L'art de la drag
Vie

L’art de la drag

Les drag queens nous fascinent, marquent de plus en plus de cinéastes et d’auteurs en plus de faire courir toutes les foules. État des lieux d’une scène qui se décloisonne, d’une forme d’art à part entière dépoussiérée par une nouvelle génération ambitieuse et libérée de tous tabous.

«C’est un univers qui frappe l’imaginaire, un monde fantasmagorique où l’humour est toujours présent. Mais les drags, tout le monde les connaît sans vraiment les connaître…» En se lançant dans une série documentaire sur les drag queens, le réalisateur Frédéric Gieling voulait démonter les préjugés sur ces performeurs et montrer les coulisses d’une discipline encore peu connue. ILS de jour, ELLES de nuit, qui sera diffusé sur ARTV à partir du 7 avril, suit six drag queens sur scène et dans leur vie de tous les jours: on y découvre ce milieu à travers les yeux d’artistes qui se produisent depuis une dizaine d’années, mais aussi de jeunes de 18 à 23 ans qui font leurs débuts sur scène.

Bien sûr, impossible de parler de drag queens sans citer Mado Lamotte, qui assure la fonction de présentatrice et de voix off des épisodes. «On la connaît, Mado… C’est pour ça qu’on a voulu la mettre en présentatrice plutôt qu’en personnage de la série», explique Frédéric. Et puis Mado refuse qu’on la suive dans sa vie de tous les jours, celle de Luc (son vrai prénom), car elle n’a jamais montré son visage réel. «Les stars disent souvent s’ennuyer du temps où elles étaient incognito; moi, j’ai cette chance alors j’en profite, justifie Luc. Ma vie de jour, c’est ce qui me reste de vie privée.»

Mettre en contraste vie de jour et vie de nuit, c’est l’objectif du réalisateur de la série, qui a suivi ses personnages pendant près d’un an. Les drag queens se sont ouvertes rapidement et sans censure, assure Frédéric, et elles n’ont eu aucun problème à témoigner à visage découvert. Il est arrivé une seule fois qu’une drag d’un cabaret refuse d’être filmée en gars; il travaillait dans l’armée et ne voulait pas être reconnu par ses collègues. «Cette série n’est pas une parodie, c’est beau et très léché, commente Luc. Ce n’est pas toujours le cas. Si Priscilla, folle du désert est un hommage aux drag queens, j’ai regardé Cover Girl de loin, comme une comédie. C’est une grosse parodie: le gars qui va magasiner sur Saint-Hubert habillé en drag…»

Esprit de famille

Le documentaire d’ARTV démonte quelques clichés au passage, à commencer par l’idée que les drag queens sont toujours vulgaires ou méchantes. «Avoir un personnage leur permet d’aller plus loin, notamment dans leur humour décapant, et les gens pensent que ça se répercute dans les loges», rapporte le réalisateur. Des bitchs? Au contraire, assure Frédéric, qui a découvert en coulisses une grande entraide, un partage de conseils, de costumes ou de maquillage… Bref, un aspect familial très fort – Mado parle d’ailleurs souvent de ses «filles». «Il y a un esprit d’ouverture que j’ai rarement vu, confie le réalisateur. Ce sens de la communauté est très beau, et le côté famille donne des histoires très touchantes.»

Autre idée préconçue: non, les drag queens ne sont pas toutes des hommes. Dans la série, on peut ainsi suivre Léa, 17 ans, qui se transforme la nuit en Lady Poonana, et avoir son regard de fille sur ce milieu qui reste malgré tout un univers masculin. Les filles drags, c’est nouveau, explique Luc: «On a vu arriver les premières il y a cinq ans. Avant, c’était plutôt des drag kings, des femmes déguisées en hommes. J’étais pas trop chaud à l’idée d’accueillir des filles au Mado… Et puis, on a essayé. L’important pour elles, c’est de faire oublier la fille et de mettre en avant leur personnage. Le sexe, on s’en fout, c’est le talent qui compte!» Si c’est un phénomène récent, c’est aussi parce que «les jeunes sont beaucoup plus ouverts que nous, les vieilles…»

