Des expos au resto
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Des expos au resto

Jadis considérées comme un espace réservé aux artistes amateurs, les salles à manger attirent de plus en plus les professionnels…

Restaurants et œuvres d’art cohabitent depuis belle lurette. Parfois avec une intention charitable, en offrant un pan de mur à des artistes amateurs en quête de public, parfois par avarice – déco pour laquelle le restaurateur ne payera pas un sou. C’est une tendance montante cependant: l’exposition d’œuvres d’art par des professionnels dans les cafés et restaurants.

En mars dernier, l’artiste peintre Jean Gaudreau lançait en grande pompe à Québec l’exposition Lemieux vu par Gaudreau, une série de sept œuvres en clin d’œil à l’artiste. Le lieu? Non pas une galerie, un musée ou une bibliothèque, mais le restaurant Ophélia, jadis la résidence de son idole. En amont du vernissage, Gaudreau a pris le temps de bien communiquer sa démarche artistique et de positionner sa collaboration avec Fabio Monti, propriétaire de l’établissement. L’enjeu sous-jacent? Légitimer le choix d’un lieu commercial tel un restaurant comme lieu d’expression culturelle à part entière (et ainsi débouter les détracteurs).

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Crédit : Cath Langlois

Un pro sorti du resto

«Si Gaudreau l’a fait, ça veut dire beaucoup», s’exclame Hugo Landry. La carrière de l’artiste trentenaire a connu un bel essor ces dernières années. Après avoir commencé en exposant à Québec, dans les brûleries puis au SSS, il a cessé de diffuser en salle à manger dès son entrée en galerie. «Le galeriste veut te représenter et avoir une certaine exclusivité», explique-t-il. Au-delà de cette réalité, Hugo ne serait plus enclin à exposer au restaurant: «Moi, ça m’a apporté beaucoup. Au SSS, j’avais accès à une clientèle d’avocats, d’architectes, que je n’aurais jamais rejoints autrement, mais…»

Les «mais», Hugo les aligne avec lucidité: au restaurant, les gens ne sont pas là pour l’art visuel. Les œuvres subissent parfois des dommages liés à l’environnement – l’ajout d’un trait de sauce par exemple… Certains restaurateurs se font aussi gourmands que les galeries en demandant une commission de 50% sur la vente. Enfin, leurs murs deviennent trop souvent des parkings pour le vieux matériel qui ne représente plus adéquatement le travail de l’artiste, un problème quand le paiement est surtout en visibilité.

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Crédit : Marthe Fortin

Le restaurateur aspirant galeriste

Vieux routard de l’industrie de l’hospitalité, Marc Carbonneau a imaginé Galerie R qui, malgré son nom, demeure un restaurant avant tout. «Ce projet d’extension de carrière me permet d’explorer mon intérêt grandissant pour l’art visuel de collection.» Marc se souvient de sa première visite en galerie comme si c’était hier. «C’est difficile d’accès. Tu te fais dévisager des pieds à la tête, tu sens qu’on évalue la profondeur de tes poches.» Son restaurant se veut tout le contraire, un espace de démocratisation des arts. À son ouverture à Belœil, en 2017, il a d’abord exposé sa collection personnelle pendant six mois.

Marc se rappelle la mise en garde de Johanne Boucher, l’une des galeristes qui l’a initié au monde des acheteurs d’art et qui l’accompagne dans sa démarche. «Elle m’a dit que je risquais d’avoir des problèmes pour trouver des artistes cotés, que pour eux, exposer dans un restaurant serait comme un retour en arrière.» Cependant, des peintres telles que Micheline Landry, Andrée Roy et Ruth Brassard ont embarqué dans son concept. L’entrepreneur s’explique l’intérêt des artistes professionnels par les avantages qu’il leur offre, à commencer par l’exclusivité de l’accrochage, rare en galerie. «Je participe à la sélection des œuvres, j’organise un vernissage, je garde les portfolios des artistes en salle et je parle des œuvres aux clients. C’est une réelle valeur ajoutée pour tous.»

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Crédit : Marc Carbonneau

Le café amoureux des arts

Ancienne employée de la Fonderie Darling, Jessica Begault ne pouvait concevoir d’abandonner sa passion pour les arts visuels en ouvrant son café à Pointe-Saint-Charles. Elle a donc incorporé l’art au projet, en prévoyant un mur et un éclairage adéquats pour l’exposition d’œuvres. Elle s’est aussi adjoint le concours de son ancienne patronne, Caroline Andrieux, également fondatrice et directrice artistique de Quartier éphémère.

Le tandem reçoit et évalue moult dossiers pour sélectionner deux artistes par an: un amateur et un pro, en alternance. Le café ne met pas les œuvres en vente, mais offre un cachet de 300$ en gage de reconnaissance. «Nous estimons que les artistes nous font une véritable faveur: c’est tellement important de vivre avec du beau autour de nous…» Au cœur de cette démarche, le souci d’adapter l’espace aux œuvres d’art et non l’inverse, quitte à ce qu’elles dérangent et deviennent prétexte à la discussion. «Nous prenons l’aspect “curatorial” très au sérieux, et on fait attention, à l’accrochage des œuvres, à ce que ça fasse expo et non déco. Un tableau de Françoise Sullivan, c’est 15 000$, donc ce n’est pas à la portée de tous, mais des milliers de personnes ont pu voir son travail chez nous», explique Jessica avec fierté.

Le chef collectionneur

Aux antipodes, l’approche du chef propriétaire Frédéric Plante est tout aussi intéressante. Il a commencé à collectionner de l’art il y a plusieurs années et se fait un plaisir d’exposer les toiles achetées dans la salle de ses restaurants. Qui plus est, il les revend volontiers afin de racheter d’autres œuvres. «Ça m’a permis de monter en qualité et en grosseur.» En ce moment, Frédéric expose chez Légende, à Québec, quelques-uns de ses Sébastien Riopelle et de ses Dominique Besner. «On vend pas mal plus que dans certaines galeries», affirme le restaurateur. «Dans 90% des cas, les clients ont un coup de cœur et partent avec le tableau sous le bras, sans vraiment se soucier de l’emballage.»

Investi dans le fait de développer une relation complice avec les artistes dont il possède les œuvres, Frédéric a d’ailleurs invité Sébastien Riopelle à joindre l’équipe de design de son futur restaurant. Ces nouvelles approches font ainsi des artistes et des restaurateurs de véritables partenaires qui contribuent à exposer les gens à l’art. Le tout en mangeant!

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