Voir le monde comme

Les espaces entre les choses

Le festival Mural, dont l’épicentre se trouve dans la rue, sur Saint-Laurent juste au nord de Sherbrooke, m’impressionne chaque année par sa fraîcheur franche et son mélange pertinent d’art public et de musique urbaine. Cette année, Marc-Olivier Lamothe, un jeune artiste visuel sherbrookois, y peindra un mur au 3530 Saint-Urbain, près de l’ancienne École des beaux-arts. Ce sera seulement sa troisième œuvre de cette envergure à vie.

Au moment de notre rencontre, il lui restait deux semaines de travail avant de quitter l’agence de pub pour laquelle il bossait depuis quelque temps. Je ne me suis pas retenu de le féliciter. Il n’a rien contre le monde publicitaire, et compte bien y collaborer dans le futur, mais comme ses judicieux patrons lui ont dit quand il leur a annoncé son départ, c’est précisément ce qu’il fallait qu’il fasse, à ce moment-ci de sa vie. Un saut dans le vide, au milieu de la vingtaine, pour aiguiser ses pinceaux. J’ajouterais, comme une note à moi-même : mi-trentaine, mi-quarantaine, et ainsi de suite, jusqu’à la fin.

Marc-Olivier Lamothe   photo : Maxime Martin

Sur son site, vous trouverez de ses gaies toiles à vendre, à des prix très bas, pour l’instant. Courez. Ça triplera d’ici l’an prochain, parole de traîneux de galerie depuis 30 ans. J’ai l’impression de faire du délit d’initiés en disant cela, mais ça n’existe pas en peinture, Dieu merci.

Sa production est profondément signifiante. Il travaille dans une certaine parenté avec cet artiste du Refus global trop longtemps sous-estimé, Marcel Barbeau. Des formes géométriques à la frontière de l’abstraction, interagissant les unes avec les autres sur un fond coloré uni, flottant dans l’espace, en quelque sorte. Pas si loin d’une certaine période de Matisse non plus, d’ailleurs. De l’isolement, mais partagé. Des choses qui se touchent, qui s’influencent, justement en ne se touchant pas.

Aujourd’hui, pour ce genre de production, on parle de travail à la charnière du graphisme, de l’art pictural, du design et de l’illustration. Soit.

La première murale de Marc-Olivier se trouve à Sherbrooke, sous le viaduc à l’angle de Frontenac et des Grandes-Fourches, au bord de l’eau. C’est un mur immense. C’était un projet autofinancé, du début à la fin. Je lui ai demandé combien il avait dû payer pour faire ça, à qui, comment. Et c’est là que le philosophe, l’homme engagé, est arrivé dans la conversation. Le mur en question était un de ces endroits désignés dans toutes les municipalités du monde comme «mur légal», qui invite les graffiteurs à pratiquer leur art en toute quiétude domestiquée. C’est utile pour essayer des choses, bien sûr, mais Marc-Olivier sait évidemment que le graffiti prend justement tout son sens dans l’illégalité. Et de toute manière, le mur en question était laid, selon lui. Il a donc décidé de s’installer, avec sa peinture, ses rouleaux et ses pinceaux, pendant huit jours, pour occuper tout l’espace avec une murale. Les quidams s’arrêtaient pour le féliciter, c’était vivifiant, la joie du quartier devenait espace public.

La démarche faisait aussi écho à son intention d’interroger la trop grande place que prennent les murales historiques à Sherbrooke, à son avis. Une murale, me souligne-t-il, dans toutes les grandes villes du monde, ça a pour fonction fondamentale de faire voir ce qui se passe artistiquement dans cette ville, dans une perspective de contemporanéité. Regarder en arrière, d’accord, mais pas trop. J’ai pensé à cette charmante murale sherbrookoise où il y a notamment Jim Corcoran, entouré d’une foule de figures importantes de l’endroit. Jim Corcoran, je l’aime d’amour, comme tout le monde. C’est un anglo qui a choisi le français, ça me parle. Mais le muraliste avait quand même un point.

Les mots qu’il utilise pour conceptualiser son travail flirtent avec le stoïcisme. C’est du chaos joyeux, dit-il, en se faisant le cousin de fesse gauche de Sénèque, qui aurait plutôt parlé de recherche d’harmonie avec la nature. Mais c’est un peu la même chose. Juin confession: quand j’étais étudiant, mon camarade Frenette aimait dire que je voyais du stoïcisme partout. Ce n’est pas faux. Dans les tableaux de Marc-Olivier, l’animé et l’inanimé sont mis sur un pied d’égalité, l’univers est en nous autant que nous sommes dans l’univers. Non, mais décidément, là, c’est vrai: Marc Aurèle, sors de ce corps. Et le point de rencontre entre tout ça, c’est la peinture elle-même, dans son travail. C’est là qu’il me touche profondément, ce jeune artiste. Et qu’il dépasse un peu le vieil empereur romain au passage, d’ailleurs.

J’ai la tête dans les Cantons-de-l’Est, ces jours-ci. Je lis le roman Ouvrir son cœur d’Alexie Morin, qui se passe dans le coin. C’était le roman qu’il fallait lire, en décembre dernier; je fais du rattrapage. «Quand je repense au dessin et à la peinture, écrit-elle, je dois admettre que j’ai perdu quelque chose, un lien plus direct et fécond avec – avec quelque chose, je ne sais pas trop quoi, mon propre talent, mon moi profond, le pouvoir intuitif et associatif du cerveau humain, les forces occultes de la nature, les chemins secrets reliant les objets et les êtres du monde.» J’ai lu cette phrase le lendemain de ma rencontre avec le muraliste, au cœur du Quartier latin. Tout est dans tout.

Il y a un peu plus d’un an, Marc-Olivier a eu un gros accident de ski dans l’Ouest canadien. Il a dû porter un corset pendant trois mois pour redresser sa colonne, et a dû prendre neuf mois de convalescence, de retour chez ses parents à Sherbrooke. «Ma vie s’est arrêtée.» Il avait déjà commencé depuis un bon moment à travailler l’infographie, le design et tout le reste. Mais là, avec le drame, l’urgence de créer a pris le dessus. Épictète, évaché au bord du lac Memphrémagog, aurait dit ceci: nous ne contrôlons pas la douleur que nous inflige parfois la vie, mais nous avons toujours le choix de notre réaction vis-à-vis de nos peines, en choisissant de peindre, préférablement à la plage.

Le festival Mural se tient du 6 au 16 juin.

La murale de Marc-Olivier sera là pour longtemps.

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