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Théologie Médiatique

Ma vie en connardoscope

Jusqu’à cette semaine, j’ignorais qui pouvait bien être PO Beaudoin. Il est arrivé dans l’actualité par les hasards des médias sociaux, dans une vidéo où on le voyait s’indigner de ne pas pouvoir payer sa course de taxi avec une carte-cadeau Visa.

Je reviendrai sur l’anecdote dans un instant. Mais laissez-moi vous raconter. Comme je vous disais, je n’avais jamais entendu parler de ce gentleman qui se présente comme un influenceur de métier, ce qui confirme sans doute que le monde avance malgré moi et mon âge que je ne peux plus dissimuler.

Plus de 50 000 personnes le suivent sur Instagram. Voilà déjà un phénomène qui a tout pour m’intéresser. Il m’a fallu une minute pour comprendre, le temps de bouger mon pouce sur l’écran pour faire défiler les clichés. Il était là, en photo, étalé au grand jour, sur des plages lointaines et des sommets enneigés, partout autour du monde, en voyage, dans mon téléphone.

Je veux dire, littéralement dans mon téléphone. Le type a tellement l’air d’être fait en plastique que j’arrive à croire qu’il est ni plus ni moins qu’une composante de l’appareil qu’on m’a vendu. Comme si on l’avait moulé et installé là au moment de la conception. J’ai peine à concevoir qu’il existe en chair et en os à le voir poser hardiment, torse nu ou portant des habits de skieur et des maillots extraordinaires, des costumes exotiques et des tenues improbables, sans faire quoi que ce soit qui ressemble à un travail. Il passe du ski à la baignade, du surf à la promenade, de l’apéro à la sieste en affichant, toujours, un regard concerné et un sourire chargé d’un inquiétant bonheur accompli. Tu le mets dans un hamac, il ne ronfle pas, il sourit encore. Pas tuable, ce con.

Je connais la technique. C’est le genre de sourire que je tente moi-même d’avoir quand il est temps de renouveler mes assurances et qu’on m’envoie un infirmier à la maison pour me mesurer dans tous les sens à coups de questions sur mon alimentation et de prises de sang. Tout va bien, monsieur, aucun souci de santé? Tout va à merveille, mon brave! Regardez comme j’ai l’air jeune et en pleine forme, je souris même!

Mais l’influenceur, lui, feint le sourire au profit de quelqu’un d’autre. Le mot est assez mal choisi d’ailleurs, car à proprement parler, l’influenceur est en fait un influencé. Il n’a lui-même aucune intention, aucune force motrice. C’est un liquide onctueux qui peut prendre une direction ou une autre, selon la volonté de celui qui le manipule. Les gourous du marketing vous apprendront qu’un influenceur permet de rejoindre efficacement un auditoire qui, autrement, ne se laisserait pas aisément convaincre. Il a, au fond, la même fonction que le lubrifiant dans une coloscopie, faire glisser le doigt qu’on vous met dans le fion.

Tout va bien, monsieur? Ça ne vous fait pas mal?

Impeccable! Voyez comme je souris!

Voilà, nous avons le décor et le personnage, revenons à notre histoire. Notre influenceur de métier, donc, qui existe bel et bien en chair et en os dans le monde réel, de retour de voyage où il s’est fait voler son portefeuille, prend un taxi avec l’intention de payer sa course avec une carte de crédit cadeau, seul moyen de paiement qu’il a toujours en sa possession. Comble de malheur pour lui, le chauffeur ne peut l’accepter, ça ne fonctionne pas. Il doit trouver une solution.

Et c’est là que commence une culbute digne des plus grands récits allégoriques de l’histoire de l’humanité. Là où l’humain normalement constitué, confronté à un problème réel, devrait pouvoir agir, notre influenceur, lui, choisit de sortir son téléphone pour se filmer. Toute l’histoire se joue dans ce moment précis où, complètement dépourvu, l’homme au sourire de plastique ne trouve rien d’autre à faire que de parler à son public invisible pour tenter d’embarrasser le chauffeur, un Haïtien qui, comme il se doit, n’a rien à foutre de son influence, de son compte Instagram et de son costume de skieur.

Ce moment est d’une grande beauté. Le monde, en un instant, bascule. Un peu comme lorsque Bernard Henri-Lévy se fait entarter et qu’il perd tous ses moyens. Tu me dois huit piasses, influenceur de mes deux, alors paie et cesse ton cirque. Tout à coup, le plastique craque, l’influenceur ne sourit plus. Il prend de l’épaisseur. Lui qui n’existe normalement qu’en deux dimensions doit sortir de l’écran et tenter de se mouvoir par lui-même sur la terre ferme. Visiblement, il n’a pas l’habitude. On sent qu’il va tomber. Et, de fait, il tombe. C’est une spectaculaire dégringolade. Adieu plages, montagnes et costumes chics. Huit piasses pour apprendre qu’il existe un monde en dehors de son téléphone, un monde où des chauffeurs de taxi bossent pour un salaire de misère, où on ne se fait pas offrir des chapeaux de paille ou des running shoes qui coûtent le salaire d’un mois pour se lubrifier le marketing d’influence. Huit piasses… Ce n’est pas trop cher payé pour une telle leçon.

J’aimerais qu’on me présente ce chauffeur de taxi. Je voudrais le remercier et qu’on crée un trophée à son nom pour un grand prix dans un concours de communication. Si vous le croisez, dites-lui que je l’embrasse.

Bon, d’accord, ce PO Beaudoin en a pris pour son rhume depuis cette aventure. Il est devenu la risée des médias sociaux. Il en a eu pour son argent, si je peux dire. C’est un monde cruel.

On se dit souvent, devant ces dérives des médias sociaux, qu’il est assez malsain de se mettre à plusieurs pour frapper sur un type qui ne mérite sans doute pas un tel tsunami de moqueries.

Je suis d’accord.

Sauf si c’est un influenceur.

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