Un milieu masculin, et aussi à majorité homosexuelle (à 99%, selon Luc, qui n’a rencontré qu’une seule drag queen hétéro, «un Australien père de famille»). Une bonne chose, pense Frédéric: «Ça reste un univers très gai, et tant mieux. Souvent, la culture hétéro s’approprie la culture gaie, mais le drag reste une des zones où ils restent maîtres de leur art…» Ce documentaire remet aussi les définitions à plat, car dans la tête de la plupart des gens, une drag queen est «un gars qui se déguise en fille». Luc se souvient qu’aux débuts de Mado, il préférait avoir un maquillage digne d’un clown pour qu’on le différencie d’un travesti – ou d’un transsexuel. Mais il ne s’agit pas juste de look; en plus de savoir s’habiller et se maquiller, il faut aussi pouvoir chanter, danser, interagir avec le public, le faire rire sans le braquer…

Mado Lamotte, photo : Marie Li Di Cesare
Mado Lamotte, photo : Marie Li Di Cesare
Mado Lamotte, photo : Marie Li Di Cesare
Mado Lamotte, photo : Marie Li Di Cesare

«Un coming-out à deux niveaux»

Mado, qui incarne la bitch comique – «la femme fatale, très peu pour moi; j’arriverais dernière à Miss Univers…» –, assure qu’il y a plus de compétition aujourd’hui dans le milieu: «Avant, même si t’étais mauvaise, t’allais travailler. De nos jours, plus que jamais, il faut essayer d’être variée et originale.» Un vrai métier de performance, dont la difficulté a surpris le réalisateur. «On a assisté à des spectacles d’amateurs pour des collectes de fonds, et souvent, ils étaient tellement mauvais! C’est beaucoup plus difficile qu’on croit, on ne se rend pas compte de tout le travail qu’il y a derrière… Pour moi, c’est vraiment une forme d’art. Et c’est fou de voir à quel point les drags s’y dédient, même si souvent c’est financièrement à perte.»

En effet, se construire des looks peut coûter extrêmement cher, sachant que pour participer à une soirée, il faut environ trois costumes et autant de perruques (comptez environ 100$ pour une qualité correcte). Et il faut se réinventer tout le temps pour varier ses numéros… À part Luc – qui fait aussi des one-man-shows, du corpo, et est actionnaire du cabaret Mado –, très peu de drag queens vivent de leurs performances. Souvent, elles exercent d’autres jobs, souvent reliées au look (coiffeur, maquilleur…). Si l’un des personnages de la série est prof de musique pendant la journée, il constitue plutôt une exception.

Autre défi, et non le moindre: gérer le regard des gens sur cette passion. «C’est un coming-out à deux niveaux», rapporte Frédéric, d’après les témoignages qu’il a reçus pour le documentaire. «Souvent, ils ont dû faire leur coming-out de gai puis leur coming-out de drag. Et le deuxième était beaucoup plus difficile…» Mais d’après Luc, le contexte est de plus en plus facile: «Alors qu’avant les jeunes étaient plutôt mal à l’aise avec les drags, aujourd’hui, ça les fascine. C’est plus compris par le grand public, et le Village n’est plus considéré comme un ghetto…» Aller aux drags comme on va au théâtre? Au cabaret Mado, le public est à 80% composé de monsieur et madame Tout-le-monde, qui y font même des sorties en famille – on y voit d’ailleurs de plus en plus d’enfants. Ça se démocratise, assure Luc. «Un jour, on aura peut-être même un premier ministre drag!» (M. Pâris)

Les drag queens dans l’art

Costumes flamboyants, émotions exacerbées, lexique grivois et vacheries décadentes. Les personnificateurs féminins inspirent les créateurs de toutes les disciplines.

Remontons le temps jusqu’en 1973. Jean Archambault monte sur les planches du Quat’Sous dans le costume de Cléopâtre (façon Elizabeth Taylor) et marque, presque au fer rouge d’ailleurs, une scène théâtrale à peine remise des Belles-sœurs. L’impact est fort. Hosanna, personnage-titre de la pièce de Michel Tremblay, sera à jamais associée au nom du comédien qui a campé son rôle. Comble du hasard: Gilles Renaud, qui lui donne la réplique, replonge dans cet univers haut en couleur 32 ans plus tard pour incarner Cherry Sundae dans Cover Girl, une télésérie radio-canadienne coécrite par Pierre Samson et Richard Blaimert, une comédie de 22 minutes diffusée à heure de grande écoute. Dès lors, les reines des nuits de Montréal entrent dans les téléviseurs de partout au pays, révélant au passage un monde éclaté à un très large public – enfants compris.

