15 ans de société

15 ans de société

Un monde en mouvement

Au cours des ans, Voir a essuyé sa part de critiques. Normal: lorsqu’on prend position, on dérange forcément. C’est ainsi qu’on a dit que le journal était trop fédéraliste ou trop nationaliste; trop à droite ou trop à gauche; trop sérieux ou trop badin.

Loin de nous décourager, ces plaintes nous ont au contraire rassurés. Car c’est toujours ce que nous avons voulu faire avec Voir: un journal férocement indépendant, qui refuse d’être prisonnier d’une idéologie unique et qui traque les lieux communs partout où ils se terrent, fût-ce dans les coulisses du pouvoir ou dans les nouveaux lieux de la contestation.

C’est ainsi qu’au cours des ans, nous avons à la fois fustigé la rectitude politique (avant même que le mot ne soit passé dans les moeurs), et pourfendu les grandes gueules réacs qui ressassent de vieux préjugés sous prétexte qu’il faut dire tout haut ce que les cons pensent tout bas. Nous avons publié une des premières entrevues avec la philosophe post-féministe Camille Paglia, et salué l’organisation de la Marche mondiale des femmes. Nous avons critiqué les dérapages du néolibéralisme et questionné certaines prises de position des militants antimondialisation. Nous avons ridiculisé autant le discours nationaleux que le mépris fendant de certains fédéralistes.

Manque de substance? Syndrome de la girouette? Non: plutôt une constance. Celle d’être fidèle à une vision du monde qui n’a rien à faire des murs, des carcans et des étiquettes, et qui ne se ferme jamais à une bonne idée sous prétexte qu’elle ne vient pas du bon bord. Au cours des 15 dernières années, Voir a jeté son oeil partout.

Certaines causes, nous l’avouons, nous tenaient plus à coeur que d’autres: la légalisation des drogues douces, l’acceptation de l’homosexualité, la lutte contre le racisme, le sida, l’exclusion sociale. Mais là encore, malgré nos sympathies naturelles, nous avons toujours traité de ces sujets les yeux ouverts, n’hésitant pas à parler de la violence conjugale chez les lesbiennes, des contradictions dans le discours des militants pro-pot ou du racisme entre les divers groupes ethniques.

Voir est un journal de rue, qui traite de sexe, de drogue et de rock’n’roll; mais c’est aussi un journal d’idées. Dès les premiers numéros, nous avons tenu à donner la parole aux intellectuels, pour nous confronter, nous déranger. D’Alain Finkielkraut (les malaises de la modernité) à Pascal Bruckner (la dictature du bonheur), en passant par Benjamin Barber (le tribalisme versus la mondialisation), Naomi Klein (l’arrogance des multinationales) et Arthur Schlesinger Junior (les dangers du multiculturalisme), nombreux sont les penseurs qui ont trouvé une oreille attentive dans nos pages. Ce voyage dans le monde des idées est l’un des volets dont nous sommes le plus fiers. Traditionnellement, les journaux urbains gratuits sont surtout tournés vers la nouvelle locale ou la politique de ruelle. À Voir, nous avons toujours voulu regarder un peu plus haut, un peu plus loin. La politique municipale nous tient à coeur (nous y consacrons une chronique hebdomadaire de même que plusieurs reportages), mais nous sommes aussi conscients que l’autre bout du monde est à un clic de nos bureaux. Ce n’est pas parce que le métro n’est pas encore rendu à Laval que nous ne devons pas sortir de l’île. Au contraire.

Autre chose qui nous est chère: la diversité. Le droit de passer d’un éditorial sur la pauvreté à un reportage sur l’échangisme chez les jeunes, la lutte amateur ou la scarification. Autant nous refusons le vieux débat gauche/droite, autant nous vomissons l’opposition entre la surface et la profondeur. La meilleure façon de brosser le portrait d’une société est encore d’en explorer les marges, de tester ses limites. D’en dessiner les contours.

Le 11 septembre dernier, le monde a basculé, et nos certitudes n’ont fait qu’un tour. Notre morale, nos priorités, tout est à repenser. Voir, comme toute autre publication, devra se réajuster, se remettre en question.

Retrouver sa place dans cette nouvelle donne.

Le défi est de taille. Nous sommes prêts. Après tout, 15 ans, c’est l’âge de raison.

1-Sida (25 mai 1989) Illustration: Éric Godin
2-Camille Paglia (16 décembre 1993) Photo: Larry Ford
4-Le lobby des armes (7 juillet 1994) Photo: Gilbert Duclos
3-La légalisation des drogues (7 juillet 1994) Photo: Gilbert Duclos
5-Le mariage gai (3 août 2000) Photo: Stéphane Najman