La vérité vraie

Des Américains ordinaires qui s’exilent volontairement sur une île déserte et qui bouffent du rat pour survivre (Survivor); des Portugais, des Hollandais et des Espagnols qui s’enferment de plein gré dans un bunker pendant trois mois (Big Brother); des Britanniques qui se réfugient sur une île déserte au large de l’Écosse pendant un an: partout sur la planète, la télé délire totalement. Et nous avec elle.

Est-ce l’approche de la soixantaine qui la fait paniquer? La télé a besoin de se prouver qu’elle n’a pas froid aux yeux, qu’elle est encore capable.

La fiction n’a plus la cote. Pourquoi se creuser les méninges à inventer des histoires quand l’homme de la rue rêve d’exposer les siennes en échange d’une poignée de dollars, et en prime time, par-dessus le marché?

Cet été, les Américains se sont refait une unité nationale en regardant Richard Hatch et ses camarades nous rejouer Robinson Crusoë version hardcore. La télé américaine n’avait pas été aussi rassembleuse depuis I Love Lucy et la dernière de Seinfeld.

En Europe, le phénomène Big Brother (un flop aux États-Unis, car il n’y avait pas assez d’action et de sexe) provoque des débats épiques. Au Portugal, où un des concurrents a giflé sa coloc de fortune devant les caméras; les éditorialistes les plus sérieux s’interrogent sur la véritable nature de l’homme portugais. C’est le reality show perçu comme microcosme de la société.

Le reality show, c’est aussi la rencontre d’une poignée d’individus exhibitionnistes avec un peuple voyeuriste à l’excès.

Assis dans son salon, le téléspectateur vit de grandes émotions par procuration. Il regarde des obèses perdre du poids, des célibataires en chaleur tenter de séduire des gens mariés, des ex-conjoints enchaînés l’un à l’autre. Sensationnaliste? Non, pervers.

Le triomphe du reality show, c’est aussi l’information vue par "celui qui a vécu l’événement". C’est l’émotion au détriment de tout sens critique. À l’ère du techno, du Web et des jeux vidéo, la télé ne se contente plus de nous montrer, elle veut nous faire vibrer.