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Mines d'archives

Alan Lord, gourou païen de l’underground québécois

Alan était pissed. «Qu’est-ce que ça va prendre pour que tu parles de l’album de Pagan Gurus?!», qu’il m’a écrit sur Facebook, devant tout l’monde. C’était suivi d’une salve de mots pas beaux. Normalement, à un artiste frustré qui m’aurait accosté avec ce front, j’aurais répondu avec autant d’attitude: «Ta yeule.» Mais pas à cet artiste frustré là. Non. Pas à Alan Lord, un des pionniers du punk au Québec, un passeur méconnu de poésie maudite, un vétéran et MVP du champ gauche musical d’ici.

Punk maraudeur

«Dee Dee nous demande si quelqu’un a d’la dope. Moi, je savais que lorsqu’un New Yorker vous parle de dope, y veut dire de l’héro. “Désolé, Dee Dee, j’ai rien que ceci”, que je lui dis, en lui offrant un maigre joint de hash qui traînait dans ma poche. “Wow, cool – thanks, man!”, qu’il me dit, et puis il disparaît.» Cette fois-là, en mai 1980, il ouvrait pour les Ramones à Montréal en tant que guitariste du band de Lucien Francœur. Alan avait réalisé et composé en grande partie son album Le retour de Johnny Frisson, l’un des disques à l’intention punk de Francœur.

Le jeune Alan avait déjà gagné suffisamment de crédibilité durant les années précédentes pour pouvoir dicter à Lucien Francœur comment «faire» du punk.

Dès 1966, à l’adolescence, Alan jouait dans un band garage nommé The Cretins avec lequel il reprenait notamment des nuggets du mythique groupe garage punk montréalais The Haunted.

Octobre 1978, Lord déclare la guerre aux hippies et lance un appel à la radicalisation de la musique dans les pages du fanzine punk montréalais Surfin’ Bird. Il répondait à Nathalie Petrowski qui avait trashé un show de Devo dans les pages du Devoir. «La “musique progressive”, vous connaissez? C’est le vieux slogan de la Fiori-Séguin génération, ça n’a rien à voir avec la révolution, encore moins avec l’évolution, ça a un gros rapport avec le manque d’originalité et de créativité des Québécois qui ont traîné la musique de Genesis, Yes, ELP, Pink Floyd et Gentle Giant ainsi que leur philosophie de Whole Earth Catalogue depuis bientôt 10 ans.» Slap!

Alan Lord 1979

En 1979, il passe de la plume à la guitare pour jouer un rôle actif sur la scène punk naissante à Montréal en tant que leader du groupe The Marauders. Quatre compositions enregistrées, mais jamais commercialisées, prouvent qu’il était bien ancré dans la mouvance punk rock.

Artiste nihiliste

Toujours intéressé par l’avant-garde et les révolutions artistiques, Alan Lord se tourne vers les synthétiseurs et la musique électronique dès l’année suivante. Il fonde The Blew Genes, qui devient VEX. Leur pièce DNA est remarquée 27 ans plus tard et placée sur la compilation de new wave/minimal/synth-pop allemande Echoes from our Past.

Il se mêle à une scène artistique nihiliste et provocatrice à l’intérieur de laquelle il fraye avec le néoisme de Monty Cantsin et grâce à laquelle il va faire la rencontre de l’un de ses héros, le poète beat William S. Burroughs.

La poésie, c’est un de ses dadas. Dans Centre-Sud, il se tient chez les poètes polytoxicomanes que sont Denis Vanier et Josée Yvon, tout comme il accompagne à la guitare le «freak de Montréal», Lucien Francœur. Il contribue aussi à mettre au monde le tristement méconnu Mario Campo.

En 1985, le bar les Foufounes électriques est un lieu de diffusion artistique subversif. Lord y organise le festival de musique et de poésie Ultimatum où Campo se fait remarquer, mais surtout auquel tous les futurs membres de Vent du Mont Schärr participent.

«À s’appelle Sophie Stiquée»

«Est super branchée, son voisin c’est le rédacteur en chef de Voir», «était en train de se raser un mohawk su’à chatte quand Ti-Poil est mort», «est plus flyée qu’la Dufresne: c’est la Poune du new wave»… C’est le genre de phrases assassines trempées d’un humour noir délectablement amer qu’on retrouve chez Vent du Mont Schärr.

