Gentrification : et les restos dans tout ça?
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Gentrification : et les restos dans tout ça?

Alors que l’embourgeoisement urbain touche d’anciens quartiers populaires, des groupes dénoncent l’installation de restos et de bars plus chers qui attirent les bobos et font monter les prix… On s’est penché sur le cas de Saint-Henri.

Le 15 juin dernier, le restaurant 3734 est vandalisé: la baie vitrée qui fait le coin de la rue Notre-Dame est brisée par un extincteur rempli de peinture, lequel fait beaucoup de dégâts à l’intérieur. Un premier fait de vandalisme avait déjà eu lieu au 3734 en mai 2016. Si des voitures de luxe ont également été incendiées dans le quartier, les attaques visent principalement des restos: Ludger, Henri Saint-Henri (aujourd’hui fermé), Tacos Victor… «C’est une question de symbole», pense Maxime Tremblay, propriétaire du 3734. «Un resto, c’est ouvert, c’est un lieu de rencontre, on essaie d’attirer l’œil… Et certaines personnes s’en sentent exclues.»

Ces mêmes personnes qui dénoncent que Saint-Henri devient un «désert alimentaire» où l’on ne trouve plus que des menus à prix élevés ou des épiceries fines pas abordables. «C’est un quartier qui est le fun et que les gens découvrent. On sent une effervescence comme dans les quartiers émergents. Il y a aussi la réalité des loyers peu chers», explique Maxime Tremblay, qui n’a pas hésité dans le choix du quartier pour son établissement. «En grande majorité, les petits restos et boutiques d’art de vivre de Saint-Henri s’installent dans des locaux vides et qui tombaient en décrépitude; on ne prend la place de personne.»

Photo : Maxime Tremblay
Photo : Maxime Tremblay

En mai dernier, l’arrondissement d’Hochelaga-Maisonneuve a tenu des assises sur la gentrification, pour dresser un portrait de la situation et trouver des solutions – le quartier a aussi connu quelques cas de vandalisme sur des restos (Le Lapin blanc, La Tannerie). «C’est un peu le même cas de figure à Hochelaga, mais dans le Sud-Ouest, ça s’intensifie vraiment», argue Romain Cavelier. Ça fait deux, trois ans que c’est devenu aussi agressif. Il y a toujours eu des clivages, mais à ce point…» Le mixologue, qui habite Saint-Henri et travaille avec plusieurs restaurateurs du coin, s’est fendu d’un long post Facebook public après l’attaque du 3734, s’adressant aux auteurs du vandalisme:

«J’ai bien du mal à comprendre ton acharnement. Je comprends l’idée que tu ne veuilles pas que Saint-Henri devienne une réplique du coin Sainte-Catherine/Crescent. Je comprends aussi que des fois tu as sûrement l’impression que c’est la seule façon de te faire écouter. Ce que je ne comprends pas c’est pourquoi tu pitches des affaires dans les vitres de ces commerces. Ceux-là. Tu vas sûrement me dire que la pratique de leurs prix fait que ton quartier s’embourgeoise. Mais dis-toi que si les prix sont plus chers que chez Tim Hortons c’est parce qu’eux autres ils encouragent le commerce local en se fournissant chez des artisans et producteurs locaux, et qu’ils te servent pas une vieille galette de bœuf élevé en bataille par des industriels à l’autre bout de la planète. 

C’est parce qu’ils embauchent des gens du quartier (oui, tes voisins), pis au lieu de les payer au lance-pierre et de les faire travailler dans des conditions exécrables ils décident de leur donner des bonnes conditions de travail, ce que, je te rappelle, ne fait pas si bien le McDonald’s au bout de la rue. En gros, ils sont là pour que ton/notre quartier ne ressemble pas à une succession de business qui exploitent le monde, que ça soit ici ou de l’autre bord de la planète, et qu’il fasse bon vivre pour tout le monde, avec un portefeuille bien garni ou non. Pourquoi t’as pas visé Tim Hortons, McDonald’s ou Dollarama? Si je peux me permettre un jugement, t’es un peu épais. J’aime mieux me dire que t’aimais juste pas la déco.»

Mauvaise cible, mauvaise méthode

Avec l’augmentation de la population et des loyers à Montréal, des ménages plus aisés viennent s’installer dans ces anciens quartiers ouvriers plus populaires, où les loyers sont un peu moins chers qu’ailleurs et où il y a une belle vie de quartier. Si le phénomène fait monter le prix général des logements et de la consommation, plusieurs mesures prises dans Saint-Henri permettent de contrôler cette augmentation. En attendant, les attaques récurrentes font peur aux restaurateurs. «Si je devais ouvrir un resto, j’aimerais le faire dans Saint-Henri, mais c’est sûr que maintenant j’y réfléchirais à deux fois…», confirme Romain Cavelier.

Photo : Maxime Tremblay
Photo : Maxime Tremblay

Mais si ces attaques visent à dénoncer l’embourgeoisement du quartier, elles se trompent de cible, argue le propriétaire du 3734, qui ne s’attendait pas du tout à du vandalisme en s’installant à Saint-Henri: «On n’est pas un commerce de luxe! Regarde mon menu: tous les plats sont en dessous de 20$. En fait, ils visent les petits restos pour les faire fermer et décourager les autres de venir. On n’est pas des grosses corporations! Mais quand les restos vont fermer, c’est pas les petits entrepreneurs qui vont nous remplacer. Les loyers vont encore monter, et les grosses entreprises vont venir. De s’en prendre volontairement à un maillon faible, c’est éthiquement questionnable.»

Dans le contexte actuel de la restauration montréalaise, où les établissements font en moyenne 4% de marge de bénéfice, un cas de vandalisme peut coûter cher. «Attaquer les restos qui ne roulent pas sur l’or, qui emploient des gens du coin, qui font vivre le quartier, ça n’a pas de sens! s’insurge le mixologue. Ce sont ces gens-là qui encouragent les producteurs locaux et qui font vraiment vivre le Québec. Et à la fin de la journée, ils ne font pas d’argent. La restauration, ce n’est plus payant comme dans les années 1980. McDo ou Dollarama, s’ils sont plus abordables, ils exploitent les gens. C’est pas cohérent. Mais je ne pousse pas à les attaquer pour autant; il y a d’autres façons de se faire entendre.»

Restaurateurs, commerçants et riverains, s’ils peuvent comprendre certaines des revendications des casseurs, dénoncent cependant la méthode employée. D’abord, le vandalisme fait monter le prix des assurances dans le quartier pour tout le monde. «En tout cas, on ne veut pas jouer leur jeu et se lancer dans l’affrontement, assure Maxime Tremblay. Casser, c’est des gestes extrêmes qui dépassent l’opinion.» Sa réponse: continuer à soutenir la communauté, à s’entraider pour faire rayonner le quartier. Il se souvient que, le lendemain de l’attaque sur son resto, des clients et des gens du quartier étaient venus sans hésiter pour aider à nettoyer. C’est aussi ça, Saint-Henri.

 

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