Vieux-Port de Québec : Un été chaud au marché
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Vieux-Port de Québec : Un été chaud au marché

Pétition, négociation, incertitude. Avant d’être scellé, le destin du Marché du Vieux-Port est sujet de discordes et d’inquiétudes. L’arrondissement historique perdra-t-il l’un de ses derniers bastions alimentaires?

Retour en avril 2015. Labeaume et son équipe d’attachés de presse confirmaient que le Marché du Vieux-Port fermerait ses portes et déménagerait sur le site d’ExpoCité, à côté de ce cher (dans tous les sens du terme) Centre Vidéotron. Dès lors, c’est la panique. Une page Facebook se crée pour protester, une myriade de commentaires négatifs pullulent sur les réseaux sociaux. Changer d’endroit pour accommoder les automobilistes au profit des piétons? La déception gagne bon nombre de citadins alors qu’une majorité de banlieusards s’en réjouissent. Le débat est polarisé.

Un an plus tard, presque jour pour jour, l’administration municipale dévoile les plans de ce qu’on appellera Le Grand Marché, un bâtiment lumineux pensé par la firme Lemay Michaud – architectes de quelques succursales Simons et de l’Hôtel Le Germain Charlevoix de Baie-Saint-Paul. Un projet estimé à 20 à 23 millions de dollars pour y aménager 20 kiosques permanents, une centaine d’étals saisonniers et 30 espaces commerciaux. La livraison est prévue pour 2018, mais un regroupement de citoyens (La Coalition du Marché du Vieux-Port) a déjà déposé une pétition de 10 000 signatures au conseil de Ville. Pour calmer le jeu, la vice-présidente du comité exécutif Julie Lemieux évoquera l’idée d’aménager un marché satellite à l’emplacement actuel. Dès lors, une lueur d’espoir brille dans les yeux de ses opposants.

Crédit photo : Catherine Genest
Crédit photo : Catherine Genest

Des arguments soulevés par les militants, il a cette peur de perdre un autre commerce de proximité dans ce secteur embourgeoisé au maximum. Un enjeu qui préoccupe l’architecte et designer urbain Érick Rivard, aussi animateur de l’émission Faire la ville sur les ondes de MAtv: «C’est presque un désert alimentaire, le Vieux-Québec. […] Avec la disparation de plein de petites épiceries qui n’ont pas fonctionné, le seul endroit où tu peux trouver des fruits, des légumes et du pain frais, c’est au marché.»

Il y a aussi cette crainte de voir disparaître la clientèle touristique, cette manne qui afflue du terminal de croisières et des autocars stationnés à proximité. Bien qu’ouvert au changement, le restaurateur Christian Lemelin (Toast!, SSS) s’avoue un peu sceptique. «Pour eux, c’est facile d’accès, c’est proche, c’est un incontournable à Québec. Est-ce que les gens vont faire le détour [jusqu’au Grand Marché]? L’avenir nous le dira.»

Crédit photo : Catherine Genest
Crédit photo : Catherine Genest

Repenser ExpoCité

Avec le déménagement du marché, l’inauguration somme toute récente du Centre Vidéotron, la future place Jean-Béliveau et la mort provisoire (nous y reviendrons) d’Expo Québec, c’est un immense terrain qui est voué à une reconfiguration en profondeur. De là à en faire un pôle d’attraction urbain? Érick Rivard se fait critique. «On n’a pas encore vu de plan d’aménagement ou de développement autour de l’amphithéâtre. À vrai dire, on a seulement des morceaux: l’amphithéâtre, la place publique… Mais il n’y a pas de plan particulier d’urbanisme qui accompagne ça et qui pourrait nous monter qu’il pourrait y avoir de la densification autour de ce site-là.»

Le hic, explique M. Rivard, c’est que ce lieu a toujours été le théâtre d’événements éphémères. Des concerts, oui, mais aussi des matchs de hockey et Expo Québec qui y tenait ses activités depuis 1892, jusqu’à ce que le maire l’enterre pour trois ans et propose de réévaluer la situation en 2019. «Je crois qu’un marché ne sera pas assez fort pour faire vivre le site de lui-même à longueur d’année. C’est sûr que ça va amener du va-et-vient, un mouvement, mais je pense qu’il faut voir beaucoup plus loin que ça et c’est ce que j’aime beaucoup dans le projet de Steve Fortier. […] Si on veut que ça devienne un morceau de ville, il faut peut-être cesser de penser qu’il faut le développer en termes de festivités, de festivals.»

