Sans enfant, et sans regret
Vie

Sans enfant, et sans regret

Ne pas être parent, un choix personnel qui relève d’une liberté élémentaire. Pourtant, notre société semble toujours concevoir le mode de vie sans enfant comme marginal et non naturel…

«T’as pas d’enfant, tu m’en dois une!» Ce post de blogue signé Biancé Longpré avait causé un petit tollé en février 2017. Un texte qui résumait bien une pensée caractérisant une part de la société: être parent c’est partager, et les gens qui ne veulent pas d’enfant sont égoïstes. Mais depuis une dizaine d’années, les «non-parents» – comme certains se font appeler – veulent se faire entendre pour expliquer leur choix de vie et le faire respecter. Ainsi, des mouvements tels que le Childfree Network, le club No Kidding! ou la National Alliance for Optional Parenthood se développenttout comme la littérature sur le sujet: Être femme sans être mère (Emilie Devienne, 2006), Pas d’enfant, dit-elle (Édith Vallée, 2006), No Kid: Quarante raisons de ne pas avoir d’enfant (Corinne Maier, 2007), Épanouie avec ou sans enfant (Isabelle Tilmant, 2008), L’envers du landau (Lucie Joubert, 2010), Pas de bébé à bord (Gisèle Palancz, 2011), etc.

«On aborde de plus en plus le sujet à force d’avoir des moyens de médiatisation, mais il y a encore un problème de représentation des gens qui ne veulent pas d’enfant», indique Magenta Baribeau, qui a réalisé le documentaire Maman? Non merci! (2015). «Dans les séries, dans les livres, etc., on n’a pas de personnages qui nous ressemblent. C’est toujours des figures stéréotypées, comme Samantha dans Sex and The City, qui se bat presque avec un enfant dans un restaurant, ou Christina dans Grey’s Anatomy, hyper froide et carriériste…»

C’est notamment pour remédier à ce problème de représentation que la documentariste a organisé en 2015 la Fête des non-parents de Montréal, reprenant une initiative lancée pour la première fois en 2009 à Bruxelles, où les participants militent pour la reconnaissance et l’acceptation du choix de ne pas avoir d’enfant. À la suite des articles de presse relatant la fête, Magenta reçoit des messages de gens qui disent se sentir moins seuls dans leur choix et qui la remercient de briser le silence. Mais elle est choquée par les violents courriels d’insultes qu’elle reçoit également, ainsi que par les commentaires négatifs sous les articles. «Il y avait des choses comme “C’est pas qu’elle veut pas d’enfant, c’est qu’elle est trop moche pour qu’on lui en fasse”, et même des appels au viol…»

Briser le moule

«Ne pas avoir d’enfant est un choix qui brise le moule de la société et remet en question le choix des parents», analyse Catherine Des Rivières-Pigeon, professeure au département de sociologie de l’UQAM et spécialiste de la maternité. Si on parle aujourd’hui de famille monoparentale, recomposée ou de couple homosexuel, les modèles traditionnels restent plus bien persistants que l’on croit: «Il y a un certain discours, mais il y a la réalité que les femmes vivent au quotidien. La société a encore une attente envers elles. Elle n’est pas si moderne qu’elle veut bien le dire… Prenons le congé de paternité par exemple: le taux de pères qui en profitent reste encore très faible, poursuit la sociologue. On n’est pas rendu à une société complètement ouverte, surtout en ce qui concerne les femmes et les mères. Il y a comme un retour de balancier de nos jours: le rôle des mères doit passer avant la carrière, avant tout le reste.»

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Magenta Baribeau

Un retour du balancier causé par une montée du conservatisme, selon Magenta Baribeau: «On veut revenir aux modèles classiques. Le taux de natalité actuel n’avait pas été atteint depuis longtemps! La société capitaliste aussi veut qu’on ait des enfants, les futurs contribuables de ce modèle de société là… Les enfants sont comme revenus à l’ordre du jour. Dans les années 1980 ou 1990, on en parlait moins car on se disait à l’époque qu’il fallait choisir entre les enfants ou la carrière; maintenant, les deux sont possibles, plus d’excuse pour la femme!» Une pression qui vient aussi du gouvernement, pense la documentariste. «Avec toutes ces politiques natalistes qu’on véhicule, les gens qui n’ont pas d’enfant ne sont pas pris en compte, ils sont hors de la norme. Et les autres intègrent cette pensée nataliste. La plupart des gens ne se disent même pas qu’ils ont le choix de vouloir ou non des enfants…»

