

Les femmes en marche
Photo : Benoit Aquin
Cet automne, à l’invitation d’une poignée de Québécoises, des centaines de milliers de femmes ont marché aux quatre coins de la planète contre le sexisme, la pauvreté et l’exclusion. Pour souligner l’occasion, HÉLÈNE PEDNEAULT a rédigé un manifeste. En voici une version abrégée:
"La marche mondiale des femmes est commencée depuis des millénaires. Nous venons de très loin et nous ne sommes pas encore arrivées à destination.
Il y a moins d’un siècle – un soupir dans l’histoire -, les femmes n’avaient aucune identité: ni professionnelle, ni civile, ni politique, ni sociale.
Pourtant, dès le commencement de l’oppression des femmes, dès le commence-ment des civilisations, des femmes sont montées aux barricades. Elles ont cassé les cages, elles ont ouvert les portes.
De tout temps, des femmes ont parlé à voix haute malgré les bâillons, des femmes ont écrit leur version du monde malgré les entraves.
De tout temps, des femmes ont eu du plaisir malgré les interdits.
De tout temps, nous avons exercé un contre-pouvoir, dissidentes et subversives.
Nous étions le petit peuple de l’ombre qui accomplissait sans relâche, avec un courage jamais reconnu, son exigeant travail de civilisation.
Nous savons aujourd’hui que ce petit peuple besogneux des femmes est un grand peuple.
Voyez le chemin que nous avons parcouru depuis moins d’un siècle. Voyez tout ce que nous avons gagné. Voyez comme nous marchons encore aujourd’hui, malgré la fatigue, malgré l’exaspération, pour arriver à la seule destination possible: la reconnaissance de notre égalité…
Mais faire le ménage de la civilisation, pour nous, est aussi peu gratifiant et aussi bénévole que faire le ménage de nos maisons.
De tout temps, la sous-condition des femmes n’a jamais scandalisé le monde entier parce que le rapport de domination d’un sexe sur l’autre était enrobé joliment et utilement dans l’amour, dans la nécessité de la reproduction de l’espèce et dans l’esprit de famille.
Aujourd’hui, l’asservisseur des femmes s’appelle néolibéralisme, il s’appelle mondialisation, sous-traitance, ouverture des marchés, capitalisme sauvage, performance, excellence, déréglementation.
Sans leur demander leur avis, on compte sur les femmes pour gérer la pénurie, souvent fabriquée de toutes pièces, sur une planète où la pauvreté est le seul produit économique en croissance.
Le virage ambulatoire, les coupures dans les systèmes de santé, la désinstitutionnalisation et la montée de la droite affectent tout le monde, mais elles touchent beaucoup plus durement les femmes parce que leurs acquis sont récents et encore fragiles.
Les technocrates de tous les gouvernements du monde appellent à la rescousse ce qu’ils appellent "les aidants naturels", euphémisme pratique pour ne pas dire "les femmes", pour ne pas reconnaître la maternité sociale qu’elles assument.
Il est vrai que si l’on pouvait mesurer le taux de compassion, les femmes battraient tous les records du monde. Mais tous les êtres humains devraient être des "aidants naturels" les uns pour les autres, sans distinction de sexe. La compassion n’est pas génétique, pas plus que la soumission, le silence et le mépris.
De tout temps, les femmes ont exigé des réformes sociales et la reconnaissance de leur égalité. Mais les changements ont été d’une extrême lenteur pendant des siècles parce qu’elles n’avaient même pas le droit de voter.
D’où cette interminable révolution, la plus pacifique peut-être, mais la plus longue de toute l’histoire de l’Humanité.
Nous faisons cette révolution comme des femmes. Le sang, nous préférons qu’il coule dans nos veines plutôt que sur les champs de bataille.
Depuis toujours et même aujourd’hui, à l’ère des communications planétaires instantanées, les femmes doivent répéter jusqu’à l’écoeurement ce qu’elles revendiquent. S’il y a une chose qui est vraiment mondiale, c’est la surdité!
Pourtant, nous ne sommes ni un "lobby" parmi d’autres, ni un groupe de pression comme un autre. Nous sommes plus de la moitié du monde, nous sommes l’un des deux sexes fondateurs de cette planète et, désormais, nous exigeons d’être considérées comme tel.
Nous attendons de recevoir seulement ce qui nous est dû, avec des excuses pour le retard et des remerciements émus pour notre patience.
Nous savons qu’il faudra encore plusieurs décennies pour obtenir une véritable égalité. Mais la résistance augmente.
Nous voulons que les femmes cessent d’avoir peur, cessent d’être battues, violées ou tuées du seul fait qu’elles sont des femmes. Nous voyons aujourd’hui des femmes de 50 ans, de 60 ans, de 75 ans qui sont violées. Ne dites jamais que c’est du désir incontrôlable. C’est de la haine. Incontestablement.
Les femmes ont toujours su qu’aucune Charte des droits et libertés ne pouvait s’écrire et s’appliquer sans devoirs et responsabilités.
Ensemble, hommes et femmes, nous avons le devoir de regarder, le devoir de sentir, le devoir d’écouter, le devoir de partager.
Nous sommes extrêmement ambitieuses. Nous voulons rien de moins que changer le coeur du monde.
Nous ne reviendrons jamais en arrière. Nous sommes inflexibles, inébranlables, immortelles et dorénavant incontrôlables. Notre révolution est irréversible. Qu’on se le tienne pour dit."