Justement, parlons-en de Steve Fortier. Élève d’Érick Rivard (qui enseigne aussi à l’Université Laval) et finissant de la maîtrise de l’École d’architecture, le nouveau diplômé a fait le buzz avec sa thèse, une proposition axée sur la récupération du Colisée Pepsi. Une prise de position écologique qui a beaucoup circulé par l’entremise du site MonLimoilou.com puis, peu de temps après, sur les plateformes des médias généralistes et traditionnels de la Capitale. «On a tendance à tenir les structures pour acquises à Québec. J’essaie de dénoncer ça avec le vieux Colisée, justement. Il a marqué la mémoire collective de la ville de Québec et probablement même au-delà. Juste ça, ça devrait avoir un poids assez suffisant pour le sauvegarder.»

Construit en seulement neuf mois et sous la gouverne du maire Lucien Borne, l’amphithéâtre aujourd’hui jugé vétuste témoigne toutefois du savoir-faire de l’architecte suisse Robert Blatter. Sa méthode de travail, celle de couler les arches ainsi que la voûte de béton directement sur le chantier, était révolutionnaire à la fin des années 1940, et c’est justement ce que veut souligner Fortier avec Striptease – nom follement accrocheur qu’il donne à son projet. Grosso modo, il propose de tracer un anneau de glace autour de la structure et de conserver la patinoire au centre. Deux éléments transformables en piste d’athlétisme et en scène pour la belle saison, le genre d’installations qui attirent les petites familles.

Crédit photo È Lemay Michaud - Architectes
Crédit photo : Lemay Michaud – Architectes

Bien que ce ne soit pas mis de l’avant dans les documents qu’il a présentés à la presse et à ses professeurs, le désormais employé d’Atelier 21 a également pensé à inclure de l’espace pour des habitations dans l’énorme étendue d’asphalte. Une initiative saluée par son mentor. «On n’a pas besoin d’avoir autant de cases de stationnement, et ça, c’est le pire ennemi de l’activité urbaine. Il ne se passe jamais rien en termes de festivals la fin de semaine autour des Galeries de la Capitale. Y a aucune chance que, tout à coup, il y ait un événement spontané ou un regroupement. C’est la même chose à ExpoCité. Il faudrait, éventuellement, penser à amener du monde [à s’y installer] pour que le site puisse vivre de lui-même le mardi matin, le mercredi après-midi. Ça, c’est vraiment difficile et ça passe par des gens qui s’identifient à ce quartier-là.»

Au-delà du hockey et des tomates

Même si Gary Bettman tarde à promettre une équipe de la LNH au maire Labeaume, et que rien n’a été confirmé concernant le marché satellite, divers acteurs de la ville y vont de leurs propositions pour le réaménagement des deux secteurs concernés et inévitablement liés entre eux.

L’administration portuaire de Québec est présentement en consultation publique pour son projet de «Quartier portuaire», une version revue et améliorée du Bassin Louise incluant une plage, un musée pour enfants, des halles gourmandes, des tours à condos abritant aussi des bureaux et un complexe hôtelier. Les citoyens peuvent se prononcer par courriel et le plan final sera dévoilé en 2017 ou en 2018.

Du côté d’ExpoCité, c’est plus concret. On sait déjà de quoi aura l’air la place Jean-Béliveau, un lieu de rassemblement de 15 000 mètres carrés qui sera inauguré l’été prochain. Au cœur de ce site pensé pour la détente? La sculpture de Cooke-Sasseville qui représente deux cerfs placés patte à patte sur un socle dont les détails tendent à rappeler des lames de patins et les balcons de Limoilou. La rencontre (c’est le titre de l’œuvre) improbable entre l’art contemporain gorgé d’humour et notre sport national virile. L’union de deux solitudes!

Crédit photo : La Rencotnre, Cooke-Sasseville
Crédit photo : La rencotnre, Cooke-Sasseville

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