Dominique Dufour, une femme en cuisine
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Dominique Dufour, une femme en cuisine

Jeune chef des restaurants montréalais Ludger et Magdalena, Dominique Dufour est de retour au Québec après une dizaine d’années à travailler dans le reste du pays. Et à peine arrivée, elle a lancé le Regroupement des femmes chefs du Québec. Entretien.

Voir : C’est quoi exactement, ce regroupement?

Dominique Dufour: Ç’a été créé en mars, et depuis, ça explose. On travaille actuellement à monter un CA. C’est dur de nous réunir toutes ensemble à cause de nos emplois du temps, mais j’essaie de voir au moins une chef une fois par semaine. En ce moment, je suis en train de recruter pour 2018, pour que plus de femmes prennent part à nos initiatives. On organise par exemple des repas à quatre mains, pour que les gens nous découvrent; on fait le tour de la salle quand le repas est fini pour discuter avec les participants, faire rencontrer les chefs. Parmi les participantes, il y a déjà eu Alice Vanasse, Stéphanie Audet, Marie-Pier Morin, Kimberly Lallouz…

Dernièrement, on a aussi participé à un grand souper pour les abonnés du Musée des beaux-arts, où des femmes de plusieurs métiers d’art exposaient. On avait une table qui alliait l’art et la gastronomie. 2018 va être bouillonnant, avec plein de projets. On veut s’investir socialement. On travaille notamment en collaboration avec la Société du cancer du sein: par exemple, à chaque souper qu’on fait, on offre des billets aux meilleurs donateurs. On va aussi essayer d’aller chercher des aides gouvernementales pour créer des garderies avec des horaires de soir, etc.

D’où est venue l’idée de créer ce réseau?

Comparé aux autres endroits où j’ai travaillé, il y a au Québec un manque de communication entre les femmes du milieu. C’est quelque chose que j’avais beaucoup senti à Toronto ou à Vancouver et qui m’aidait particulièrement dans mon cheminement personnel. On vit dans un milieu qui est très dur: plusieurs de mes amies ont dû avoir des arrêts de travail, et prendre du recul par rapport au milieu. Il y a tant de pression, c’est si demandant… On vit tellement quelque chose de particulier dans cette profession que c’est dur d’en parler avec d’autres personnes, et c’est difficile pour ceux qui ne sont pas chefs de faire un parallèle avec leur quotidien. Il faut donc avoir autour de soi des femmes qui vivent les mêmes choses.

Enfin, il y a un flagrant manque de représentation des femmes dans la cuisine. On a donc décidé de s’autoreprésenter. Le nombre fait la force: on va travailler ensemble pour créer des événements qui nous représentent, où on peut s’aider l’une l’autre à être un peu plus vues. Ce regroupement, c’est un réseau de soutien pour s’épauler. La solidarité entre femmes est très importante…

Les femmes sont si peu représentées que ça?

Les grands noms ont toujours été des hommes (Escoffier, Ducasse, etc.). Traditionnellement dans la cuisine, la place n’était pas aux femmes. Certes, il y a un mythe autour de la femme en cuisine dans la vie privée: quand les grands chefs racontent comment ils sont tombés en amour avec la cuisine, ils parlent souvent de leur mère ou de leur grand-mère. Mais au niveau professionnel, ça diffère. Au Québec, les femmes représentent seulement 12,8% de la part médiatique consacrée à la restauration, alors qu’on représente 45% de la population en cuisine – à l’Institut de tourisme et d’hôtellerie du Québec, c’est presque 50%. Mondialement, la place des femmes chefs dans les médias est de 5%. On n’est donc pas représentées au prorata de notre présence. C’est de la faute à personne, mais c’est à nous de corriger ça.

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crédit : Éliane Boucher

Être connue du grand public donne plus d’opportunités. Aujourd’hui, quand on pense au tourisme gastronomique au Québec, on pense à Chuck Hughes, Normand Laprise, Martin Picard… Mais il n’y a aucune femme dont le restaurant est une destination gastronomique, qui est assez prise au sérieux pour le devenir. Ça doit changer! On a déjà d’excellentes femmes chefs qui sont bien établies: Graziella Battista, Helena Loureiro, Marie-Fleur St-Pierre… Et il y en a aussi d’autres qui sont montantes. Ça vaut la peine de les connaître.

Leur donner de la représentation, c’est leur donner l’opportunité d’être tout ce qu’elles ont le potentiel de devenir. Il y a plein de Normand Laprise qui sont inconnues. Il suffit parfois juste d’être à la bonne place au bon moment… Mais j’ai bon espoir que ça va changer. Puisqu’on est 50% de femmes à entrer en école, on devrait représenter 50% des grands chefs connus!

Vous disiez que le Québec est différent des autres provinces… Comment ça?