René Richard Cyr, Vincent Bolduc et Frédéric Pierre sont aussi de la distribution, ils brillent dans leurs rôles savamment décalés. «Les drag queens ne vivent pas en perruque et en robe toute la journée, mais c’était une convention qu’on avait acceptée, se défend M. Samson. C’était des cas particuliers qui vivaient aussi leur vie déguisés en filles. […] Le plus important, pour moi, c’était de montrer que les gens excentriques et complètement à côté de la plaque ont en réalité une vision beaucoup plus nette de notre société.» Cover Girl est une fiction plutôt clownesque par moments, certes, mais c’est avec cette émission qu’une tonne de gens de la banlieue douillette et des régions ont eu une première chance de se familiariser avec la différence, avec une forme d’art souvent cantonnée aux grandes villes. La sitcom illustre aussi à merveille le paradoxe ou la complexité de ces personnages exubérants qui masquent – et ça, c’était dans le sous-texte – leur tristesse et leurs blessures avec la mesquinerie.

Silver Catalano, photo : Ariane Aubert Bonn
Silver Catalano, photo : Ariane Aubert Bonn

Silver Catalano a l’âge de ceux qui ont vu grandir Veronica Sinclair et Lana Brown au petit écran, bien qu’il s’avoue mal à l’aise avec leur propension pour le bitchage. Artiste multidisciplinaire, il intègre le drag à tous les aspects de sa pratique et privilégie une approche nouvelle, dramatique, presque dénuée d’humour. Une petite révolution dans le milieu. «Moi, j’ai une esthétique genderfucked, rock star, punk rock. Plus tard, je me vois faire un show dans un aréna sold out et sauter dans une foule avec des talons très hauts et le chest full poilu. C’est comme un fantasme. Je suis un rock’n’roll child qui essaie de conquérir le monde de la pop.»

Habile en coiffure et en maquillage, Silver «a arrêté l’école à 15 ans pour faire de la photo», des autoportraits influencés par les éditoriaux mode de Vogue et Vanity Fair, avant de vendre sa caméra pour financer sa musique. En novembre dernier, il dévoile Wave, une chanson accompagnée d’un vidéoclip intense qu’il a coréalisé avec Didier Charrette. Le premier chapitre d’une trilogie prometteuse, intrigante et surtout à mille lieues du style burlesque de ses collègues du Drague, le fameux bar LGBT de Québec qui teinte le Changing Room d’Alexandre Fecteau.

Changing Room, photo : Guillaume D. Cyr
Changing Room, photo : Guillaume D. Cyr

Étrennée in situ en 2009, la pièce interactive du dramaturge remplit ensuite les théâtres de Québec, Montréal et Ottawa jusqu’en 2013. Un succès populaire qui n’est pas étranger à la recherche documentaire réalisée en amont, par souci de réalisme, et aux liens tissés au sein de la communauté. Il le précise, s’en souvient: ce n’était pas facile de gagner la confiance de ces gens habitués de voir leur travail décontextualisé, dénué de sens par des créateurs peu scrupuleux. «Il y avait une certaine méfiance parce que c’est un sujet très populaire dans les journaux étudiants ou dans les cours de cinéma, les drag queens. Ils sont souvent entraînés dans des projets d’artistes ou de journalistes plus ou moins sérieux qui cherchent le punch là-dedans, une marginalité qui va ajouter de la couleur à ce qu’ils préparent.»

Ici comme ailleurs, les personnificateurs féminins parviennent à se tremper le gros orteil dans la culture populaire. En 1994, l’Australien Stephan Elliot se fraye un chemin jusqu’aux Oscars (en remportant le prix des meilleurs costumes) pour un film devenu culte: The Adventures of Priscilla, Queen of the Desert (Priscilla, folle du désert). Les drag queens inspirent sporadiquement, comme hors des modes. Reste à voir si Silver Catalano et ses contemporains seront capables de défoncer la frontière imaginaire, de se raconter eux-mêmes dans leurs propres œuvres d’art. (C. Genest)

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