Malaise dans le sport

P.-S.: Cette histoire est fictive. Toute ressemblance avec des personnes connues n’est cependant pas une coïncidence.

"Tue-le, mon gars, tue-le!" C’est sur les précieux conseils de son père, lancés du haut des gradins, que la prodigieuse carrière de hockeyeur de Steeve Proulx débute. Dans les ligues mineures, le "p’tit coq" de Repentigny jette déjà les gants plus souvent qu’à son tour. "De la graine de champion", conclut son entraîneur.

Au repêchage de la Ligue nationale de hockey, il devient le premier choix des Canadiens de Montréal, dernière équipe canadienne en liste, déficitaire par surcroît. "Merde!" se dit-il, lui qui voulait jouer au chaud dans le Sud des États-Unis. Proulx fait la grève, tandis que les aînés pleurent encore l’époque du Rocket.

Les Canadiens décident alors de l’échanger aux Demons de Las Vegas, la 46e équipe de la ligue. Le propriétaire du club désire ainsi faire fructifier son dernier investissement: un stade-casino-mégacomplexe cinématographique, financé à même les fonds publics, du nom de McDonald’s-Budweiser-Pfizer-MasterCard Center. Finalement, Proulx signe un contrat de 300 millions de dollars pour 10 ans. C’est 300 000 dollars par match pour un jeune de 20 ans, un record qui défonce un plafond salarial toujours inexistant.

Proulx accumule les minutes de pénalité comme des milles Air Miles, et fait ainsi tourner les portillons de l’aréna. C’est que la Ligue a procédé à de petits changements: le pari sur les combats est autorisé. Grand romantique, il épouse Brenda Simons, la vedette féminine fraîchement siliconée de la World Wrestling Federation, le show télévisé le plus regardé au monde. La lune de miel ne dure pas. Après avoir accouché de leur fils, Brenda accuse Steeve de la battre. Au terme d’un procès diffusé sur CNN, il est reconnu coupable. Proulx parvient cependant à négocier sa libération.

Son retour au jeu est acclamé. "Quel esprit sportif!" titrent les quotidiens. Dès son entrée sur la glace, il assène un coup de bâton sur la tête d’un adversaire, qui est condamné à un état neurovégétatif pour le reste de ses jours. "Dans le feu de l’action, pleurniche-t-il, on ne sait pas trop ce qu’on fait." Les regrets touchent les autorités. Aucune poursuite n’est intentée.

Proulx décide ensuite de participer aux Jeux olympiques, où il gagne la médaille d’or. À la fin de la compétition, il fait son pipi dans un contenant Tupperware. Verdict: positif. L’athlète se drogue! Toutefois, étant donné que c’est pour faire grossir ses biceps, que ses biceps améliorent ses performances, que ses performances attirent plus de spectateurs et que les spectateurs génèrent des profits: il conserve son titre.

Comme la plupart des joueurs professionnels sont aussi des hommes d’affaires, Proulx lance sa propre ligne de produits dérivés: des sparadraps et des rouleaux de papier hygiénique à son effigie. "Le sport, c’est du business", affirme-t-il avec justesse. Adulé comme un dieu grec, Proulx termine sa carrière en tant que commentateur pour les Expos de Washington, même s’il ne connaît rien au base-ball. Il arrondit ses fins de mois en faisant des publicités pour Doritos. Toutefois, il ne renonce pas à son plus grand plaisir: aller voir son fils jouer au hockey. "Tue-le, mon gars! lui crie-t-il. Tue-le!"