Jean-Luc Bonspiel (chanteur) et Alan Lord (guitare) mènent ce nouveau projet post-punk des catacombes de l’underground montréalais jusqu’en France. Vent du Mont Schärr, c’était une affirmation foncièrement québécoise d’une scène artistique contre-culturelle hautement créative et farouchement provocatrice. C’est aussi le groupe qui termine ex aequo avec un certain Daniel Bélanger lors du concours Rock Envol, en 1986.

Pour faire une histoire courte, VDMS s’est hissé la tête hors de l’eau, juste assez haut pour tourner en Europe, pour lancer son album chez Boucherie Productions et pour faire la première partie de Bérurier noir à Fribourg (en Suisse) puis au Spectrum de Montréal. Tout ça en 1988. Mais c’était déjà presque la fin pour ce projet.

Bonyeu

1989, Alan Lord est pauvre et sans emploi. Un soir, il griffonne sur un bout de papier: «Bonyieux demwoué une job pour que j’paie mes paiements/Amener ma blonde au restaurant pis checker les numéros gagnants*», etc. Il plaque quelques accords sur son texte, mais remet le tout dans ses tiroirs. Il s’est décroché un emploi pas trop longtemps par la suite et a mis la musique de côté pour un temps.

En 1996, quand il découvre le groupe les Colocs, il repense à ce texte, qu’il décide d’offrir à Dédé Fortin. D’un ami commun, il obtient le numéro de téléphone de Dédé.

«J’appelle le numéro. Dédé répond. Je lui dis: “Dédé? C’est Alan Lord de Vent du Mont Schärr et j’ai une toune que je crois qui vous conviendrait”. Il me dit: “Wow! Vent du Mont Schärr! Super cool! Rappelle-moi et chante-moi-la sur le répondeur”.» Alan s’est exécuté et Dédé a appris la chanson en quelques jours.

***

Quand je suis moi-même entré dans le monde du rock montréalais, vers 2004, Maurice Bolduc, alors directeur musical de CIBL, m’a initié à Vent du Mont Schärr. J’ai pogné de quoi. En 2008, VDMS a décidé de faire un retour sur scène. Vers la même époque, Alan a repris sa guitare et s’est remis à composer du rock’n’roll. Alan Lord & The Falling Men a été un projet de courte durée.

Printemps 2019, je suis à Rouyn-Noranda, la tête dans mille projets, comme d’habitude. Alan tente de me joindre par tous les moyens: il lance un nouveau disque avec son projet Pagan Gurus et il aimerait que j’en parle sur une plateforme quelconque. Il m’écrit sur Messenger, par email… il m’envoie même son disque par la poste. Mais je n’accuse réception d’aucun de ses messages, me disant que je vais écouter ça quand j’aurai du temps. C’est là qu’il m’a vertement enguirlandé sur le mur de mon profil Facebook.

J’ai eu une envie sincère de parler de sa carrière méconnue, de son parcours digne d’un Forrest Gump du rock underground local.

Alan m’a préparé un nouvel envoi postal avec davantage d’archives sur une clé USB et il a accompagné son paquet d’une lettre, qui se termine ainsi:

«Lorsque j’ai été diagnostiqué LNH (cancer qui a tué Joey Ramone, entre autres), c’était pas sûr que j’allais m’en sortir, alors j’ai mis mes archives sur clé USB et j’ai distribué à quelques amis, genre, mon legs.

Maintenant que je suis en rémission, c’est de quoi de pratique.

Je promets de ne plus te piquer de crises.

Ton chum reconnaissant.»

Cibole, Alan. Je ne savais pas que tu avais subi une épreuve comme celle-là. Tu peux m’en piquer des crises, anytime. Si ça peut me botter le derrière pour que je raconte l’histoire d’un pionnier du rock underground d’ici, tant mieux. Prompte rémission complète.

Mais avec tout ça, j’ai peu parlé de l’album Malades mantras de Pagan Gurus… Il est excellent! Du punk qui vient du cœur avec une twist garage et des textes toujours aussi irrévérencieux. Merci pour le rock.

* Transcription originale de la note manuscrite.

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