Une décision lourde de responsabilités, et Magenta trouve qu’on ne le souligne pas assez. Elle reçoit sur son blogue énormément de témoignages de mères qui lui confient la difficulté d’avoir des enfants. «Le fait qu’elles ne peuvent pas en parler en public leur cause beaucoup de détresse car elles n’ont pas de tribune. La maternité, qu’est-ce qu’on en parle! Mais que ce soit difficile d’élever un enfant, ça, il n’y a pas de place pour en parler…» Quand on aborde la maternité, indique la sociologue Catherine Des Rivières-Pigeon, une vision très naturelle persiste encore, par exemple quand on parle d’instinct maternel ou de retour à l’allaitement. «Tout ça est perçu comme allant de soi, gratuit, facile, et n’est pas tant valorisé que ça. On idéalise complètement la maternité, en passant sur la dépression, le baby-blues… Les femmes doivent être mères, et doivent aimer être mères.»

Féminisme et stérilet

Chez les «non-parents», les raisons de ne pas se reproduire sont diverses et variées: peur de la responsabilité, envie de se concentrer sur soi, réaction envers la société, visée écologique… Ou simplement une absence de désir. «Beaucoup de gens veulent trouver des raisons intellectuelles à leur choix, sinon ils ne sont pas pris au sérieux, explique Magenta. Comme si c’était pas possible de savoir ce que l’on veut… Moi, je n’ai pas de désir d’enfant. Cet argument ne peut pas être déconstruit, comme un argument financier par exemple. Personne ne peut vous forcer à avoir du désir.» Même discours chez Delphine, Montréalaise de 30 ans: «Je n’ai jamais senti l’envie, le désir, le besoin d’avoir un enfant. Ça ne m’a jamais vraiment parlé. Les enfants, c’est pas trop mon truc: je suis ravie pour mes amis qui en ont, j’aime recevoir leurs photos, etc., mais je n’ai pas spécialement envie de les porter dans mes bras ou de les garder.» Aux gens qui lui disent qu’elle pourrait regretter, elle répond que si vraiment un jour elle a envie d’être mère, elle adoptera. «Autant en sortir un de la misère. On est déjà en surpopulation sur la Terre…»

En attendant, Delphine ne se sent pas à la hauteur: un enfant, c’est un engagement, une responsabilité à vie qu’elle ne se sent pas capable d’assumer. Avec son conjoint, ils ont abordé le sujet assez vite, et sont du même avis. «Les gens pensent souvent que c’est égoïste de ne pas vouloir d’enfant, moi je pense que ce sont eux qui sont égoïstes, rétorque Delphine. Il y a une énorme part d’ego dans le fait de se reproduire. Mais je ne les juge pas pour autant: ce sont des réactions ancrées dans notre culture depuis des siècles. J’aimerais juste qu’on reconnaisse cette part d’ego.» Dans son entourage, si personne ne la juge ouvertement, la plupart de ses amis ne comprennent pas son choix. «On m’a dit: “Un enfant, c’est une étape dans le couple.” Ça réduit tellement l’enfant à un truc utilitaire! Et mon couple n’a pas besoin de ça pour s’épanouir et construire des choses, se défend Delphine. J’ai aussi souvent entendu: “C’est pas grave, tu as le temps de changer d’avis, tu verras.” C’est souvent dit de manière très infantilisante, comme si eux ils avaient compris la vie…»

Changer d’avis, un argument que Delphine entend souvent. Elle s’est fait poser un stérilet, mais raconte qu’en France, son pays d’origine, beaucoup de gynécologues refusent d’en poser aux femmes en dessous d’un certain âge qui n’ont pas d’enfant au cas où elles changeraient d’avis, pour éviter d’avoir à le retirer – une manipulation qui peut entraîner des complications sur l’utérus. «Ce genre de réactions vient de notre société: il y a quelque chose qui relie la femme à sa capacité d’enfanter. C’est dans la to-do list de la femme de porter un enfant, regrette Delphine. C’est très pernicieux; ça se sent dans les médias, la publicité, et plus généralement dans la manière dont les gens parlent de la maternité. En fait, c’est presque un acte féministe de se sentir capable d’être femme sans avoir besoin de faire un enfant…»

Quelques chiffres

  • Le nombre de naissances a augmenté de plus de 20% au cours de la dernière décennie: près de 89 000 enfants sont nés en 2009, contre 72 000 en 2000
  • De 7,87 millions de personnes au 1er janvier 2010, la population québécoise pourrait atteindre 9 millions d’habitants vers 2040
  • Une Québécoise sur cinq n’aura pas d’enfant à la fin de sa période de fécondité

(Source: Institut de la statistique du Québec)

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