le disque s’est retrouvé tout en haut des palmarès dès sa sortie. Si Radiohead n’est pas le seul groupe sur la planète à prendre des risques, il reste qu’il sera certainement reconnu pour avoir converti le plus grand nombre de gens aux explorations en terre inconnue. Et rien que pour ça, on devrait lui décerner le prix Nobel du courage artistique.
À bien y penser, si OK Computer était à ce point en phase avec le vertige et l’émotivité de son époque, Kid A l’est tout autant avec son spleen post-millénaire, sa fuite vers l’inconnu et sa confusion généralisée. Pas jojo tout ça… mais d’une très grande beauté! Oui, Radiohead est vraiment le groupe le plus important de sa génération. Et ceux qui disent le contraire ne regardent pas dans la bonne direction…