

15 ans de création théâtrale
Luc Boulanger
Au moment où Voir apparaît dans le paysage médiatique, le théâtre québécois est à un tournant. Son père spirituel se remet en question avec la création du Vrai Monde?, tandis que son enfant prodige entame sa fulgurante ascension vers la gloire internationale avec la première montréalaise de La Trilogie des dragons.
Michel Tremblay et Robert Lepage sont les deux faces visibles et symboliques de l’histoire récente du milieu théâtral. Ils sont pourtant deux stars aux antipodes. L’un, auteur et enfant de Duplessis, a secoué l’édifice dramatique dans la foulée de la Révolution tranquille en représentant notre culture populaire; l’autre, metteur en scène et techno kid du multimédia, est devenu le grand ambassadeur du théâtre d’ici en s’intéressant aux autres cultures. Si le chantre du milieu ouvrier montréalais a inventé un langage dramatique qui collait à la soif de liberté des baby-boomers, l’éternel globe-trotter de Québec a forgé un nouveau langage scénique qui épousait le désir d’évasion de sa génération.
Avant tout, la fin des années 80 représente l’ouverture sur le monde. Nos compagnies (Carbone 14, Les Deux Mondes, Repère, UBU…) tournent partout sur la planète; nos jeunes metteurs en scène visitent le répertoire étranger; nos créations font l’éloge de l’ailleurs, nos textes s’exportent dans plusieurs langues. Après les succès de L’Homme rouge, du Rail et du Dortoir, Gilles Maheu amorce sa période Heiner Müller (Hamlet-Machine et Rivage à l’abandon). Denis Marleau signe les festifs Oulipo Show et Ubu Cycle, puis entame une période plus austère et internationale en rendant hommage à Beckett (Cantate grise). De retour d’Europe, Dominic Champagne (qui connaîtra le succès en 1992 avec Cabaret Neiges noires) se casse littéralement le cou en montant Import-Export, avant de créer une pièce autour d’En attendant Godot (La Répétition, avec la sublime Sylvie Drapeau).
Entamée bien avant Voir (Gascon, Brassard et Jean-Pierre Ronfard avaient déjà fait école), l’ère du metteur en scène atteint son sommet avec la reconnaissance des Yves Desgagnés, René Richard Cyr, Alice Ronfard, Martine Beaulne, Paula de Vasconcelos, Serge Denoncourt, Lorraine Pintal, Claude Poissant, Martin Faucher… Loin de Montréal, Robert Lepage domine quand même "l’ère des metteurs en scène". Partout – au TNM, au Quat’Sous, au FTA – et avec tout – Shakespeare, Bizet, Brecht, Cocteau ou Miles Davis -, il fait l’événement.
L’ère des metteurs en scène ouvre également la voie à celle (parfois démesurée) des concepteurs. Au fil des années 90, le public applaudit les décors de Danièle Lévesque, Stéphane Roy ou Guillaume Lord au lever du rideau. Lorraine Pintal accède à la direction du TNM en 1992. Elle y fera un remarquable travail pour sortir cette compagnie de son impasse financière et artistique. D’ailleurs, les théâtres montréalais accueillent plusieurs nouveaux directeurs artistiques qui sont d’abord des artistes aux personnalités fortes et médiatisées: Michelle Rossignol, puis René Richard Cyr au Théâtre d’Aujourd’hui; Brigitte Haentjens au Théâtre Denise-Pelletier; Pierre Bernard au Quat’Sous. Leur passage laissera des traces. Et pas toujours pour le mieux…
Côté dramaturges, à la fin des années 80, Voir proclame que René-Daniel Dubois est "l’enfant prodige du théâtre québécois". Marie Laberge est une habituée chez Duceppe. Aujourd’hui, cette dernière se consacre désormais au roman; et l’auteur de Being at Home with Claude est en panne sèche (il n’a pas proposé de pièce grand public depuis Anne est morte en 1991). Le temps a plutôt retenu d’autres noms: Normand Chaurette, Serge Boucher, Michel Marc Bouchard, Wajdi Mouawad, Daniel Danis, Carole Fréchette…
En avril 1987, lors de la première des quatre couvertures de Voir qu’il fera, Michel Tremblay confie ceci au rédacteur en chef de l’époque, Jean-Bernard Faucher: "Mon chum m’appelle Monsieur l’Curé. Quand je me promène dans la rue, les gens me disent bonjour, comme le curé, le dimanche. Pour eux, je suis le p’tit cousin de la famille."
Aujourd’hui, la famille théâtrale est beaucoup plus éclatée… Et moins conviviale. Son chef de file (Lepage) a même annulé une conférence de presse de peur d’y croiser des membres des médias qui ne lui plaisent pas… Désormais, les artisans du théâtre québécois sont des créateurs conceptuels, branchés, éclectiques, globe-trotters et polyvalents. Ils peuvent autant diriger Notre-Dame de Paris, créer un show pour le Cirque du Soleil, que monter un classique au Festival d’Avignon. Le théâtre québécois est entré dans l’ère du spectaculaire.
1-Lorraine Pintal pour Vol au-dessus d’un nid de coucou (28 mars 1991) Photo: Gilbert Duclos
2-Gilles Maheu pour Le Café des aveugles (13 août 1992)
Photo: Jean-François Leblanc
3-Denis Marleau pour Lulu (2 mai 1996) Photo: Yves Renaud
4-Dominic Champagne pour L’Asile (25 février 1999)
Photo : Stéphane Najman
5-Normand Chaurette pour Stabat Matter (21 octobre 1999)
Photo : Benoît Aquin