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Sale temps pour sortir

L’art du coup de pied au cul

Au début d’À la recherche du temps perdu, Marcel Proust développe une théorie sur la mémoire des sens. Une saveur, une odeur peuvent nous replonger dans un moment enfoui dans nos souvenirs avec une vivacité étonnante.

Marcel Proust n’était pas un scientifique, mais cette idée de la «petite madeleine» est fulgurante. Le narrateur d’À la recherche, adulte, mord dans une «petite madeleine» et est transporté par enchantement dans son enfance. Étudier la littérature ne m’a pas donné grand-chose dans la vie, mais cela m’a permis de rencontrer ce genre de métaphore puissante, de comprendre un peu mieux la Bête humaine, ses ombres et ses lumières.

Enfin, bref, il y a quelques semaines, je devais rencontrer une professeure de quelque chose à l’Université de Montréal pour un reportage et j’étais arrivée en avance à ce rendez-vous. Tout naturellement, je suis montée au deuxième étage du pavillon Jean-Brillant et suis allée me chercher un café à la grande cafétéria de la faculté de lettres et sciences humaines.

Fort à propos, mon téléphone avait décidé de rendre l’âme. Batterie faible. Mon esprit avait donc tout le loisir de vagabonder à sa guise, sans que mon quotidien inquiet et vibrant ne raisonne.

Je me suis assise exactement là où je m’assoyais tout le temps lorsque je fréquentais l’Université de Montréal et tout d’un coup, comme sous l’emprise d’une baguette magique, un moment «petite madeleine». Paf! Comme si le souvenir était vivant, réel, et que Wladimir était bien vivant devant moi, penché sur ma copie. Exactement au même endroit.

Wladimir Krysinski est sans doute le professeur qui m’a le plus marquée à cette époque. Une époque où j’écrivais des poèmes et me prenais très (très) au sérieux. Je lisais même ces poèmes devant public dans des soirées littéraires. J’étais très mélancolique, dans ma jeune vingtaine. J’écoutais beaucoup Pink Floyd, j’étais fascinée par Hubert Aquin et Gaston Miron, je prenais tout au premier degré, j’étais d’une susceptibilité véhémente.

En troisième année de baccalauréat, j’avais décidé que je deviendrais professeure à l’université, en lettres, et donc tout naturellement, je devais continuer mes études à la maîtrise. Je prenais un cours avec monsieur Krysinski sur… je ne m’en souviens plus, mais lorsque je lui rendis mon travail final et que je vins ensuite chercher ma note à son bureau, il me dit: «Venez, mademoiselle, nous allons prendre un café.»

Et dans cette cafétéria, Krysinski m’a asséné un coup de pied au cul en règle. Bien évidemment métaphorique.

En l’essence, il m’avait demandé comment il était possible que je me sois rendue en troisième année de baccalauréat alors que je maîtrisais si mal la syntaxe. Il avait tourné les pages de mon travail avec un air atterré. Il pointait ici une virgule entre un sujet et son verbe, un point-virgule improbable, une phrase sans point. Pour lui qui maîtrisait une dizaine de langues, c’était inadmissible.

Je me souviens de lui avoir répondu: «Oui, mais, mes propos, sont-ils clairs? Y a-t-il des fautes d’orthographe? Des failles dans mon argumentaire?»

Il avait haussé des sourcils sévères: «On s’en fout, mademoiselle! La base d’une langue écrite, et bien écrite, c’est la syntaxe. Je n’ai pas fait attention aux propos encore. Retournez lire votre précis de grammaire et ne me remettez plus jamais de travaux avec des virgules au mauvais endroit!»

Puis, il s’est levé et m’a laissée là avec ma médiocrité syntaxique. Étrangement, je n’étais pas froissée, je savais qu’il m’avait rendu là un grand service.

Et l’autre jour, plus de 20 ans après cet échange, je me suis revue là, réfléchissant, secouée, humiliée, le cœur dans l’eau, à sa question: comment j’avais pu me rendre là, sans maîtriser la syntaxe? Comment le système d’éducation m’avait-il laissée progresser sans que j’aie assimilé ces règles simples de la langue écrite?

Cette question me hante encore et j’éprouve aujourd’hui beaucoup de tendresse à l’égard de ce vieil intellectuel bourru et le remercie de m’avoir donné ce proverbial coup de pied au cul. Sans complaisance, sans beaucoup de nuance.

Je me suis acheté une grammaire et je l’ai lue. Ce n’est pas parfait, ce ne l’est jamais, mais c’est mieux que c’était avant le «Eille! Attention!».

Cette réminiscence m’a laissée songeuse.

Récemment, j’ai corrigé quelqu’un qui commettait des erreurs de français qui m’écorchent les oreilles comme de la craie sur un tableau.

«Il faut adresser la problématique», disait cette personne. Je l’ai interrompue pour lui dire que «adresser» ne veut pas dire la même chose en français qu’en anglais, qu’adresser signifie «envoyer» ou «émettre des paroles». On dit par exemple adresser une lettre, adresser des critiques, adresser des compliments, etc. J’ai ajouté que «problématique» ne veut pas dire «problème» et que l’usage de ce mot était donc erroné.

Enfin, j’ai été très mal reçue. Très mal reçue. Comme si corriger quelqu’un équivalait à une sorte de castration de la part d’une dominatrice allemande en bottes de cuirette.

«C’est pas grave», m’a dit un autre collègue, manifestement irrité par ma remarque. «Tout le monde fait des fautes. As-tu entendu les politiciens? Si les ministres font des fautes, qu’est-ce que tu veux faire? C’est pas grave, tu as compris ce qu’il voulait dire.»

Eh bien, je voudrais précisément ça: que nous nous donnions collectivement des coups de pied au cul, en cette matière si belle, qui est le fil de soie que tissent les grands génies comme les autres, ce matériau à tout le monde.

Mais, je suis sans doute un peu ringarde et certains, comme ce collègue qui me regarde maintenant en chien de faïence, doivent me trouver désespérément «gossante». Ça se dit-tu en français?

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