Chasser les têtes

Le chasseur de têtes est le directeur-gérant de la Ligue nationale des affaires. C’est celui à qui l’on demande de trouver un homme ou une femme d’expérience pour appuyer le jeune vice-président aux comptes recevables bourré de talent mais qui est encore un peu trop vert. Ou encore pour remplacer un directeur du marketing qui manque un peu de robustesse à quelques semaines du lancement d’un nouveau produit.

Robert Racine a passé presque toute sa carrière dans la mire de ces chasseurs de talent. Homme de relations publiques pour Alcan et la Banque de Montréal au début de sa carrière, il a été recruté par un chasseur de têtes qui l’a envoyé dans la machine gouvernementale fédérale, premièrement à Postes Canada, puis comme directeur de cabinet du président de la Chambre des communes. Vraisemblablement un administrateur de talent, sa tête est à nouveau mise à prix quelques années plus tard et un chasseur de têtes à la solde de SNC-Lavalin vient le chercher.

Aujourd’hui, Robert Racine est lui-même chasseur de têtes. Vous l’aurez deviné, c’est un homologue, aujourd’hui son associé, qui l’a recruté.

Les qualifications d’un bon chasseur de têtes se résument en un mot, selon Racine: les contacts. "L’important, c’est le réseau de contacts qu’on développe, surtout parmi les chefs d’entreprises. Ce réseau, on le développe dans l’entreprise et on le maintient."

Le terme-clé ici étant "dans l’entreprise", parce que le chasseur de têtes, en plus de connaître beaucoup de monde, connaît surtout les entreprises, leur culture, leur façon de fonctionner et leurs besoins. "Les gens qu’on recrute sont a priori compétents. Mais si une personne a besoin de beaucoup d’air, elle ne sera pas heureuse dans une compagnie très hiérarchisée. Elle va faire la job, mais elle ne sera pas heureuse."

Plusieurs chasseurs de têtes ont appris leur métier en travaillant dans le domaine des ressources humaines, mais 30 ans d’expérience dans une banque ne servent pas à grand-chose quand on a deux semaines pour trouver un spécialiste dans une sous-branche de la nano-biologie enseignée uniquement dans une université de l’Arkansas. C’est pourquoi certains chasseurs de têtes comme Martin Groleau, biochimiste de formation et recruteur chez Recru-Science, se spécialisent dans une industrie. "J’étais tout le temps en contact avec plein de monde. Dès le début, j’ai créé un bon réseau dans les universités et les entreprises. Il faut être créatif et savoir où chercher. Il faut être au courant de ce qui se passe dans notre industrie."

Les chasseurs de têtes travaillent à la commission, habituellement 30 % de la première année de salaire du candidat recruté avec succès. "Si tu ne livres pas, tu n’es pas payé, explique M. Groleau. Ça marche à la commission. Si un recruteur veut 60 000 $ par année, on va s’arranger pour qu’il fasse 60 000 $. S’il veut 100 000 $, on va s’arranger pour qu’il fasse 100 000 $." En fait, le bon recruteur peut facilement gagner autant que les personnes qu’il recrute. Dans le cas de Raymond Recherche de Cadres, la firme spécialisée dans les cadres supérieurs où travaille M. Racine, le salaire d’un recruteur varie entre 125 000 $ et 600 000 $ par année.

De bons salaires, mais à condition d’avoir fait ses armes et de bien connaître son industrie. "Moi, je ne me verrais pas placer des comptables, explique M. Groleau. On a engagé une secrétaire administrative et on ne l’a pas gardée. On n’est pas bons pour ce genre de positions. Mais si tu cherches un Ph. D., je vais te le trouver en deux semaines."