

15 ans de cinéma québécois
Éric Fourlanty
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naquit l’année du Déclin de l’empire américain et de Bach et Bottine: entre le cinéma d’auteur et le film familial, tous les espoirs étaient permis. Jean-Claude Lauzon n’avait réalisé qu’un court métrage; Yves Simoneau tournait au Québec; et Denis Villeneuve vivait encore chez ses parents. Quinze ans plus tard, Villeneuve est couvert d’honneurs; Simoneau tourne à Hollywood; Lauzon est mort; Arcand piétine, et l’humour a remplacé les Contes pour tous comme fer de lance d’un cinéma qui, entre les six millions des Boys et le succès critique de Mariages, se définit encore, malgré sa petitesse (ou bien en est-ce la cause?), par ses extrêmes.
Par exemple, depuis 15 ans, les deux cinéastes les plus constants, ceux dont on peut dire qu’ils ont bâti une oeuvre, sont Léa Pool et Pierre Falardeau. Difficile de trouver deux univers aussi radicalement différents. Anne Trister, À corps perdu, Hotel Chronicles, La Demoiselle sauvage, Mouvements du désir, Gabrielle Roy, Emporte-moi, Lost and Delirious, pour la première; et Le Party, Le Steak, Octobre, Elvis Gratton 2 et 15 février 1839, pour le second, ont été les jalons de trajets qui, bien que dissemblables, partagent une même rigueur.
On pourrait dire la même chose de Robert Morin, ciné-vidéaste prolifique qui, avec Tristesse modèle réduit, Requiem pour un beau sans-coeur, Windigo, Yes Sir, Madame, et Quiconque meurt, meurt à douleur, a suivi un parcours atypique et conséquent. Idem pour François Girard qui, du documentaire d’auteur (Souvenirs d’Othello) au film de concert (Secret World), en passant par l’adaptation théâtrale (Le Dortoir), et la fiction (Cargo, Trente-deux films brefs sur Glenn Gould, Le Violon rouge), a creusé le même sillon.
Sur le plan économique, la grande affaire de ces 15 ans, ce sont, bien sûr, les comédies, suivant le courant de la vague d’humoristes qui a déferlé sur le Québec. Cruising Bar, Ding et Dong, La Florida, Louis 19, L’Homme idéal, les Boys, les Laura Cadieux, les Karmina, La Vie après l’amour, Nuit de noces: la comédie est devenue la vache à lait du cinéma made in Québec, plus ou moins subtile, et absolument pas exportable.
Alors, quelles sont les grandes tendances qui se dégagent? Difficile à dire pour un cinéma qui, par la force des choses, avec une quinzaine de longs métrages de fiction par année, privilégie les parcours individuels, et suit l’air du temps (et les politiques de financement…), entre la commercialisation et les voix originales. Disons que les 15 dernières années auront été marquées par l’essor du cinéma-spectacle et de films de genre; l’affaiblissement graduel de l’ONF; la création des prix Jutra; la production de plusieurs téléfilms (T’es belle, Jeanne, par exemple), disparus, depuis, au profit des miniséries; et l’implantation d’un star-system qui prend ses racines au petit écran (Pascale Bussières, Roy Dupuis) et dans l’humour (Patrick Huard, Marie-Lise Pilote).
Signe de santé: on a vu, depuis cinq ans surtout, l’émergence d’une nouvelle génération. Tout d’abord, les "enfants" de Cosmos (Denis Villeneuve, Manon Briand, André Turpin), mais aussi Louis Bélanger (Post-Mortem), Denis Chouinard (L’Ange de goudron), Philippe Falardeau (La Moitié gauche du frigo), Alain Desrochers (La Bouteille), Michel Jetté (Hochelaga), Julie Hivon (Crème glacée, chocolat et autres consolations), et Jean-Philippe Duval (Matroni et moi). Sans parler de ceux qui étaient là depuis un moment, et qui se sont lancés dans le long métrage, comme Robert Lepage, Charles Binamé, Rodrigue Jean, Bernard Émond, et Catherine Martin.
Malgré la perception que l’âge d’or du documentaire est révolu, celui-ci a été bien vivant, avec une quinzaine de productions par année, et des films aussi marquants que Tu as crié Let Me Go, Les Enfants du Refus global, L’Erreur boréale, Bacon, le film, Chronique d’un temps flou, Au chic Resto Pop, Manufacturing Consent, et The Street.
Ce qu’on peut souhaiter de meilleur au cinéma québécois, pour les 15 prochaines années, c’est de continuer à être celui des extrêmes, et de la diversité. Un cinéma pluriel, où Bachar Shbib et Paule Baillargeon, Roger Cantin et Bernar Hébert, Arto Paragamian et Gabriel Pelletier auront droit de cité.
1-François Girard pour Trente-deux films brefs sur Glenn Gould
(21 octobre 1993) Photo: Jean-Francois Bérubé
2-André Turpin pour Zigrail (8 juin 1995)
Photo: Benoit Aquin
3-Denis Chouinard pour Clandestins (4 septembre 1997)
Photo: Benoit Aquin
4-Léa Pool pour Emporte-moi (11 février 1999) Photo: Benoit Aquin
5-Pascale Bussières et Jean Beaudin pour Souvenirs intimes
(19 août 1999) Photo: Benoit Aquin