

15 ans de musique internationale
Nicolas Tittley
Jetez un coup d’oeil à la page couverture du Cahier V de cette semaine et vous aurez une bonne idée du désert culturel qui s’offrait aux fans de musique en 1986: Robert Palmer et ses mannequins dansants, Lionel Richie, Ceeeeeline, Madonna dans sa période True Blue, Depeche Mode… Rien d’étonnant: les débuts de Voir coïncident avec ceux de MusiquePlus, qui annonce les prémices du culte de l’image en musique. Tous les groupes issus de la new-wave, le cerveau englué par un abus de Spray Net, se diluent dans le marasme ambiant. On bouffe des vidéo-clips, même si la musique qui les accompagne ne vaut pas tripette.
Et pourtant, il y a bel et bien autre chose à se mettre sous la dent: sur les premières pages couvertures de Voir, on aperçoit Jacques Higelin, Philip Glass, Alain Bashung, Iggy Pop et Joe Jackson. Certains d’entre eux ne sont pas nécessairement nouveaux, mais ils ont tous le mérite de trancher sur la mièvrerie omniprésente.
En 1986, j’achète, comme la plupart de mes contemporains, des vinyles. J’ai bien un ou deux amis de cégep qui possèdent un lecteur de disques compacts, mais à la radio étudiante, on fait tourner de belles galettes noires sur les platines, pas des petits disques brillants. Les autorités du cégep nous confient un budget que nous nous empressons de dépenser à L’Oblique, cherchant à tout prix des solutions de rechange à ce qui tourne à CKOI. On se fie souvent à Voir, où je lis religieusement Frédéric Tomesco. Je l’aime bien, Tomesco, parce que son Amérique, c’est celle des Pixies, des Replacements, de Sonic Youth, de REM; mais il me parle aussi, surtout, de ces groupes européens qui font la pluie et le beau temps dans les nouvelles tendances. Là-bas, on appelle ça de la pop. Ici, c’est considéré comme "alternatif". J’apprends l’existence de ces formations qui fomentent la révolution à "Madchester" (Happy Mondays, Stone Roses et autres) et qui font des petits dans la lointaine Albion. Il faudra attendre bien des années pour que cet amalgame des cultures rock et dance se reproduise de ce côté de l’Atlantique. Personne ne sait ce qu’est un rave, mais on entend dire que l’Angleterre tout entière vibre au son de l’acid house en avalant toutes sortes de petites pilules. Plus tard, beaucoup plus tard, les D.J. deviendront les vedettes de l’heure. On n’en est pas encore là…
Que se passe-t-il ici? L’Amérique du Nord, et le Québec en particulier, a toujours été un terreau fertile pour le rock. Et c’est d’Amérique que viendra la grande révolution rock des années 90, de Seattle, en particulier. Nirvana lance une bombe appelée Smells Like Teen Spirit et plus rien ne sera jamais pareil. Les majors courent après le moindre groupe indépendant, et Helmet signe un contrat d’un million! Nirvana, après un passage aux Foufounes, reviendra dans un Auditorium de Verdun survolté. Le même soir, sur la minuscule scène du bar Woodstock du boulevard Saint-Laurent, un petit groupe appelé Radiohead nous rend visite pour la première fois. Ils ne le savent peut-être pas, mais ils
Y a-t-il une vie après le grunge? titrions-nous en 1993. Il est vrai que ça sentait déjà le roussi, bien avant que Kurt Cobain ne se fasse sauter la cervelle. Après son départ, la plaie, restée ouverte, s’infecte et le grunge, déjà bien malade, meurt. Mais quelques groupes lui survivront: les Smashing Pumpkins et Pearl Jam, notamment. Les grands bénéficiaires de l’explosion grunge seront les néo-punk, Green Day en tête, qui ramèneront au goût du jour une musique qui se voulait pourtant férocement anticommerciale.
Durant mes années à Voir, j’ai vu arriver quelques originaux, des fous magnifiques: Beck, un autre succès inattendu avec son emblématique Loser, hymne instantané de la Génération X. Le petit elfe Björk, rescapée des Sugarcubes, qui a inventé un univers à nul autre pareil. J’ai vu mes compatriotes découvrir et apprécier des musiciens du monde entier (de Youssou N’Dour au Buena Vista Social Club), qui sont venus à nous lors de festivals internationaux en perpétuelle expansion. En effet, le Festival de Jazz et le Festival d’été de Québec seront aux mélomanes ce que l’Expo 67 fut au Québec tout entier.
Au milieu des années 90, Voir est devenu de plus en plus sensible aux nouvelles sonorités d’allégeance électronique. Les Roni Size, Chemical Brothers, Massive Attack et autres Morcheeba apparaissent en couverture. Notre vocabulaire musical s’enrichit de termes comme trip-hop, trance et downtempo. Aujourd’hui, les sous-catégories sont tellement mélangées que même les plus initiés s’y perdent. Moi le premier, d’ailleurs. Tellement perdu que je vous parle de 15 ans de musique sans mentionner U2, les Fugees, Blur ou Les Rita Mitsouko. Ce sera pour une autre fois.
En ce début de millénaire, la question n’était plus de savoir ce qu’on allait écouter, mais "comment" on allait l’écouter. La grande révolution du MP3 menaçait de transformer à jamais la musique. Mais la mort de Napster, ce grand démon dont on disait qu’il allait mener l’industrie du disque à la ruine, n’a pas eu les effets escomptés. En effet, une étude récente affirmait que depuis la fermeture du plus célèbre site d’échange de fichiers musicaux, l’industrie du disque avait encaissé une perte de 10 % de ses revenus. Il est encore trop tôt pour affirmer comment nous consommerons de la musique dans les années à venir (ni quelle sorte de musique, d’ailleurs), mais une chose est certaine: on n’a pas fini de vous en mettre plein les oreilles.
1-Manu Dibango pour le Festival de Jazz (6 juillet 1989)
Photo: Jan-Thus
2-Alain Bashung pour son passage à Coup de cour francophone
(2 novembre 1995) Photo: Laurence Labat
3-Metallica pour leur tournée Load (20 mars 1997)
Photo: Benoit Aquin
4-Beck pour sa tournée Odelay (27 mars 1997)
Photo: Alison Dyer
5-Björk pour sa tournée Homogenic (30 avril 1998)