Les élections américaines

Il aura finalement fallu 36 jours pour que nos voisins du sud se choisissent un président. Trente-six journées étranges, hors du temps, peuplées de jugements contestés, de manifestations monstres, et de bulletins de vote mal troués, soigneusement scrutés à la loupe par mononcle et matante Smith dans tous les sous-sols d’église de Palm Beach… On aurait dit un tableau de Norman Rockwell revu et corrigé par les Marx Brothers.

"Pas mal pour deux candidats dont personne ne voulait vraiment entendre parler au départ", disait David Letterman.

Mais pendant que la Cour suprême s’empêtrait dans les bienfaits du décompte manuel et du recomptage des votes par anticipation, les journalistes, eux, commençaient à en avoir ras le bol de l’interminable "drame électoral". "NOTHING IS HAPPENING", écrivait en lettres carrées le Washington Post.

Sauf que les "drames" interminables ont au moins un avantage: ils attirent les auditeurs…

Ainsi, selon le Boston Globe, l’émission humoristique Saturday Night Live a attiré 30 % plus de téléspectateurs en novembre 2000 qu’en novembre 1999! Le Late Show de Letterman, lui, a connu en novembre une augmentation de 12 % de son audience par rapport au même mois l’année précédente. Même chose pour son homologue, Jay Leno, dont le Tonight Show a connu cette année son meilleur mois de novembre en trois ans.

Les canaux spécialisés en nouvelles ont eux aussi fait leurs choux gras du suspense présidentiel: la chaîne Fox a vu son auditoire grimper de 353 % (!), MSNBC de 253 % et CNN de 198 % par rapport à novembre 1999.

Sur le Net, le webzine Salon.com a enregistré le plus grand nombre de visiteurs sur son site le 8 novembre, lendemain du vote. MSNBC.com, un autre site de nouvelles, a attiré 6,9 millions de visiteurs uniques durant le jour du vote, ce qui vient doubler la marque de son précédent record d’affluence. Quant au site du Washington Post, ses 19 meilleurs jours d’affluence jamais enregistrés ont tous eu lieu depuis le 7 novembre.

Les psychodrames sont aux médias d’information ce que la messe de minuit est aux églises: une période de pointe, un moment d’euphorie qui ne se reproduit jamais le restant de l’année. Durant les élections, les pundits (les analystes-vedettes qui se prononcent sur tout et sur rien) ont beau s’être lâchés lousses dans des éditoriaux cinglants pour se moquer du ridicule de la situation; leurs patrons, eux, se sont frotté les mains quand ils ont vu un bon vieux drame national se pointer à l’horizon.

Reste à voir si Bush sera capable d’en provoquer quelques-uns…