Vie

Les Ville-Laines : La guerre des aiguilles

Par un geste illicite d’une infinie douceur, quatre artistes embellissent et se réapproprient l’espace public avec leurs tissus à mailles. Rencontre avec Les Ville-Laines, des "tricoteuses-terroristes".

Avant même que les premières questions leur soient posées, les quatre amies de la crew Les Ville-Laines s’animent déjà à se voir et à se raconter leurs dernières folies. Tricotées serré, Les Ville-Laines!

L’histoire commence avec Karine Fournier, alias Tricot Pirate. Cette bachelière en arts visuels de l’UQAM qui se spécialise dans l’art textile réalise son premier tricot-graffiti en 2010. Ce faisant, elle suit la trace de plusieurs artistes avant elle qui, depuis 2005, sévissent dans les grandes villes du globe. À la manière du tag, le yarn bombing (graffiti de laine) consiste à couvrir une pièce du mobilier urbain de tricot pour laisser sa marque, protester contre la grisaille et la pollution publicitaire.

Tricot Pirate recrute ses complices tricoteuses dans son entourage: sa "meilleure amie", l’artiste visuelle Mimi Traillette; la géographe, activiste dans l’âme et Française Anne Buisson, alias Dinette; et Marilène, alias Pixie Knit, qui avait déjà commencé à taguer avant elle. Elles signent leur premier yarn bomb boulevard Saint-Laurent, angle Prince-Arthur. "La réappropriation de l’espace public est au coeur de nos préoccupations. S’il est public, c’est qu’il est forcément à tout le monde. Au-delà du fait que c’est ludique et beau, on veut provoquer un questionnement, une interaction sociale", tranche Dinette.

"C’est quand même une forme de vandalisme, même si on n’abîme rien au final, poursuit Mimi Traillette. On détourne une pratique traditionnelle – le tricot, qui peut être mémère jusqu’à un certain point – pour en faire quelque chose de subversif et d’amusant."

Habiller le mobilier urbain

Pas de cagoules pour Les Ville-Laines. Leurs actions, elles les font au grand jour. "J’aime quand on part en épopée sauvage pour un attentat tricot. Le mot est fort, mais on tague des choses qui ne sont pas censées l’être", explique Dinette. "Le rush d’adrénaline lorsqu’on accroche nos trucs, ça n’a pas de prix!" poursuit sa comparse Mimi.

Traînant toujours de la laine, des aiguilles et un ruban à mesurer partout où elles vont, Les Ville-Laines choisissent leurs lieux en fonction de leur emplacement stratégique et de la grisaille ambiante. Rapidement, ces "terroristes du tricot" se font prendre au sérieux; des organismes communautaires et groupes sociaux font appel à elles. En mai, elles prennent part – avec les Mémés déchaînées et les Raging Grannies – à un atelier de tricot devant la Régie du logement pour protester contre les délais d’attente aux audiences pour les locataires. "C’était notre première activité sociale politique, et après ça a déboulé. Les invitations ont afflué."

Leur prochain vandalisme doux se tiendra au carré Viger le 10 novembre. "On aime attirer l’attention sur certains endroits comme le carré Viger. Il commence à faire froid et on a pensé que c’était un bon moment pour aller mettre de la laine là-bas et donner des couvertures aux itinérants. Ce sont de grosses colonnes, alors ça va flasher!" souligne Mimi Traillette.

Source naturelle de réconfort

Pas de doute, Les Ville-Laines aiment la couleur. "Ça fait du bien. Ça défoule", entonnent-elles en choeur. Pour le tricot, chaque Ville-Laine a sa lubie: Mimi, c’est le Phentex fluo, Tricot Pirate affectionne le rose flashy et les rayures, Dinette privilégie le noir et aime ajouter des yeux (!). "Moi, j’ai un déficit d’attention, je change de couleur et de style toutes les deux minutes", s’esclaffe Pixie Knit.

Afin de mener leurs projets à terme, les militantes de la maille se réunissent pour tricoter ensemble autour d’une théière fumante. Quand l’ampleur des projets les dépasse, elles lancent des appels à tous sur leur blogue. "Mais ce sont surtout nos mères qui répondent. Elles sont d’admirables tricoteuses et crocheteuses!" note Mimi. "En France, j’ai ma mamie qui a commencé à faire du yarn bombing à 94 ans", ajoute Dinette.

Après une visite à Danville où elles deviendront les Danville-Laines en collaboration avec la Galerie des Nanas, Les Ville-Laines comptent se reposer – Tricot Pirate attend un bébé – et fantasment déjà sur leur prochaine victime: l’échangeur Turcot. "Le seul building de lofts qu’ils veulent détruire se trouve à côté de chez moi. Une bretelle de l’échangeur passera par là. Je pense qu’on serait capables de faire au moins une colonne. Ce serait symbolique", lance Mimi à ses camarades. "On mettrait peut-être trois mois là-dessus?" suggère Dinette. "Avec un appel à tous", insiste Tricot Pirate. Et les voilà reparties à tisser des projets avec conviction, une maille à l’envers, une maille à l’endroit.

Adresses /

Les Ville-Laines: www.ville-laines.blogspot.com

Blogue de Mimi Traillette: www.mimitraillette.blogspot.com

Blogue de Karine Fournier: www.karinefournier.com

Pour soutenir Les Ville-Laines, déposer de la laine ou des pièces de tricot à l’Usine 106U au 160, rue Roy Est, Montréal.

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