Au Québec, il y a beaucoup de petits joueurs. Toronto est une grosse ville, et pour avoir un restaurant, il faut avoir vraiment beaucoup d’argent. La plupart du temps, il s’agit de famille de restaurants (Icon Legacy, Chase, Oliver & Bonacini, etc.), des conglomérats qui gèrent plusieurs établissements, souvent de plus gros espaces. Ces groupes ont des centaines d’employés. Comme il y a d’autres femmes chefs dans la même famille, on se soutient beaucoup. C’est plus facile d’avoir un réseau d’entraide quand on travaille pour ces chaînes parce qu’il y a plus de gens, qui vont moins se considérer comme de la compétition.

Au Québec, c’est plus facile de se lancer, il y a donc beaucoup de petits restaurants. Mais la compétition est aussi plus féroce, d’autant que la plupart des petits restos ont les reins moins solides… Ça crée une atmosphère pas forcément propice au développement des relations interpersonnelles entre les femmes du milieu. Ici, les femmes ont moins l’occasion de travailler ensemble et de s’aider avec leurs problèmes.

Quels sont ces problèmes que rencontrent les femmes chefs?

Quand on est une femme et qu’on arrive dans la trentaine, on est souvent au point culminant de notre carrière – mais sur le plan biologique, c’est aussi le point culminant de notre fertilité. On arrive à une croisée des chemins où on se demande s’il faut se lancer tête baissée dans le travail ou s’arrêter un peu et fonder une famille…

Ces questions ne sont pas seulement propres aux chefs, mais on a une difficulté ajoutée. On se poserait les mêmes questions si on était avocates, ou si on pratiquait n’importe quelle profession orientée vers sa carrière; mais les avocates travaillent de jour et ont des ressources auxquelles elles peuvent faire appel. Essayez de trouver quelqu’un pour garder des enfants entre 15h et minuit quand vous êtes en cuisine… Certes, on n’est pas les seules avec ce problème d’horaire: je pense notamment aux professions dans la santé. À la différence que les médecins et les infirmières sont souvent mieux rémunérées et ont des avantages sociaux et des syndicats que nous n’avons pas.

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Magdalena, bar à vin  crédit : Xavier Legault

Il y a une disparité entre hommes et femmes en cuisine. À la trentaine, beaucoup de femmes se détournent de leur carrière de chef pour se consacrer à leur famille ou choisir un travail avec plus d’accommodements. Plus on monte, plus il faut faire des choix, et plus les femmes tombent. Les jeunes sont celles qui ont le plus besoin d’aide. Pourtant, la majorité des grands hommes chefs ont des enfants, et ils n’ont jamais eu à arrêter de travailler. La solution serait d’avoir son propre restaurant, comme ça tu peux faire tes propres horaires et avoir quelqu’un qui fait le service pour toi… Mais pour ça, faut que les gens te connaissent.

On parle beaucoup de harcèlement en ce moment. La cuisine a longtemps été un milieu considéré comme très machiste. C’est toujours le cas?

Oui, il y a une espèce de machisme associé au monde de la cuisine, mais c’est de plus en plus révolu. J’ai déjà reçu des commentaires dégradants, des chefs qui, quand je faisais des erreurs au début, me frottaient la joue en disant «You’re pretty…», comme si je ne valais même pas la peine de me faire expliquer mes erreurs. C’est pas une insulte, mais c’est la pire des insultes. Ils n’auraient jamais dit ça à un homme. C’était il y a 10 ans, les mœurs ont évolué depuis, même s’il y aura toujours des dinosaures qui agiront comme ça. Dans la nouvelle génération qui entre en cuisine, c’est de moins en moins accepté.

En attendant, dans le milieu, on n’a eu aucune mauvaise réaction de la part des hommes à la suite du lancement du Regroupement des femmes chefs du Québec. On s’est même fait prêter des restos pour nos soupers!

Le mot de François Meunier,
président de l’Association des restaurateurs du Québec

«Le portrait est en train de changer: de 2010 à 2015, si le nombre d’hommes chefs a augmenté de 13%, celui des femmes a augmenté de 157%. Il y a un intérêt très marqué des femmes pour le métier, qui s’explique notamment par le succès d’émissions comme Les Chefs. Les femmes prennent de plus en plus de place dans les postes de direction. L’État doit aussi jouer un rôle pour aider les femmes à concilier vie privée et vie professionnelle, par exemple en laissant les CPE ouverts au-delà du 9 à 5.

Tout le monde convient aujourd’hui que la présence des femmes dans ce métier est bénéfique pour tous. Les comportements déplacés envers les femmes? Plus elles vont être présentes, et moins ces comportements vont avoir lieu. C’est la même situation dans des métiers comme policier ou pompier… À l’ARQ, on entend assez peu parler des problématiques autour des femmes chefs. Il y a déjà tellement d’enjeux importants, comme le manque de main-d’œuvre, que ceux-là sont plus passés sous silence. Les femmes chefs vont se faire leur place. On s’inquiète bien plus qu’il n’y ait plus personne dans les écoles de cuisine!»

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